Cette possession fictive me suffisait, car, dès mes plus jeu

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME CINQUIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE TROISIEME.

Rose et Julie.--Diplomatie maternelle de ma grand'mère.--Je

retrouve mon _chez nous_.--L'intérieur de mon

grand-oncle.--_Voir, c'est avoir._--Les dîners fins de mon

grand-oncle, ses tabatières.--Mme de la Marlière.--Mme de

Pardaillan.--Mme de Béranger et sa perruque.--Mme de Ferrières

et ses beaux bras.--Mme de Maleteste et son chien.--Les

abbés.--Premiers symptômes d'un penchant à l'observation.--Les

cinq générations de la rue de Grammont.--Le bal d'enfans.--La

fausse grâce.--Les talons rouges littéraires de nos jours.

Quand ma fièvre se fut dissipée, et que je n'eus plus à garder le lit

que par précaution, j'entendis Mlle Julie et Rose qui causaient à

demi-voix de ma maladie et de la cause qui l'avait rendue si forte.

Il faut que je dise d'abord quelles étaient ces deux personnes à

l'empire desquelles j'ai été beaucoup trop livrée depuis, pour le

bonheur de mon enfance.

Rose avait été déjà au service de ma mère, du vivant de mon père, et

ma mère étant satisfaite de son attachement et de plusieurs bonnes

qualités qu'elle avait, l'ayant retrouvée à Paris, sans place, et

désirant mettre auprès de moi une femme propre et honnête, avait

persuadé à ma grand'mère de la prendre pour me soigner, me promener

et me distraire. Rose était une rousse forte, active et intrépide.

Elle était bâtie comme un garçon, montait à cheval jambe de çà, jambe

de là, galopant comme un démon, sautant les fossés, tombant

quelquefois, se fendant le crâne, et ne se rebutant de rien. En

voyage, elle était précieuse à ma grand'mère, parce qu'elle n'oubliait

rien, prévoyait tout, mettait le sabot à la roue, relevait le

postillon s'il se laissait choir, raccommodait les traits et eût

volontiers, en cas de besoin, pris les bottes fortes et mené la

voiture. C'était une nature puissante, comme l'on voit, une véritable

charretière de la Brie, où elle avait été élevée aux champs. Elle

était laborieuse, courageuse, adroite, propre comme une servante

hollandaise, franche, juste, pleine de cœur et de dévoûment. Mais

elle avait un défaut cruel dont je m'aperçus bien par la suite et qui

tenait à l'ardeur de son sang et à l'exubérance de sa vie. Elle était

violente et brutale. Comme elle m'aimait beaucoup, m'ayant bien

soignée dans ma première enfance, ma mère croyait m'avoir donné une

amie, et elle me chérissait en effet; mais elle avait des emportemens

et des tyrannies qui devaient m'opprimer plus tard et faire de ma

seconde enfance une sorte de martyre.

Pourtant, je lui ai tout pardonné, et chose bizarre, malgré

l'indépendance de mon caractère et les souffrances dont elle m'a

accablée, je ne l'ai jamais haïe. C'est qu'elle était sincère, c'est

que le fond était généreux, c'est surtout qu'elle aimait ma mère et

qu'elle l'a toujours aimée. C'était tout le contraire avec Mlle Julie:

celle-ci était douce, polie, n'élevait jamais la voix, montrait une

patience angélique en toutes choses; mais elle manquait de franchise,

et c'est là un caractère que je n'ai jamais pu supporter. C'était une

fille d'un esprit supérieur, je n'hésite pas à le dire. Sortie de sa

petite ville de La Châtre sans avoir rien appris, sachant à peine lire

et écrire, elle avait occupé ses longs loisirs de Nohant à lire toute

espèce de livres. D'abord ce furent des romans, dont toutes les femmes

de chambre ont la passion, ce qui fait que je pense souvent à elles

quand j'en écris. Ensuite ce furent des livres d'histoire, et enfin

des ouvrages de philosophie. Elle connaissait son Voltaire mieux que

ma grand'mère elle-même, et j'ai vu dans ses mains le _Contrat

social_, de Rousseau, qu'elle comprenait fort bien. Tous les mémoires

connus ont été avalés et retenus par cette tête froide, positive et

sérieuse. Elle était versée dans toutes les intrigues de la cour de

Louis XIV, de Louis XV, de la czarine Catherine, de Marie-Thérèse et

du grand Frédéric, comme un vieux diplomate, et si l'on était

embarrassé de rappeler quelque parenté de seigneurs de l'ancienne

France avec les grandes familles de l'Europe, on pouvait s'adresser à

elle: elle avait cela au bout de son doigt. J'ignore si, dans sa

vieillesse elle a conservé cette aptitude et cette mémoire, mais je

l'ai connue vraiment érudite en ce genre, solidement instruite à

plusieurs autres égards, bien qu'elle ne sût pas mettre un mot

d'orthographe.

J'aurai encore beaucoup à parler d'elle, car elle m'a fait beaucoup

souffrir, et ses rapports de police sur mon compte, auprès de ma

grand'mère, m'ont rendue beaucoup plus malheureuse que les

criailleries et les coups dont Rose, par bonne intention, travaillait

à m'abrutir; mais, je ne me plaindrai ni de l'une ni de l'autre avec

amertume. Elles ont travaillé à mon éducation physique et morale selon

leur pouvoir, et chacune d'après un système qu'elle croyait le

meilleur.

Je conviens que Julie me déplaisait particulièrement parce qu'elle

haïssait ma mère. En cela elle croyait témoigner son dévoûment à sa

maîtresse, et elle faisait à celle-ci plus de mal que de bien. En

résumé, il y avait chez nous le _parti de ma mère_, représenté par

Rose, Ursule et moi, le _parti de ma grand'mère_, représenté par

Deschartres et par Julie.

Il faut dire à l'éloge des deux suivantes de ma bonne maman, que cette

différence d'opinion ne les empêcha pas de vivre ensemble sur le pied

d'une grande amitié, et que Rose, sans jamais abandonner la défense de

sa première maîtresse, professa toujours un grand respect et un grand

dévoûment pour la seconde. Elles ont soigné ma grand'mère jusqu'à son

dernier jour avec un zèle parfait; elles lui ont fermé les yeux. Je

leur ai donc pardonné tous les ennuis et toutes les larmes qu'elles

m'ont coûté, l'une par sa sollicitude féroce pour ma personne, l'autre

par l'abus de son influence sur ma bonne maman.

Elles étaient donc dans ma chambre à chuchotter, et que de choses de

ma famille j'ai su par elles, que j'aurais bien mieux aimé ne pas

savoir si tôt!... Et ce jour-là, elles disaient: (_Julie._) «Voyez

comme cette petite est folle d'adorer sa mère! sa mère ne l'aime point

du tout. Elle n'est pas venue une seule fois la voir depuis qu'elle

est malade.--Sa mère! disait Rose, elle est venue tous les jours

savoir de ses nouvelles. Mais elle n'a pas voulu monter, parce qu'elle

est fâchée contre madame, à cause de Caroline.--C'est égal, reprenait

Julie, elle aurait pu venir voir sa fille sans entrer chez madame;

mais elle a dit à M. de Beaumont qu'elle avait peur d'attraper la

rougeole. Elle craint pour sa peau!--Vous vous trompez, Julie,

répartit Rose; ce n'est pas comme cela. C'est qu'elle a peur

d'apporter la rougeole à Caroline, et pourquoi faudrait-il que ses

deux filles fussent malades à la fois? C'est bien assez d'une.»

Cette explication me fit du bien et calma mon désir d'embrasser ma

mère. Elle vint le lendemain jusqu'à la porte de ma chambre et me

cria: Bonjour, à travers. «Va-t'en, ma petite mère, lui dis-je;

n'entre pas. Je ne veux pas envoyer ma rougeole à Caroline.--Voyez,

dit ma mère à je ne sais quelle personne qui était avec elle. Elle me

connaît bien, elle! Elle ne m'accuse pas. On aura beau faire et beau

dire, on ne l'empêchera pas de m'aimer...»

On voit, d'après ces petites scènes d'intérieur, qu'il y avait autour

de mes deux mères, des gens qui leur redisaient tout, et qui

envenimaient leurs dissentimens. Mon pauvre cœur d'enfant commençait

à être ballotté par leur rivalité. Objet d'une jalousie et d'une lutte

perpétuelles, il était impossible que je ne fusse pas la proie de

quelque prévention, comme j'étais la victime des douleurs que je

causais.

Dès que je fus en état de sortir, ma grand'mère m'enveloppa

soigneusement, me prit avec elle dans une voiture et me conduisit chez

ma mère où je n'avais pas encore été depuis mon retour à Paris. Je

crois qu'elle demeurait alors rue Duphot, si je ne me trompe.

L'appartement était petit, sombre et bas, pauvrement meublé, et le

pot-au-feu bouillait dans la cheminée du salon. Tout était fort

propre, mais ne sentait ni la richesse ni la prodigalité. On a tant

reproché à ma mère d'avoir mis du désordre dans la vie de mon père et

de lui avoir fait faire des dettes, que je suis bien aise de la

retrouver dans tous mes souvenirs, économe, presque avare pour

elle-même.

La première personne qui vint nous ouvrir fut Caroline; elle me parut

jolie comme un ange, malgré son petit nez retroussé. Elle était plus

grande que moi relativement à nos âges respectifs; elle avait la peau

moins brune, les traits plus délicats, et une expression de finesse un

peu froide et railleuse. Elle soutint avec aplomb la rencontre de ma

grand'mère, elle se sentait chez elle; elle m'embrassa avec transport,

me fit mille caresses, mille questions, avança tranquillement et

fièrement un fauteuil à ma bonne maman en lui disant: «Asseyez-vous,

_madame Dupin_, je vais faire appeler maman qui est _chez la

voisine_.» Puis, ayant averti la portière qui faisait leurs

commissions, car elles n'avaient pas de servante, elle revint

s'asseoir auprès du feu, me prit sur ses genoux, et se remit à me

questionner et à me caresser, sans s'occuper davantage de la grande

dame qui lui avait fait un si cruel affront.

Ma bonne maman avait certainement préparé quelque bonne et digne

parole à dire à cette enfant pour la rassurer et la consoler, car elle

s'était attendue à la trouver timide, effrayée ou boudeuse, et à

soutenir une scène de larmes ou de reproches. Mais, voyant qu'il n'y

avait rien de ce qu'elle avait prévu, elle éprouva, je crois, un peu

d'étonnement et de malaise, car je remarquai qu'elle prenait beaucoup

de tabac prise sur prise.

Ma mère arriva au bout d'un instant. Elle m'embrassa passionnément, et

salua ma grand'mère avec un regard sec et enflammé. Celle-ci vit bien

qu'il fallait aller au devant de l'orage.--Ma fille, dit-elle avec

beaucoup de calme et de dignité, sans doute quand vous avez envoyé

Caroline chez moi, vous aviez mal compris mes intentions à l'égard des

relations qui doivent exister entre elle et Aurore. Je n'ai jamais eu

la pensée de contrarier ma petite-fille dans ses affections. Je ne

m'opposerai jamais à ce qu'elle vienne vous voir et à ce qu'elle voie

Caroline chez vous. Faisons donc en sorte, ma fille, qu'il n'y ait

plus de malentendu à cet égard.»

Il était impossible de s'en tirer plus sagement et avec plus d'adresse

et de justice. Elle n'avait pas été toujours aussi équitable dans

cette affaire. Il est bien certain qu'elle n'avait pas voulu

consentir, dans le principe, à ce que je visse Caroline, même chez ma

mère, et que ma mère avait été forcée de s'engager à ne me point

amener chez elle dans nos promenades, engagement qu'elle avait

fidèlement observé. Il est bien certain aussi qu'en voyant dans mon

cœur plus de mémoire et d'attachement qu'elle ne pensait, ma bonne

maman avait renoncé à une résolution impossible et mauvaise. Mais,

cette concession faite, elle conservait son droit de ne pas admettre

chez elle une personne dont la présence lui était désagréable. Son

explication adroite et nette coupait court à toute récrimination: ma

mère le sentit et son courroux tomba. «A la bonne heure, maman,»

dit-elle, et elles parlèrent à dessein, d'autre chose. Ma mère était

entrée avec une tempête dans l'âme, et, comme de coutume, elle était

étonnée, devant la fermeté souple et polie de sa belle-mère, d'avoir à

plier ses voiles et à rentrer au port.

Au bout de quelques instans, ma grand'mère se leva pour continuer ses

visites, priant ma mère de me garder jusqu'à ce qu'elle vînt me

reprendre: c'était une concession et une délicatesse de plus, pour

bien montrer qu'elle ne prétendait pas gêner et surveiller nos

épanchemens. Pierret arriva à temps pour lui offrir son bras jusqu'à

la voiture. Ma grand'mère avait de la déférence pour lui, à cause du

grand dévoûment qu'il avait témoigné à mon père. Elle lui faisait très

bon accueil, et Pierret n'était pas de ceux qui excitaient ma mère

contre elle. Bien au contraire, il n'était occupé qu'à la calmer et à

l'engager à vivre dans de bons rapports avec sa belle-mère. Mais il

rendait à celle-ci de très rares visites. C'était pour lui trop de

contrainte que de rester une demi-heure sans allumer son cigare, sans

faire de grimaces et sans proférer à chaque phrase son jurement

favori: _sac à papier!_

Quelle joie ce fut pour moi que de nous retrouver dans ce qui me

semblait ma seule, ma véritable famille! Que ma mère me semblait

bonne, ma sœur aimable, mon ami Pierret drôle et complaisant! Et ce

petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons

_ouatés_ de ma grand'mère (c'est ainsi que je les appelais par

dérision), devint pour moi en un instant la terre promise de mes

rêves. Je l'explorais dans tous les coins, je regardais avec amour les

moindres objets, la petite pendule en albâtre, les vases de fleurs en

papier, jaunies sous leur cylindre de verre, les pelottes que Caroline

avait brodées en chenille, à sa pension, et jusqu'à la chaufferette de

ma mère, ce meuble prolétaire banni des habitudes élégantes, ancien

trépied de mes premières improvisations dans la rue Grange-Batelière.

Comme j'aimais tout cela! Je ne me lassais pas de dire: «Je suis ici

_chez nous_. Là-bas, je suis chez ma bonne maman.--_Sac à papier!_

disait Pierret, qu'elle n'aille pas dire _chez nous_ devant Mme Dupin:

elle nous reprocherait de lui apprendre à parler comme _aux

z-halles_.» Et Pierret de rire aux éclats, car il riait volontiers de

tout, et ma mère de se moquer de lui, et moi de crier: Comme on

s'amuse _chez nous_!

Caroline me faisait _des pigeons_ avec ses doigts; ou, avec un bout de

fil que nous passions et croisions dans les doigts l'une de l'autre,

elle m'apprenait toutes ces figures et ces combinaisons de lignes que

les enfans appellent le lit, le bateau, les ciseaux, la scie, etc. Les

belles poupées et les beaux livres d'images de ma bonne maman ne me

paraissaient plus rien auprès de ces jeux qui me rappelaient mon

enfance; car, encore enfant, j'avais déjà une enfance, un passé

derrière moi, des souvenirs, des regrets, une existence accomplie et

qui ne devait pas m'être rendue.

La faim me prit. Il n'y avait _chez nous_ ni gâteaux ni confitures,

mais le classique pot-au-feu pour toute nourriture: mon goûter passa

en un instant de la cheminée sur la table. Avec quel plaisir je

retrouvai mon assiette de terre de pipe! Jamais je ne mangeai de

meilleur cœur. J'étais comme un voyageur qui rentre chez lui après de

longues tribulations, et qui jouit de tout dans son petit ménage.

Ma grand'mère revint me chercher; mon cœur se serra, mais je compris

que je ne devais pas abuser de sa générosité. Je la suivis en riant

avec des yeux pleins de larmes.

Ma mère ne voulut pas abuser non plus de la concession faite, et ne me

mena chez elle que les dimanches. C'étaient les jours de congé de

Caroline, qui était encore en pension, ou qui, peut-être, commençait à

apprendre le métier de graveuse de musique, qu'elle a continué depuis

et exercé jusqu'à son mariage avec beaucoup de labeur et quelque petit

profit. Ces heureux dimanches, si impatiemment attendus, passaient

comme des rêves. A cinq heures, Caroline allait dîner chez ma tante

Maréchal; maman et moi, nous allions retrouver ma grand'mère chez mon

grand-oncle de Beaumont. C'était un vieil usage de famille fort doux

que ce dîner hebdomadaire qui réunissait invariablement les mêmes

convives. Il s'est presque perdu dans la vie agitée et désordonnée que

l'on mène aujourd'hui. C'était la manière la plus agréable et plus

commode de se voir pour les gens de loisir et d'habitudes régulières.

Mon grand-oncle avait pour cuisinière un cordon bleu qui, n'ayant

jamais affaire qu'à des palais d'une expérience et d'un discernement

consommés, mettait un amour-propre immense à les contenter. Mme

Bourdieu, la gouvernante de mon oncle, et mon oncle lui-même,

exerçaient une surveillance éclairée sur ces importans travaux. A cinq

heures précises, nous arrivions, ma mère et moi, et nous trouvions

déjà autour du feu ma grand'mère dans un vaste fauteuil placé

vis-à-vis du vaste fauteuil de mon grand-oncle, et Mme de la Marlière

entre eux, les pieds allongés sur les chenets, la jupe un peu relevée,

et montrant deux maigres jambes chaussées de souliers très pointus.

Mme de la Marlière était une ancienne amie intime de la feue comtesse

de Provence, la femme de celui qui fut depuis Louis XVIII. Son mari,

le général de la Marlière, était mort sur l'échafaud. Il est souvent

question de cette dame dans les lettres de mon père, si l'on s'en

souvient. C'était une personne fort bonne, fort gaie, expansive,

babillarde, obligeante, dévouée, bruyante, railleuse, un peu cynique

dans ses propos. Elle n'était point du tout pieuse alors, et se

gaussait des curés, voire même d'autre chose, avec une liberté

extrême. A la Restauration, elle devint dévote, et elle a vécu jusqu'à

l'âge de 98 ans, je crois, en odeur de sainteté: c'était, en somme,

une excellente femme, sans préjugés au temps où je l'ai connue, et je

ne pense pas qu'elle soit jamais devenue bigote et intolérante. Elle

n'en avait guère le droit après avoir tenu si peu de compte des choses

saintes pendant les trois quarts de sa vie. Elle était fort bonne pour

moi, et comme c'était la seule des amies de ma grand'mère, qui n'eût

aucune prévention contre ma mère, je lui témoignais plus de confiance

et d'amitié qu'aux autres. Pourtant j'avoue qu'elle ne m'était pas

naturellement sympathique. Sa voix claire, son accent méridional, ses

étranges toilettes, son menton aigu dont elle me meurtrissait les

joues en m'embrassant, et surtout la crudité de ses expressions

burlesques, m'empêchaient de la prendre au sérieux et de trouver du

plaisir à ses gâteries.

Mme Bourdieu allait et venait légèrement de la cuisine au salon; elle

n'avait guère alors qu'une quarantaine d'années: c'était une brune

forte, replète et d'un type très accusé. Elle était de Dax, et avait

un accent gascon encore plus sonore que celui de Mme de la Marlière.

Elle appelait mon grand-oncle _papa_, et ma mère aussi avait cette

habitude. Mme de la Marlière, qui aimait à faire l'enfant, disait

_papa_ aussi, ce qui faisait paraître mon grand-oncle plus jeune

qu'elle.

L'appartement qu'il a occupé tout le temps de ma vie où je l'ai connu,

c'est-à-dire pendant une vingtaine d'années, était situé rue

Guénégaud, au fond d'une cour triste et vaste, dans une maison du

temps de Louis XIV, d'un caractère très homogène dans toutes ses

parties. Les fenêtres étaient hautes et longues: mais il y avait tant

de rideaux, de tentures, de paravens, de draperies et de tapis pour

défendre à l'air extérieur de s'introduire par la moindre fissure, que

toutes les pièces étaient sombres et sourdes comme des caves. L'art de

se préserver du froid en France, et surtout à Paris, commençait à se

perdre sous l'Empire, et il s'est tout à fait perdu maintenant pour

les gens d'une fortune médiocre, malgré les nombreuses inventions de

chauffage économique dont le progrès nous a enrichis. La mode, la

nécessité et la spéculation, qui, de concert, nous ont amené à bâtir

des maisons percées de plus de fenêtres qu'il ne reste de parties

pleines dans l'édifice, le manque d'épaisseur des murailles, et la

hâte avec laquelle ces constructions laides et fragiles se sont

élevées, font que plus un appartement est petit, plus il est froid et

coûteux à réchauffer. Celui de mon grand-oncle était une serre-chaude,

créée par ses soins assidus dans une maison épaisse et massive, comme

devraient l'être toutes les habitations d'un climat aussi ingrat et

aussi variable que le nôtre. Il est vrai qu'autrefois on s'installait

là pour toute sa vie, et en y bâtissant son nid, on y creusait sa

tombe.

Les vieilles gens que j'ai connues à cette époque et qui avaient une

existence retirée ne vivaient que dans leur chambre à coucher. Elles

avaient un salon vaste et beau, où elles recevaient une ou deux fois

l'an, et où elles n'entraient jamais d'ailleurs. Mon grand-oncle et ma

grand'mère, ne recevant jamais, eussent pu se passer de ce luxe

inutile qui doublait le prix de leur loyer. Mais ils eussent cru

n'être pas logés s'il en eût été autrement.

Le mobilier de ma grand'mère était du temps de Louis XVI, et elle

n'avait pas de scrupule d'y introduire de temps en temps un objet plus

moderne, lorsqu'il lui semblait commode ou joli. Mais mon grand-oncle

était trop artiste pour se permettre le moindre disparate. Tout chez

lui était du même style Louis XIV: les moulures des portes ou les

ornemens du plafond. Je ne sais s'il avait hérité de ce riche

ameublement ou s'il l'avait collectionné lui-même; mais ce serait

aujourd'hui une trouvaille pour un amateur que ce mobilier complet

dans son ancienneté, depuis la pincette et le soufflet jusqu'au lit et

aux cadres des tableaux. Il avait des peintures superbes dans son

salon et des meubles de Boule d'une grandeur et d'une richesse

respectables. Comme tout cela n'était point redevenu de mode et qu'on

préférait à ces belles choses, véritables objets d'art, les chaises

curules de l'empire et les détestables imitations d'Herculanum en

acajou plaqué ou en bois peint couleur bronze, le mobilier de mon

grand-oncle n'avait guère de prix que pour lui-même. J'étais loin de

pouvoir apprécier le bon goût et la valeur artistique d'une semblable

collection, et même j'entendais dire à ma mère que tout cela était

trop vieux pour être beau. Pourtant les belles choses portent avec

elles une impression que subissent souvent ceux même qui ne les

comprennent pas. Quand j'entrais chez mon oncle, il me semblait entrer

dans un sanctuaire mystérieux, et comme le salon était, en effet, un

sanctuaire fermé, je priais tout bas Mme Bourdieu de m'y laisser

pénétrer. Alors, pendant que mes grands parens jouaient aux cartes

après dîner, elle me donnait un petit bougeoir, et, me conduisant

comme en cachette dans ce grand salon, elle m'y laissait quelques

instans, me recommandant bien de ne pas monter sur les meubles et de

ne pas répandre de bougie. Je n'avais garde d'y manquer; je posais ma

lumière sur une table, et je me promenais gravement dans cette vaste

pièce à peine éclairée jusqu'au plafond par mon faible luminaire. Je

ne voyais donc que très confusément les grands portraits de

Largillière, les beaux intérieurs flamands et les tableaux des maîtres

italiens qui couvraient les murs; je me plaisais au scintillement des

dorures, aux grands plis des rideaux, au silence et à la solitude de

cette pièce respectable, que l'on semblait ne pas oser habiter, et

dont je prenais possession à moi toute seule.

Cette possession fictive me suffisait, car, dès mes plus jeunes

années, la possession réelle des choses n'a jamais été un plaisir pour

moi. Jamais rien ne m'a fait envie, en fait de palais, de voitures, de

bijoux et même d'objets d'art; et pourtant j'aimais à parcourir un

beau palais, à voir passer un équipage élégant et rapide, à toucher et

à retourner des bijoux bien travaillés, à contempler les produits

d'art ou d'industrie où l'intelligence de l'homme s'est révélée sous

une forme quelconque. Mais je n'ai jamais éprouvé le besoin de me

dire: Ceci est à moi; et je ne comprends même pas qu'on ait ce

besoin-là. On a tort de me donner un objet rare ou précieux, parce

qu'il m'est impossible de ne pas le donner bientôt à un ami qui

l'admire et chez qui je vois le désir de la possession. Je ne tiens

qu'aux choses qui me viennent des êtres que j'ai aimés et qui ne sont

plus. Alors j'en suis avare, quelque peu de valeur qu'elles aient, et

j'avoue que le créancier qui me forcerait à vendre les vieux meubles

de ma chambre, me ferait beaucoup de peine, parce qu'ils me viennent

presque tous de ma grand'mère, et qu'ils me la rappellent à tous les

instans de ma vie. Pour tout ce qui est aux autres, je n'en suis

jamais tentée et je me sens de la race de ces bohémiens dont Béranger

a dit:

_Voir, c'est avoir._

Je ne haïs pas le luxe, tout au contraire, je l'aime; mais je n'en ai

que faire pour moi. J'aime les bijoux surtout de passion. Je ne trouve

pas de création plus jolie que ces combinaisons de métaux et de

pierres précieuses, qui peuvent réaliser les formes les plus riantes

et les plus heureuses dans de si délicates proportions. J'aime à

examiner les parures, les étoffes, les couleurs: le goût me charme. Je

voudrais être bijoutier ou costumier, pour inventer toujours, et pour

donner, par ce miracle du goût, une sorte de vie à ces riches

matières. Mais tout cela n'est d'aucun usage agréable pour moi. Une

belle robe est gênante, les bijoux égratignent: et, en toutes choses,

la mollesse des habitudes nous vieillit et nous tue. Enfin, je ne suis

pas née pour être riche, et si les malaises de la vieillesse ne

commençaient à se faire sentir, je vivrais très réellement dans une

chaumière du Berry, pourvu qu'elle fût propre[1], avec autant de

contentement que dans une villa italienne.

[1] Et elles le sont presque toutes, j'aime à le dire.

Ce n'est point vertu, ni prétention à l'austérité républicaine.

Est-ce qu'une chaumière n'est pas souvent, pour l'artiste, plus

belle, plus riche de couleur, de grâce, d'arrangement et de caractère,

qu'un vilain palais moderne construit et décoré dans le goût

_constitutionnel_, le plus pitoyable style qui existe dans l'histoire

des arts? Aussi n'ai-je jamais compris que les artistes de mon temps

eussent tant de vénalité, de besoins de luxe et d'ambitions de

fortune. Si quelqu'un au monde peut se passer de luxe et se créer à

lui-même une vie selon ses rêves, avec peu, avec presque rien, c'est

l'artiste, puisqu'il porte en lui le don de poétiser les moindres

choses et de se construire une cabane selon les règles du goût ou les

instincts de la poésie. Le luxe me paraît la ressource des gens bêtes.

Ce n'était pourtant point le cas pour mon grand-oncle; son goût était

luxueux de sa nature, et j'approuve beaucoup qu'on se meuble avec de

belles choses quand on peut se les procurer, par d'heureuses

rencontres, à meilleur marché que de laides. C'est probablement ce qui

lui était arrivé, car il avait une mince fortune et il était fort

généreux, ce qui équivaut à dire qu'il était pauvre et n'avait pas de

folies et de caprices à se permettre.

Il était gourmand, quoiqu'il mangeât fort peu: mais il avait une

gourmandise sobre et de bon goût comme tout le reste, point fastueuse,

sans ostentation, et qui se piquait même d'être positive. Il était

plaisant de l'entendre analyser ses théories culinaires, car il le

faisait tantôt avec une gravité et une logique qui eussent pu

s'appliquer à toutes les données de la politique et de la philosophie,

tantôt avec une verve comique et indignée. «Rien n'est si bête,

disait-il avec ses paroles enjouées dont l'accent distingué corrigeait

la crudité, que de se ruiner pour sa gueule. Il n'en coûte pas plus

d'avoir une omelette délicieuse que de se faire servir, sous prétexte

d'omelette, un vieux torchon brûlé. Le tout, c'est de savoir soi-même

ce que c'est qu'une omelette; et quand une ménagère l'a bien compris,

je la préfère dans ma cuisine, à un savant prétentieux qui se fait

appeler monsieur par ses marmitons, et qui baptise une charogne des

noms les plus pompeux.»

Tout le temps du dîner, la conversation était sur ce ton et roulait

sur la mangeaille. J'en ai donné cet échantillon pour qu'on se figure

bien cette nature de chanoine qui n'a plus guère de type dans le temps

présent. Ma grand'mère, qui était d'une friandise extrême, bien que

très petite mangeuse, avait aussi des théories scientifiques sur la

manière de faire une crême à la vanille et une omelette soufflée. Mme

Bourdieu se faisait quereller par mon oncle, parce qu'elle avait

laissé mettre dans la sauce quelques parcelles de muscade de plus ou

de moins; ma mère riait de leurs disputes. Il n'y avait que la mère la

Marlière qui oubliât de babiller au dîner, parce qu'elle mangeait

comme un ogre. Quant à moi, ces longs dîners servis, discutés,

analysés et savourés avec tant de solennité m'ennuyaient mortellement.

J'ai toujours mangé vite, et en pensant à autre chose. Une longue

séance à table m'a toujours rendue malade, et j'obtenais la permission

de me lever de temps en temps, pour aller jouer avec un vieux caniche

qui s'appelait _Babet_, et qui passait sa vie à faire des petits et à

les allaiter dans un coin de la salle à manger.

La soirée me paraissait bien longue aussi. Il fallait que ma mère prît

des cartes et fît la partie des grands-parens, ce qui ne l'amusait pas

non plus, mon oncle étant beau joueur et ne se fâchant pas comme

Deschartres, et la mère la Marlière gagnant toujours parce qu'elle

trichait. Elle convenait elle-même que le jeu sans tricherie

l'ennuyait. C'est pourquoi elle ne voulait pas jouer d'argent[2].

[2] J'ai fait depuis une remarque qui m'a paru triste. C'est que

la plupart des femmes trichent au jeu et sont malhonnêtes en

affaires d'intérêt. Je l'ai constaté chez des femmes riches,

pieuses et considérées. Il faut le dire, puisque cela est, et que

signaler un mal c'est le combattre. Cet instinct de duplicité

qu'on peut observer, même chez les jeunes filles qui jouent sans

que la partie soit intéressé, tient-il à un besoin inné de

tromper, ou à l'âpreté d'une volonté nerveuse qui veut se

soustraire à la loi du hasard? Cela ne vient-il pas plutôt de ce

que leur éducation morale est incomplète. Il y a deux sortes

d'honneur dans le monde; celui des hommes porte sur la bravoure

et sur la loyauté dans les transactions pécuniaires. Celui des

femmes n'est attaché qu'à la pudeur et à la fidélité conjugale.

Si l'on se permettait de dire ici aux hommes qu'un peu de

chasteté et de fidélité ne leur nuiraient pas, ils lèveraient

certainement les épaules: mais nieront-ils qu'une honnête femme,

qui serait en même temps un honnête homme, aurait doublement

droit à leur respect et à leur confiance?

Pendant ce temps, la bonne Bourdieu tâchait de me distraire. Elle me

faisait faire des châteaux de cartes ou des édifices de dominos. Mon

oncle qui était taquin, se retournait pour souffler dessus ou pour

donner un coup de coude à notre petite table. Et puis, il disait à Mme

Bourdieu qui s'appelait Victoire, comme ma mère: «Victoire, vous

abrutissez cette enfant. Montrez-lui quelque chose d'intéressant.

Tenez, faites-lui voir mes tabatières!» Alors on ouvrait un coffret et

l'on me faisait passer en revue une douzaine de tabatières fort

belles, ornées de charmantes miniatures. C'étaient les portraits

d'autant de belles dames en costume de nymphes, de déesses ou de

bergères. Je comprends maintenant pourquoi mon oncle avait tant de

belles dames sur ses tabatières. Quant à lui, il n'y tenait plus, et

cela ne lui paraissait plus avoir d'autre utilité que d'amuser les

regards d'un petit enfant. Donnez donc des portraits aux abbés!

heureusement ce n'est plus la mode.

Ma bonne maman me menait aussi quelquefois chez Mme de la Marlière;

mais celle-ci, n'ayant qu'une très mince existence, ne donnait pas de

dîners. Elle occupait, rue Villedot, no 6, un petit appartement au

troisième, qu'elle n'a pas quitté, je crois, depuis le Directoire

jusqu'à sa mort, arrivée en 1841 ou 42. Son intérieur, moins beau que

celui de mon grand-oncle, était curieux aussi pour son homogénéité, et

je ne crois pas que depuis le temps de Louis XVI, dont il était un

petit spécimen complet, il eût subi le moindre changement.

Mme de la Marlière était alors très liée avec Mme Junot, duchesse

d'Abrantès, qui a laissé des Mémoires intéressans, et qui est morte

très malheureuse, après une vie mêlée de plaisirs et de désastres.

Elle a consacré, s'il m'en souvient bien, une page à Mme de la

Marlière, qu'elle a beaucoup poétisée. Mais il faut permettre à

l'amitié ces sortes d'inexactitudes. En somme, la vieille amie de la

comtesse de Provence, de Mme Junot et de ma grand'mère avait plus de

qualités que de défauts, et c'était de quoi lui faire pardonner

quelques travers et quelques ridicules. Les autres amies de ma

grand'mère étaient d'abord Mme de Pardaillan, celle qu'elle préférait

avec raison à toutes les autres: petite bonne vieille qui avait été

fort jolie et qui était encore proprette, mignonne et fraîche sous ses

rides. Elle n'avait pas d'esprit et pas plus d'instruction que les

autres dames de son temps, car de toutes celles que je mentionne, ma

grand'mère était la seule qui sût parfaitement sa langue et dont

l'orthographe fût correcte. Mme de la Marlière, quoique drôle et

piquante dans son style, écrivait comme nos cuisinières n'écrivent

plus; mais Mme de Pardaillan, n'ayant jamais eu aucune espèce de

prétention, et ne visant point à l'esprit, n'était jamais ennuyeuse.

Elle jugeait tout avec un grand bon sens, et prenait son opinion et

ses principes dans son cœur, sans s'inquiéter du monde. Je ne crois

pas qu'elle ait, non seulement dit un mot méchant dans sa vie, mais

encore qu'elle ait eu une seule pensée hostile ou amère. C'était une

nature angélique, calme, et pourtant sensible et aimante, une âme

fidèle, maternelle à tous, pieuse sans fanatisme, tolérante non par

indifférence, mais par tendresse et modestie. Enfin, je ne sais si

elle avait des défauts, mais elle est une des deux ou trois personnes

que j'ai rencontrées, dans ma vie, chez lesquelles il m'a été

impossible d'en pressentir aucun.

S'il n'y avait pas de brillant à la surface de son esprit, je crois

qu'il y avait du moins une certaine profondeur dans ses pensées. Elle

avait l'habitude de m'appeler _pauvre petite_. Et un jour que je me

trouvais seule avec elle, je m'enhardis à lui demander pourquoi elle

m'appelait ainsi. Elle m'attira près d'elle et me dit d'une voix émue,

en m'embrassant: «Soyez toujours bonne, ma pauvre enfant, car ce sera

votre seul bonheur en ce monde.» Cette espèce de prophétie me fit

quelque impression.--«Je serai donc malheureuse? lui dis-je.--Oui, me

répondit-elle. Tout le monde est condamné au chagrin; mais vous en

aurez plus qu'une autre, et souvenez-vous de ce que je vous dis; soyez

bonne, parce que vous aurez beaucoup à pardonner.--Et pourquoi

faudra-t-il que je pardonne? lui demandai-je encore.--Parce que vous

éprouverez à pardonner le seul bonheur que vous devez avoir.»

Avait-elle dans l'âme quelque secret chagrin qui la faisait parler

ainsi d'une manière générale? Je ne le pense pas; elle devait être

heureuse, car elle était adorée de sa famille. Je croirais pourtant

assez qu'elle avait été brisée dans sa jeunesse par quelque peine de

cœur, qu'elle n'avait jamais révélée à personne, ou bien

comprenait-elle, avec son bon et noble cœur, combien j'aimais ma mère

et combien j'aurais à souffrir dans cette affection?

Mme de Béranger et Mme de Ferrières étaient toutes deux si infatuées

de leur noblesse que je ne saurais laquelle nommer la première pour

l'orgueil et les grands airs. C'étaient bien les meilleurs types de

_vieilles comtesses_ dont ma mère pût se divertir. Elles avaient été

fort belles toutes les deux, et fort vertueuses, disaient-elles, ce

qui ajoutait à leur morgue et à leur raideur. Mme de Ferrières avait

encore de _beaux_ RESTES, et n'était point fâchée de les montrer. Elle

avait toujours les bras nus dans son manchon, dès le matin, quelque

temps qu'il fît. C'étaient des bras fort blancs et très gras, que je

regardais avec étonnement, car je ne comprenais rien à cette

coquetterie surannée. Mais ces beaux bras de soixante ans étaient si

flasques qu'ils devenaient tout plats quand ils se posaient sur une

table, et cela me causait une sorte de dégoût. Je n'ai jamais compris

ces besoins de nudité chez les vieilles femmes, surtout chez celles

dont la vie a été sage. Mais c'était peut-être chez Mme de Ferrières

une habitude de costume ancien quelle ne voulait point abjurer.

Mme de Béranger, non plus que la précédente, n'était la favorite

d'aucune princesse de l'ancien ou du nouveau régime[3]. Elle

s'estimait trop haut placée pour cela, car elle eût dit volontiers:

C'est à moi d'avoir une cour, et non de faire partie de celle des

autres. Je ne sais plus de qui elle était fille, mais son mari

prétendait descendre de Béranger, roi d'Italie, du temps des Goths; à

cause de cela, sa femme et lui se croyaient des êtres supérieurs dans

la création.

«Et comme du fumier regardaient tout le monde.»

[3] Mme de Pardaillan était l'amie de la duchesse douairière

d'Orléans.

Ils avaient été fort riches, et l'étaient encore assez, quoiqu'ils se

prétendissent ruinés par l'infâme révolution. Mme de Béranger ne

montrait pas ses bras, mais elle avait encore pour sa taille une

prétention extraordinaire. Elle portait des corsets si serrés qu'il

fallait deux femmes de chambre pour la sangler en lui mettant leurs

genoux dans la cambrure du dos. Si elle avait été belle comme on le

disait, il n'y paraissait guère, surtout avec la coiffure qu'elle

portait, et qui consistait en une petite perruque blonde frisée à

_l'enfant_ ou à la _Titus_ sur toute la tête. Rien n'était si laid et

si ridicule que de voir une vieille femme avec ce simulacre de tête

nue et de cheveux courts, blondins et frisotés; d'autant plus pour Mme

de Béranger qu'elle était fort brune, et qu'elle avait de grands

traits. Le soir, le sang lui montait à la tête et elle ne pouvait

supporter la chaleur de sa perruque; elle l'ôtait pour jouer aux

cartes avec ma grand'mère, et elle restait en serre-tête noir, ce qui

lui donnait l'air d'un vieux curé; mais si l'on annonçait quelque

visite, elle se hâtait de chercher sa perruque qui souvent était par

terre, ou dans sa poche, ou sur son fauteuil, elle assise dessus. On

juge quels plis étranges avaient pris toutes ces mèches de petits

cheveux frisés, et comme, dans sa précipitation, il lui arrivait

souvent de la mettre à l'envers, ou sens-devant-derrière, elle offrait

une suite de caricatures à travers lesquelles il m'était bien

difficile de retrouver la beauté d'autrefois.

Mme de Troussebois, Mme de Jasseau et les autres dont je ne me

rappelle pas les noms, avaient, celle-ci un menton qui rejoignait son

nez, celle-là une face de momie. La plus jeune de la collection était

une chanoinesse blonde qui avait une assez belle tête sur un corps

nain et difforme. Quoiqu'elle fût demoiselle, elle avait le privilége

de s'appeler madame, et de porter un ruban d'ordre sur sa bosse, parce

qu'elle avait seize quartiers de noblesse. Il y avait aussi une

baronne d'Hasfeld ou d'Hazefeld, qui avait la tournure et les manières

d'un vieux corporal schlag: enfin, une Mme _Dubois_, la seule qui

n'eût point _un nom_, et qui, précisément, n'avait aucun ridicule. Je

ne sais plus quelle autre avait une grosse lèvre violette toujours

gonflée, fendue et gercée, dont les baisers m'étaient odieux. Il y

avait aussi une Mme de Maleteste, encore assez jeune, qui avait épousé

un vieux mari pauvre et grognon, uniquement pour porter le nom des

Malatesta d'Italie, nom qui n'est pas bien beau, puisqu'il signifie

tout bonnement _mauvaise tête_ ou plutôt _tête méchante_. Par une

singulière coïncidence, cette dame passait sa vie à avoir la migraine,

et comme on prononçait son nom _Maltête_, je croyais de bonne foi que

c'était un sobriquet qu'on lui avait donné à cause de sa maladie et de

ses plaintes continuelles. De sorte qu'un jour je lui demandai

naïvement comment elle s'appelait pour de bon. Elle s'étonna et me

répondit que je le savais bien.--Mais non, lui dis-je, mal de tête,

mal à la tête, mal-tête, n'est pas un nom.--Pardon, mademoiselle, me

répondit-elle fièrement, c'est un fort beau et fort grand nom.--Ma

foi, je ne trouve pas, lui répondis-je. Vous devriez vous fâcher quand

on vous appelle comme ça.--Je vous en souhaite un pareil!

ajouta-t-elle avec emphase.--Merci, repris-je obstinément: j'aime

mieux le mien. Les autres dames qui ne l'aimaient pas, peut-être parce

qu'elle était la plus jeune, se cachaient pour rire dans leurs grands

éventails. Ma grand'mère m'imposa silence, et Mme de Maleteste se

retira peu de momens après, fort blessée d'une impertinence dont je ne

sentais pas la portée.

Les hommes étaient l'abbé de Pernon, un doux et excellent homme,

sécularisé dans toute sa personne, toujours vêtu d'un habit

gris-clair, et la figure couverte de gros pois-chiches; l'abbé

d'Andrezel, dont j'ai déjà parlé, et qui portait des _spincers_ sur

ses habits; le chevalier de Vinci qui avait un tic nerveux, grâce

auquel sa perruque, fortement secouée et attirée par une continuelle

contraction des sourcils et des muscles frontaux, quittait sa nuque

et, en cinq minutes, arrivait à tomber sur son nez. Il la rattrapait

juste au moment où elle abandonnait sa tête et se précipitait dans son

assiette. Il la rejetait alors très en arrière sur son crâne afin

qu'elle eût plus de chemin à parcourir avant d'arriver à une nouvelle

chute. Il y avait encore deux ou trois vieillards dont les noms

m'échappent et me reviendront peut-être en temps et lieu.

Mais qu'on se figure l'existence d'un enfant qui n'a point sucé les

préjugés de la naissance avec le lait de sa mère, au milieu de ces

tristes personnages d'un enjouement glacial ou d'une gravité lugubre!

J'étais déjà très artiste sans le savoir, artiste dans ma spécialité,

qui est l'observation des personnes et des choses, bien longtemps

avant de savoir que ma vocation serait de peindre bien ou mal des

caractères et de décrire des intérieurs. Je subissais avec tristesse

et lassitude les instincts de cette destinée. Je commençais à ne

pouvoir plus m'abstraire dans mes rêveries, et malgré moi, le monde

extérieur, la réalité, venait me presser de tout son poids et

m'arracher aux chimères dont je m'étais nourrie dans la liberté de ma

première existence. Malgré moi, je regardais et j'étudiais ces visages

ravagés par la vieillesse, que ma grand'mère trouvait encore beaux par

habitude et qui me paraissaient d'autant plus affreux que je les

entendais vanter dans le passé. J'analysais les expressions de

physionomie, les attitudes, les manières, le vide des paroles

oiseuses, la lenteur des mouvemens, les infirmités, les perruques, les

verrues, l'embonpoint désordonné, la maigreur cadavéreuse: toutes ces

laideurs, toutes ces tristesses de la vieillesse, qui choquent quand

elles ne sont pas supportées avec bonhomie et simplicité. J'aimais la

beauté, et, sous ce rapport, la figure sereine, fraîche et

indestructiblement belle de ma grand'mère ne blessait jamais mes

regards: mais, en revanche, la plupart des autres me contristaient, et

leurs discours me jetaient dans un ennui profond. J'aurais voulu ne

point voir, ne pas entendre; ma nature scrutatrice me forçait à

regarder, à écouter, à ne rien perdre, à ne rien oublier, et cette

faculté naissante redoublait mon ennui en s'exerçant sur des objets

aussi peu attrayans.

Dans la journée, quand je courais avec ma mère, je m'égayais avec

elle, de ce qui m'avait ennuyé la veille. Je lui faisais, à ma

manière, la peinture des petites scènes burlesques dont j'avais été le

silencieux et mélancolique spectateur, et elle riait aux éclats,

enchantée de me voir partager son dédain et son aversion pour les

vieilles comtesses.

Et pourtant, il y avait certainement, parmi ces vieilles dames, des

personnes d'un mérite réel puisque ma bonne maman leur était attachée.

Mais, excepté Mme de Pardaillan qui m'a toujours été sympathique, je

n'étais pas en âge d'apprécier le mérite sérieux, et je ne voyais que

les disgrâces et les ridicules des solennelles personnes qui en

étaient revêtues.

Mme de Maleteste avait un horrible chien qui s'appelait Azor; c'est

aujourd'hui le nom classique du chien de la portière: mais toutes

choses ont leur charme dans la nouveauté, et, à cette époque, le nom

d'Azor ne paraissait ridicule que parce qu'il était porté par un vieux

caniche d'une malpropreté insigne. Ce n'est pas qu'il ne fût lavé et

peigné avec amour, mais sa gourmandise avait les plus tristes

résultats, et sa maîtresse avait la rage de le mener partout avec

elle, disant qu'il avait trop de chagrin quand elle le laissait seul.

Mme de la Marlière, par contre, avait horreur des animaux, et j'avoue

que ma tendresse pour les bêtes n'allait pas jusqu'à trouver trop

cruel qu'elle allongeât, avec ses grand souliers pointus, de

plantureux coups de pieds à _Azor de Maleteste_, c'est ainsi qu'elle

l'appelait. Cela fut cause d'une haine profonde entre ces deux dames.

Elles disaient pis que pendre l'une de l'autre, et toutes les autres

s'amusaient à les exciter. Mme de Maleteste qui était fort pincée,

lançait toutes sortes de petits mots secs et blessans. Mme de la

Marlière, qui n'était pas méchante, mais vive et leste en paroles, ne

se fâchait pas et l'exaspérait d'autant plus par la crudité de ses

plaisanteries.

Une chose qui m'étonnait autant que le nom de Mme de Maleteste,

c'était ce titre d'abbé que je voyais donner à des messieurs habillés

comme tout le monde et n'ayant rien de religieux dans leurs habitudes

ni de grave dans leurs manières. Ces célibataires, qui allaient au

spectacle, et mangeaient des poulardes le vendredi saint, me

paraissaient des êtres particuliers dont je ne pouvais me définir le

mode d'existence, et, comme les _enfans terribles_ de Gavarni, je leur

adressais des questions gênantes. Je me souviens qu'un jour je disais

à l'abbé d'Andrezel: «Eh bien, si tu n'es pas curé où donc est ta

femme? et si tu es curé, où donc est ta messe?» On trouva le mot fort

spirituel et fort méchant, je ne m'en doutais guère. J'avais fait de

la critique sans le savoir, et cela m'est arrivé plus d'une fois dans

la suite de ma vie. J'ai fait, par distraction ou par bêtise, des

questions ou des remarques qu'on a crues bien profondes ou bien

mordantes.

Comme je ne peux pas ordonner mes souvenirs avec exactitude, j'ai mis

ensemble dans ma mémoire beaucoup de personnes et de détails qui ne

datent peut-être pas spécialement de ce premier séjour à Paris avec ma

grand'mère; mais comme les habitudes et l'entourage de celle-ci ne

changèrent pas, et que chaque séjour à Paris amena les mêmes

circonstances et les mêmes visages autour de moi, je n'aurai plus à

les décrire quand je poursuivrai mon récit. Je parlerai donc ici de la

famille Villeneuve, dont il a été si souvent question dans les lettres

de mon père.

J'ai déjà dit que Dupin de Francueil mon grand-père, ayant été marié

deux fois, avait eu, de sa première femme, une fille qui se trouvait

être par conséquent sœur de mon père et beaucoup plus âgée que lui.

Elle avait été mariée à M. Valet de Villeneuve, financier, et ses deux

fils, René et Auguste, étaient par conséquent les neveux de mon père,

bien que l'oncle et les neveux fussent à peu près du même âge.

Quant à moi, je suis leur cousine, et leurs enfans sont mes neveux et

nièces à la mode de Bretagne, bien que je sois la plus jeune de cette

génération. Ce renversement de l'âge, qui convient ordinairement au

degré ascendant de la parenté, faisait toujours un effet bizarre pour

les personnes qui n'étaient pas bien au courant de la filiation. A

présent, quelques années de différence ne s'aperçoivent plus; mais

quand j'étais un petit enfant, et que de grands garçons et de grandes

demoiselles m'appelaient _ma tante_, on croyait toujours que c'était

un jeu. Par plaisanterie, mes cousins, habitués à appeler mon père

leur oncle, m'appelaient leur grand'tante, et mon nom prêtant à cet

amusement, toute la famille, vieux et jeunes, grands et petits,

m'appelaient ma _tante Aurore_.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 1 / 44 段