Le marquis parlait cette fois avec une aisance et une grâce qui en

faisaient un tout autre homme que celui que M. Cardonnet venait de voir une

heure auparavant. Il se sentit pris d'une curiosité qui n'était pas sans

mélange d'intérêt et de considération. M. de Châteaubrun se hâta de le

retenir, et ils rentrèrent dans le pavillon, à l'exception de Janille, à

laquelle M. Antoine fit un signe, et qui alla se mettre derrière la porte

de la cuisine pour écouter.

Gilberte était incertaine si elle devait rentrer ou sortir; mais M. de

Boisguilbault lui offrit la main avec beaucoup de courtoisie, et, l'amenant

à un siège, il s'assit auprès d'elle, à une certaine distance de son père

et de celui d'Émile.

«Pour procéder avec ordre, et selon le respect qu'on doit aux dames,

dit-il, je m'adresserai d'abord à mademoiselle de Châteaubrun.

Mademoiselle, j'ai fait mon testament la nuit dernière, et je viens vous en

faire connaître les articles et conditions; mais je voudrais bien, cette

fois, n'être pas refusé, et je n'aurai le courage de vous lire ce

griffonnage, qu'autant que vous m'aurez promis de ne pas vous fâcher. Vous

m'avez posé aussi vos conditions, vous, dans une lettre que j'ai là et qui

m'a fait beaucoup de peine. Cependant je les trouve justes, et je comprends

que vous ne vouliez point accepter le moindre petit présent d'un homme que

vous considérez comme l'ennemi de votre père. Il faudra donc, pour vous

fléchir, que cette inimitié cesse, et que monsieur votre père me pardonne

les torts que je puis avoir eus envers lui. Monsieur de Châteaubrun, dit-il

en se levant avec une résolution héroïque, vous m'avez offensé autrefois;

je vous l'ai rendu en vous retirant mon amitié sans explication. Il fallait

nous battre ou nous pardonner mutuellement. Nous ne nous sommes pas battus,

mais nous avons été pendant vingt ans étrangers l'un à l'autre, ce qui est

plus sérieux pour deux hommes qui se sont beaucoup aimés. Je vous pardonne

aujourd'hui vos torts, voulez-vous me pardonner les miens?

--Oh! marquis, s'écria M. Antoine en s'élançant vers lui et en fléchissant

un genou, vous n'avez jamais eu aucun tort envers moi, vous avez été mon

meilleur ami, vous m'avez tenu lieu de père, et je vous ai mortellement

offensé. Je vous aurais offert ma poitrine nue si vous aviez voulu la

percer d'un coup d'épée, et je n'aurais jamais levé la main contre vous.

Vous n'avez pas voulu prendre ma vie, vous m'avez puni bien davantage en me

retirant votre amitié. A présent, vous m'accordez votre pardon; c'est à

genoux que je le reçois, en présence de mes amis, et de mes ennemis,

puisque cette humiliation est la seule réparation que je puisse vous

offrir.

«Et vous, monsieur Cardonnet, dit-il en se relevant et en toisant

l'industriel de la tête aux pieds, libre à vous de vous moquer de choses

que vous ne pouvez pas comprendre; mais je n'offre pas ma poitrine nue et

mon bras désarmé à tout le monde, vous le saurez bientôt.»

M. Cardonnet s'était levé aussi en lançant à M. Antoine des regards

menaçants. Le marquis se mit entre eux et dit à Antoine: «Monsieur le

comte, je ne sais pas ce qui s'est passé entre M. Cardonnet et vous; mais

vous venez de m'offrir une réparation que je repousse. Je veux croire que

nos torts ont été réciproques, et ce n'est pas à mes genoux, c'est dans mes

bras que je veux vous voir; mais puisque vous croyez me devoir un acte de

soumission que mon âge autorise, avant de vous embrasser, j'exige que vous

vous réconciliiez avec M. Cardonnet, et que vous fassiez les premiers pas.

--Impossible! s'écria Antoine en pressant convulsivement le bras du

marquis, et partagé entre la joie et la colère; monsieur vient de parler à

ma fille d'une manière offensante.

--Non, cela ne se peut pas, reprit le marquis, c'est un malentendu. Je

connais les sentiments de M. Cardonnet; son caractère s'oppose à une

lâcheté. Monsieur Cardonnet, je suis certain que vous connaissez le point

d'honneur tout aussi bien qu'un gentilhommes, et vous venez de voir deux

gentilhommes qui s'étaient cruellement blessés l'un l'autre, se réconcilier

sous vos yeux, sans rougir de leurs mutuelles concessions. Soyez généreux,

et montrez-nous que le nom ne fait pas la noblesse. Je vous apporte des

paroles de paix et surtout des moyens de conciliation. Permettez-moi de

mettre votre main dans celle de M. de Châteaubrun. Voyez; vous ne refuserez

pas un vieillard au bord de sa tombe. Mademoiselle Gilberte, venez à mon

aide, dites un mot à votre père ...»

Les _moyens de conciliation_ avaient retenti avec un son clair à l'oreille

de M. Cardonnet. Son esprit pénétrant avait déjà deviné une partie de la

vérité. Il pensa qu'il faudrait céder et qu'il valait mieux avoir les

honneurs de la guerre que de subir les nécessités de la capitulation.

«Mes intentions ont été si éloignées de ce que M. de Châteaubrun les

suppose, dit-il, et il y a toujours eu dans ma pensée tant de respect et

d'estime pour mademoiselle sa fille, que je n'hésiterai point à désavouer

tout ce qui a pu être mal interprété dans mes paroles. Je supplie

mademoiselle Gilberte d'en être persuadée, et je tends la main à son père

comme un gage du serment que j'en fais.

--Il suffit, Monsieur, n'en parlons plus! dit M. Antoine en lui prenant la

main: quittons-nous sans ressentiment. Antoine de Châteaubrun n'a jamais su

mentir.

«C'est vrai, pensa M. de Boisguilbault: s'il eût été plus dissimulé,

j'aurais été aveugle ... et heureux comme tant d'autres!»

«Maintenant, lui dit-il d'une voix tremblante, je te remercie, Antoine,

viens m'embrasser!»

L'accolade du comte fut passionnée et enthousiaste; celle du marquis

convenable et contrainte. Il jouait un rôle au-dessus de ses forces: il

pâlit, trembla, et fut forcé de s'asseoir. Antoine s'assit de son côté, la

poitrine pleine de sanglots. Gilberte se mit à genoux devant le marquis,

et, pleurant aussi de joie et de reconnaissance, elle couvrit ses mains de

baisers.

Toute cette sensibilité impatientait l'industriel, qui la contemplait d'un

œil froid et fier, et qui attendait les _moyens de conciliation_.

M. de Boisguilbault les tira enfin de sa poche, et les lut d'une voix nette

et distincte.

Il établissait en peu de mots clairs et précis qu'il avait quatre millions

cinq cent mille livres de fortune, qu'il donnait, par contrat, la nue

propriété de deux millions à mademoiselle Gilberte de Châteaubrun, à

condition qu'elle épouserait M. Émile Cardonnet; et à M. Émile Cardonnet,

celle de deux autres millions, à condition qu'il épouserait mademoiselle

Gilberte de Châteaubrun. Dans le cas où cette condition serait remplie, le

mariage serait conclu dans six mois au plus, et M. de Boisguilbault se

réservait l'usufruit sa vie durant: mais il donnait la propriété et la

jouissance immédiate de cinq cent mille livres aux futurs conjoints dès le

jour de leur mariage ... Laquelle somme pourtant restait acquise et assurée

en jouissance et en propriété à mademoiselle de Châteaubrun, si elle

n'épousait pas M. Émile Cardonnet.

On entendit un faible cri derrière la porte; c'était Janille qui se

trouvait mal de joie dans les bras de Sylvain Charasson.

XXXVI.

CONCILIATION.

Gilberte ne comprenait rien à ce qui lui arrivait; elle ne se faisait

aucune idée de ce que c'était que quatre millions de fortune, et un tel

fardeau à porter pour une vie aussi simple et aussi heureuse que la sienne,

lui eût fait plus de peur que de joie; mais elle voyait renaître la

possibilité de son union avec Émile, et, ne pouvant parler, elle pressait

convulsivement la main de M. de Boisguilbault dans les siennes. Antoine

était complètement étourdi de voir sa fille si riche. Il ne s'en

réjouissait pas plus qu'elle, mais il voyait là une preuve si énorme du

généreux pardon du marquis, qu'il croyait rêver et ne trouvait non plus

rien à lui dire.

Cardonnet fut le seul qui comprit ce que c'était que quatre millions et

demi à réunir sur la tête de ses futurs petits-enfants. Il ne perdit

pourtant point la tête, écouta la lecture du testament d'un air

impassible, et, ne voulant pas paraître s'humilier sous la puissance de

l'or, il dit froidement:

«Je vois que M. de Boisguilbault tient fortement à faire fléchir la volonté

paternelle devant celle de l'amitié: mais ce n'est pas la pauvreté de

mademoiselle de Châteaubrun qui m'a jamais paru un obstacle capital à ce

mariage. Il y en a un autre qui m'inspire beaucoup plus de répugnance:

c'est qu'elle est fille naturelle, et que tout porte à croire que sa

mère ... je ne la nommerai pas ... occupe une position infime dans la

société.

--Vous êtes dans l'erreur, monsieur Cardonnet, répondit M. de Boisguilbault

avec fermeté. Mademoiselle Janille a toujours été irréprochable dans ses

mœurs, et je crois que vous auriez tort de mépriser une personne aussi

fidèle et aussi dévouée aux objets de son affection. Mais la vérité exige

que je redresse votre jugement à cet égard. Je vous atteste, Monsieur, que

mademoiselle de Châteaubrun est de sang noble et sans mélange, si cela peut

vous faire plaisir. Je vous dirai même que j'ai connu parfaitement sa mère,

et qu'elle était d'aussi bonne maison que moi-même. Maintenant, monsieur

Cardonnet, avez-vous quelque autre objection à faire? Pensez-vous que le

caractère de mademoiselle de Châteaubrun puisse inspirer de l'éloignement

et de la méfiance à quelqu'un?

--Non, certes, monsieur le marquis, répondit Cardonnet, et pourtant

j'hésite encore. Il me semble que l'autorité et la dignité paternelles sont

blessées par un pareil contrat, que mon consentement semble être acheté à

prix d'or, et, tandis que je n'avais qu'une ambition pour mon fils, celle

de lui voir acquérir de la fortune par son travail et son talent, je vois

qu'on l'élève au faîte de la richesse, en lui donnant pour avenir

l'inaction et l'oisiveté.

--J'espère qu'il n'en sera point ainsi, dit M. de Boisguilbault. Si j'ai

choisi Émile pour mon héritier, c'est parce que je crois qu'il ne me

ressemblera en aucune façon, et qu'il saura tirer un meilleur parti que moi

de la fortune.»

Cardonnet ne demandait qu'à céder. Il se disait qu'en refusant, il

s'aliénait à jamais son fils, et qu'en consentant de bonne grâce, il

pouvait ressaisir assez d'influence pour lui apprendre à se servir de sa

richesse comme il l'entendait: c'est-à-dire qu'il calculait qu'avec quatre

millions on pouvait en avoir un jour quarante, et il était convaincu

qu'aucun homme, fût-il un saint, ne peut posséder tout à coup quatre

millions sans prendre goût à la richesse. «Il fera d'abord des folies,

pensait-il, il perdra une partie de ce trésor; et quand il le verra

diminuer, il en sera si effrayé qu'il voudra combler le déficit; puis,

comme l'appétit vient à ceux qui consentent à manger, il voudra doubler,

décupler, centupler ... Moi aidant, nous pouvons être un jour les rois de

la finance.»

«Je n'ai pas le droit, dit-il enfin, de refuser la fortune offerte à mon

fils. Je le ferais si je le pouvais, parce que tout cela est contre mes

opinions et mes idées: mais la propriété est une loi sacrée. Du moment que

mon fils reçoit un pareil don, il est propriétaire. Je le dépouillerais, en

refusant d'accéder aux conditions exigées. Je dois donc garder à jamais le

silence sur tout ce qui blesse ma conviction dans cet arrangement bizarre,

et puisque je suis contraint de céder, je veux au moins le faire avec

grâce ... d'autant plus que la beauté, l'esprit et le noble caractère de

mademoiselle Gilberte flattent mon égoïsme en promettant du bonheur à ma

famille.

--Puisque tout est convenu, dit M. de Boisguilbault en se levant et en

faisant signe par la fenêtre, je prierai mademoiselle Gilberte, qui a,

comme moi, le goût des fleurs, d'accepter le bouquet des fiançailles.»

Le domestique du marquis entra et déposa la petite caisse qu'il avait

apportée. M. de Boisguilbault en tira un magnifique bouquet des fleurs les

plus rares et les plus suaves; le vieux Martin avait mis plus d'une heure à

le combiner savamment. Mais, en guise de ruban, le bouquet était entouré de

la rivière de diamants que Gilberte avait renvoyée, et cette fois, au lieu

du cachemire que le marquis n'avait pas jugé prudent de faire reparaître,

il avait mis au collier deux rangs au lieu d'un.

«Donc, deux ou trois cent mille francs de plus au contrat!» pensa M.

Cardonnet, eu feignant de regarder les diamants avec indifférence.

«A présent, dit M. de Boisguilbault à Gilberte, vous ne pouvez plus rien me

refuser, puisque j'ai fait votre volonté. Je vous propose de monter en

voiture avec votre père, dans cette même brouette qui m'a été si utile, et

qui m'a procuré le bonheur de vous connaître. Nous irons à Gargilesse; je

pense que M. Cardonnet désire présenter sa belle-fille à sa femme, et moi,

j'ai à cœur de lui faire agréer mon héritière.»

M. Cardonnet accepta cette offre avec empressement, et on allait partir

lorsque Émile parut. Il avait appris que son père était parti pour

Châteaubrun: il craignait quelque nouvelle trame contre son bonheur et le

repos de Gilberte. Il avait sauté sur son cheval, et, oubliant sa saignée,

sa fièvre, et ses promesses au marquis, il arrivait tremblant, hors

d'haleine, et en proie aux plus amères prévisions.

«Allons, Émile, voilà ta femme déjà parée pour la noce,» dit M. Cardonnet,

qui devina vite le motif de son imprudence. Et il lui montra Gilberte,

couverte de fleurs et de diamants, au bras de M. de Boisguilbault.

Émile, dont les nerfs étaient horriblement tendus et agités, fut comme

foudroyé par tous les miracles qui fondaient à la fois sur lui. Il voulut

parler, chancela, et tomba évanoui dans les bras de M. Antoine.

Le bonheur tue rarement; Émile revint bientôt à la vie et à l'ivresse.

Janille lui frottait les tempes avec du vinaigre, Gilberte tenait sa main

dans les siennes, et pour que rien ne manquât à sa joie, sa mère était là

aussi quand il ouvrit les yeux. Instruite récemment, par le délire d'Émile,

de sa passion pour Gilberte, elle avait tout fait raconter à Galuchet, et,

apprenant que son mari était parti pour Châteaubrun, que son fils venait de

monter à cheval en dépit de tout, et prévoyant quelque terrible orage, elle

était accourue en voiture, bravant pour la première fois la colère de son

mari et les mauvais chemins, sans y songer. Elle se prit d'amour pour

Gilberte dès les premiers mots qu'elles échangèrent, et si la jeune fille

entrait avec terreur dans une famille dont Cardonnet était le chef, elle

sentit qu'elle trouverait du moins un dédommagement dans le cœur tendre et

le doux caractère de sa femme.

«Puisque nous voici tous réunis, dit alors M. de Boisguilbault avec une

grâce dont personne ne l'eût cru capable, il nous faut passer le reste de

la journée ensemble, et dîner quelque part. Nous sommes trop nombreux pour

ne pas causer ici quelque embarras à mademoiselle Janille, et notre retour

à Gargilesse pourrait aussi prendre au dépourvu le maître d'hôtel de M.

Cardonnet. Si vous vouliez tous me faire l'honneur de venir à

Boisguilbault, outre que c'est le plus proche, nous y trouverions, je

crois, de quoi dîner. Peut-être M. Cardonnet prendra-t-il quelque intérêt à

faire connaissance avec la propriété de ses enfants: nous y rédigerons le

projet de leur contrat de mariage, et nous prendrons jour pour la noce.»

Cette nouvelle preuve de la conversion complète du marquis fut accueillie

avec empressement. Janille ne demanda que cinq minutes pour faire la

toilette de _mademoiselle_, car elle crut devoir prendre un ton de

cérémonie pour la circonstance, mais Gilberte accueillit par un gros baiser

ce qu'elle appela une facétie de sa tendre mère.

En attendant, la famille Cardonnet visita les ruines, et M. de

Boisguilbault entra avec Antoine dans le pavillon carré pour se reposer.

Personne n'entendit leur entretien. Ni l'un ni l'autre n'a jamais fait

savoir quel en fut le sujet. Échangèrent-ils des explications délicates et

quasi impossibles? ce n'est guère probable. Convinrent-ils pour l'avenir de

ne jamais faire la moindre allusion à leur longue mésintelligence, et de

reprendre leurs souvenirs d'amitié juste où ils en étaient restés? Il est

certain que, dès ce moment, ils parlèrent ensemble du passé sans amertume,

et se reportèrent à leurs anciennes années avec un plaisir mêlé parfois

d'attendrissement et de gaieté. Mais on eût pu remarquer que ces retours

sur eux-mêmes ne dépassèrent jamais une certaine époque, celle du mariage

de M. de Boisguilbault, et que le nom de la marquise ne fut jamais prononcé

entre eux. Il sembla qu'elle n'eût jamais existé.

Lorsque Gilberte revint parée autant qu'elle pouvait et voulait l'être,

Émile vit avec transport qu'elle avait mis la robe lilas, qu'un dernier

blanchissage de Janille avait rendue presque rose, et que les miracles de

son économie et de son adresse faisaient paraître encore fraîche. Elle

avait tressé ses longs cheveux qui pendaient jusqu'à terre, et, dans cet

abandon magnifique, rappelaient à son heureux fiancé la brûlante journée de

Crozant. Des dons de M. de Boisguilbault elle n'avait conservé que le

bouquet et la bague de cornaline qu'elle montra à ce dernier avec un tendre

sourire. Elle se fit coquette avec le marquis, coquette de cœur, si l'on

peut ainsi dire, et tandis qu'elle témoignait à M. Cardonnet une déférence

et des égards un peu forcés, elle se laissait aller ingénument à traiter

le marquis, dans ses manières et dans sa pensée, comme s'il eût été le père

d'Émile.

Au moment du départ, M. de Boisguilbault prit la main de Janille et

l'invita à venir dîner chez lui, avec autant de courtoisie que si elle eût

été la mère de Gilberte. Loin d'être choqué de les entendre se traiter de

_mère_ et de _fille_, cette intimité l'avait subitement frappé d'une grande

estime et d'une secrète reconnaissance pour la vieille fille qui avait subi

tant de commérages et de quolibets plutôt que de révéler à qui que ce soit,

même à l'ami Jappeloup (que pendant si longtemps le marquis avait cru le

confident et le messager d'Antoine), le secret de la naissance de Gilberte.

M. Cardonnet ne put s'empêcher de sourire dédaigneusement à cette

invitation.

«Monsieur Cardonnet, lui dit à voix basse M. de Boisguilbault, qui s'en

aperçut, vous connaîtrez et vous apprécierez cette femme quand vous la

verrez élever vos petits-enfants.

Le parc de Boisguilbault fut donc ouvert pour la première fois, depuis

qu'il existait, à une société conduite et accueillie par le propriétaire.

Le chalet fut ouvert aussi, à l'exception du cabinet, dont cette fois la

porte avait été, grâce à Jappeloup, solidement fixée.

La tristesse imposante du château, la beauté intéressante du mobilier, la

magnificence du parc et le grand air de _bonne maison_ répandu dans le

service, causèrent un certain dépit à M. Cardonnet. Il avait fait tout son

possible à Gargilesse pour ne point montrer dans son intérieur des

habitudes de parvenu, et, tant qu'il s'était senti homme d'importance au

milieu des ruines de Châteaubrun, il n'avait pas été trop mal à l'aise.

Mais il se trouva fort petit au milieu de ce majestueux mélange d'opulence

et d'austérité qui caractérisait Boisguilbault. Il essaya, par des

réflexions _libérales_, d'empêcher que le marquis ne le crût ébloui de sa

vieille splendeur. M. de Boisguilbault, qui ne manquait pas de finesse sous

sa gaucherie, et qui l'attendait à ce moment-là pour lui faire accepter la

plus rude de ses exigences, lui répondit avec calme et en abondant dans son

sens. Cardonnet s'en montra fort surpris, car il croyait avec tout le

monde, que le marquis avait conservé tout l'orgueil de sa caste et tout le

ridicule des principes de la restauration. Et comme il ne put s'empêcher de

marquer son étonnement, M. de Boisguilbault lui dit avec douceur: «Vous ne

me connaissez pas, monsieur Cardonnet; je suis aussi ennemi des

distinctions et des privilèges que vous-même. Je crois les hommes égaux en

droits et en valeur, lorsqu'ils sont honnêtes et bons.»

En ce moment, on vint annoncer que le dîner était servi, et, comme on s'y

rendait, maître Jean Jappeloup, bien rasé et endimanché, sortit du chalet,

et repoussant Émile avec gaieté, il prit la main de Gilberte pour la

conduire à table:

«C'est mon droit, dit-il; vous savez, Émile, que je vous ai promis d'être

votre témoin et votre garçon de noces!»

Tout le monde accueillit le charpentier avec transport, excepté M.

Cardonnet, qui n'osa pourtant pas être moins libéral, en cette

circonstance, que le vieux marquis, et qui se contenta de sourire en le

voyant prendre place au repas de famille. Il se résigna à tout, se

promettant bien de changer de ton, quand le mariage serait conclu.

Le dîner, servi sous les ombrages du parc, fut splendide de fleurs, exquis

dans les mets, et le vieux Martin, que son maître avait prévenu de grand

matin, se surpassa lui-même dans l'ordonnance du service. Sylvain

Charasson fut admis à l'honneur de travailler ce jour-là sous ses ordres,

et il en parlera toute sa vie.

Les premiers instants furent assez froids. Mais peu à peu le nombre des

heureux l'emportant de beaucoup sur celui des mécontents, puisque M.

Cardonnet l'était seul et à demi, on s'anima, et au dessert M. Cardonnet

dit en souriant à Émile: «_Nous autres marquis_ ...»

Dirons-nous le bonheur d'Émile et de Gilberte? Le bonheur ne se décrit pas,

et les amants eux-mêmes manquent d'expression pour le peindre. Quand la

nuit fut venue, M. et madame Cardonnet montèrent en voiture et autorisèrent

gracieusement Émile à reconduire sa fiancée à Châteaubrun, à condition

qu'il garderait le cabriolet de son père et ne monterait plus à cheval ce

jour-là. M. Antoine, perdu dans une conversation joyeuse avec son ami Jean,

s'égara dans le parc, et Janille, qui commençait à s'ennuyer de faire la

dame, apaisa ses besoins d'activité en aidant Martin à remettre tout en

ordre. Alors M. de Boisguilbault prit le bras d'Émile et celui de Gilberte,

et les conduisant au rocher où, pour la première fois, il avait ouvert son

âme à son jeune ami:

«Mes enfants, leur dit-il, je vous ai faits riches, puisque c'était une

nécessité pour vaincre les obstacles qui vous séparaient, et le seul moyen

d'arriver à vous faire heureux. Mon testament était écrit depuis longtemps,

et je l'ai refait cette nuit pour la forme. Mes intentions demeurent; je

crois qu'Émile les connaît, et que Gilberte les respectera. J'ai voulu que,

dans l'avenir, cette vaste propriété fût destinée à fonder une _commune_,

et, dans mon premier acte, j'essayais d'en tracer le plan et d'en poser les

bases. Mais ce plan pouvait être défectueux et ces bases fragiles; je n'ai

pas eu regret à mon travail, parce que j'ai toujours senti qu'il était

faible, et que je suis l'homme le moins capable du monde d'organiser et de

réaliser. La Providence était venue à mon secours en m'envoyant Émile pour

entrer à ma place dans l'application, et, dans ces derniers temps, je

l'avais institué déjà mon légataire universel, c'est-à-dire mon exécuteur

testamentaire. Mais un pareil acte eût rendu le consentement de M.

Cardonnet impossible à obtenir, et je l'ai détruit en prenant la résolution

de vous marier ensemble. Les actes officiels n'ont pas la valeur qu'on leur

attribue, et les lois civiles n'ont jamais trouvé le moyen d'enchaîner les

consciences. C'est pourquoi je suis beaucoup plus tranquille en vous disant

ma volonté et en recevant vos promesses, que si je vous liais par des

chaînes aussi fragiles que les articles d'un testament.

«Ne me répondez pas, mes enfants! je sais vos pensées, je connais vos

cœurs. Vous avez été mis à la plus rude de toutes les épreuves, celle de

renoncer à être unis, ou d'abjurer vos croyances; vous en êtes sortis

triomphants; je me repose à jamais sur vous, et je vous laisse maîtres de

l'avenir. Vous avez l'intention d'entrer dans la pratique, Émile, je vous

en donne les instruments; mais ce n'est pas à dire que vous en ayez encore

les moyens.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 11 / 12 段