la peine de vous faire poursuivre de la sorte! Si vous êtes laide, vous
n'avez pas besoin de courir, ma mie, et je ne m'échaufferai point pour
vous; mais si vous êtes jeune et gentille, vous serez joliment
embarrassée, ma très-chère!»
Gilberte se débattit avec courage, en frappant la figure et les mains de
Galuchet avec son panier; mais les forces étaient trop inégales: au risque
de la blesser avec l'agrafe de son manteau, il tirait le capuchon avec
fureur.
En ce moment deux hommes parurent à la grille du parc, et Gilberte, se
dégageant par un effort désespéré, s'élança vers eux et alla chercher
refuge auprès de celui qui se présenta le premier à sa rencontre. Elle fut
reçue dans les bras de M. de Boisguilbault.
Comme elle était défaillante de peur et d'indignation, elle cacha son
visage dans le sein du vieillard, et ni le marquis ni le charpentier
n'avaient eu le temps de la reconnaître; mais, en voyant Galuchet qui
prenait la fuite, toute la rancune de Jean se réveilla, et il s'élança à sa
poursuite.
Le commis de M. Cardonnet était gros et court, et malgré son âge, Jean
avait sur lui l'avantage de la taille et de l'agilité.
Se voyant près d'être atteint, Galuchet compta sur sa force et se retourna.
Une lutte s'engagea alors entre eux, et Galuchet, qui était robuste,
soutint assez bien le premier assaut; mais Jean était un athlète, et il ne
tarda pas à le renverser au bord de l'eau.
«Ah! tu ne te contentes pas de faire le métier d'espion! lui dit-il en lui
mettant les genoux sur la poitrine et en lui serrant si fort la gorge que
le vaincu fut forcé de lâcher prise, il faut encore, méchant valet, que tu
insultes les femmes! Je devrais écraser un animal aussi malfaisant que toi;
mais tu es si lâche, que tu me ferais un procès! Eh bien! tu n'auras pas ce
plaisir-là: tu sortiras de mes mains sans une égratignure que tu puisses
montrer; je me contenterai de te faire la barbe avec un savon digne de
toi.»
Et, ramassant de la vase noire au bord de la rivière, le charpentier en
frotta la figure, la chemise et la cravate de Galuchet; après quoi il le
lâcha, et se tenant devant lui:
«Essaie de me toucher, lui dit-il, et tu verras si je ne t'en fais pas
manger!»
Galuchet venait d'éprouver trop durement la force du bras du charpentier,
pour s'y exposer de nouveau. Il eut envie de lui jeter une pierre à la
tête, en le voyant tourner tranquillement le dos. Mais il pensa que le cas
pourrait devenir grave, et que, s'il ne l'étendait du premier coup, il
faudrait le payer cher.
Il battit en retraite, non sans vomir des injures et des menaces contre lui
et la _drôlesse_ qu'il protégeait; mais il n'osa nommer Gilberte, ni
laisser voir qu'il l'eût reconnue. Il n'était pas bien sûr qu'elle ne finît
pas par devenir la bru de son patron; car depuis quelques jours qu'Émile
était malade, M. Cardonnet paraissait horriblement soucieux et irrésolu.
Gilberte et le marquis ne virent pas cette scène. La jeune fille
suffoquait, et, presque évanouie, se laissait traîner vers le chalet. M. de
Boisguilbault, fort embarrassé de l'aventure, mais résolu à secourir
loyalement une dame offensée, n'osait ni lui parler, ni lui faire
comprendre qu'il l'avait reconnue. Sa méfiance lui revenait; il se
demandait si cette scène n'avait pas été arrangée pour jeter dans son sein
la colombe palpitante; mais lorsqu'elle tomba mourante au seuil du chalet,
et qu'il vit sa pâleur, ses yeux éteints et ses lèvres décolorées, il fut
saisi d'une tendre compassion, et d'une violente colère contre l'homme
capable d'outrager une femme sans défense. Puis il se dit que cette noble
enfant avait couru ce danger pour être venue faire acte de fierté et de
désintéressement auprès de lui. Il la releva, la porta sur un fauteuil, et
lui dit en frottant ses mains glacées:
«Remettez-vous, mademoiselle de Châteaubrun; tranquillisez-vous, je vous en
conjure! vous êtes ici en sûreté, et vous y êtes la bienvenue.
--Gilberte! s'écria le charpentier lorsqu'il reconnut, en entrant, la fille
d'Antoine: ma Gilberte! Dieu du ciel! est-ce possible! Ah! si j'avais su
cela, je ne l'aurais pas épargné, ce misérable! mais il n'est pas bien
loin, et il faut que je le tue!»
Transporté de fureur, il allait retourner à la poursuite de Galuchet,
lorsque le marquis et Gilberte, un peu ranimée, le retinrent. Ce ne fut pas
sans peine, Jean était hors de lui. Enfin, le marquis lui fit comprendre
que, dans l'intérêt de la réputation de mademoiselle de Châteaubrun, il ne
devait pas pousser plus loin sa vengeance.
Cependant le marquis continuait à être fort embarrassé vis-à-vis de
Gilberte. Elle voulait partir, il désirait, au fond du cœur, qu'elle
restât plus longtemps, et il ne pouvait se résoudre à le lui dire, qu'en
alléguant le besoin qu'elle avait de se reposer encore et de se remettre de
son émotion. Mais Gilberte craignait d'inquiéter encore une fois ses
parents, et assurait qu'elle se sentait la force de s'en aller. Le marquis
offrait sa voiture; il offrait de l'éther; il cherchait un flacon et ne le
trouvait pas; il s'agitait autour d'elle; il cherchait surtout ce qu'il
pourrait lui dire pour répondre à sa lettre et à sa démarche; et quoiqu'il
ne manquât ni d'usage ni d'aisance lorsqu'une fois son parti était pris, il
était plus gauche et plus embarrassé qu'un jeune écolier débutant dans le
monde, lorsqu'il était en proie aux irrésolutions pénibles de son
caractère.
Enfin, comme Gilberte se levait pour se retirer avec Jean, dont elle
acceptait l'escorte jusqu'à Châteaubrun, il se leva aussi, prit son
chapeau, et saisissant sa nouvelle canne d'un air délibéré qui fit sourire
le charpentier:
«Vous me permettrez, dit-il, de vous accompagner aussi. Ce malotru peut
être quelque part en embuscade, et deux chevaliers valent mieux qu'un.
--Laissez-le donc faire!» dit tout bas Jean à Gilberte, qui essayait de
refuser sa politesse.
Ils sortirent tous trois du parc, et d'abord, le marquis se tint derrière à
quelque distance, ou marcha devant comme pour leur servir d'avant-garde.
Enfin il se trouva à côté de Gilberte, et, remarquant qu'elle était comme
brisée et marchait avec peine, il se décida à lui offrir son bras. Peu à
peu il se mit à causer avec elle, et peu à peu aussi, il se sentit plus à
l'aise. Il lui parla de choses générales d'abord, puis d'elle-même
particulièrement. Il l'interrogea sur ses goûts, sur ses occupations, sur
ses lectures; et, bien qu'elle se tînt dans une réserve modeste, il
s'aperçut bientôt qu'elle était douée d'une intelligence élevée et qu'elle
avait un fonds d'instruction très-solide.
Frappé de cette découverte, il voulut savoir où et comment elle avait
appris tant de choses sérieuses, et elle lui avoua qu'elle avait puisé la
meilleure partie de ses connaissances dans la bibliothèque de
Boisguilbault.
«J'en suis fier et charmé! dit le marquis, et je mets tous mes bons livres
à votre disposition. J'espère que vous m'en ferez demander, à moins que
vous ne consentiez à me charger de les choisir et de vous les envoyer
chaque semaine. Jean voudra bien être notre commissionnaire, en attendant
qu'Émile le redevienne.»
Gilberte soupira; elle ne prévoyait guère, au silence effrayant d'Émile,
que ce temps heureux pût lui être rendu.
«Mais appuyez-vous donc sur mon bras, lui dit le marquis; vous paraissez
souffrante et vous ne voulez pas que je vous aide!»
Quand on fut au pied de la colline de Châteaubrun, M. de Boisguilbault, qui
semblait s'être oublié jusque-là, commença à donner des signes d'agitation
et d'inquiétude, comme un cheval ombrageux. Il s'arrêta tout à coup et
dégagea doucement le bras de Gilberte du sien, pour le passer sous celui du
charpentier.
«Je vous laisse à votre porte, dit-il, et avec un ami dévoué. Je ne vous
suis plus nécessaire, mais j'emporte votre promesse d'user de mes livres.
--Que ne puis-je vous emmener plus loin! dit Gilberte d'un ton suppliant;
je consentirais à n'ouvrir un livre de ma vie, quoique ce fût une grande
privation pour moi!
--Cela m'est malheureusement impossible! répondit-il avec un soupir: mais
le temps et le hasard amènent des rencontres imprévues. J'espère,
Mademoiselle, que je ne vous dis pas adieu pour toujours; car cette pensée
me serait fort pénible.»
Il la salua et retourna s'enfermer dans son chalet, où il passa une partie
de la nuit à écrire, à ranger des papiers, et à regarder le portrait de la
marquise.
Le lendemain, à midi, M. de Boisguilbault mit son habit vert à la mode de
l'empire, sa perruque la plus blonde, des gants et une culotte de peau de
daim, des demi-bottes à l'écuyère armées de courts éperons d'argent en cou
de cygne. Un domestique, en grande tenue d'écuyer, lui amena le plus beau
cheval de ses écuries, et montant lui-même un cheval de suite presque aussi
parfait, le suivit au petit trot, sur la route de Gargilesse, portant une
cassette légère passée à son bras à l'aide d'une courroie.
Grande fut la surprise des habitants de l'endroit lorsqu'ils virent
arriver dans leurs murs le marquis, droit et raide sur son cheval blanc,
comme un professeur d'équitation du vieux temps, en tenue de cérémonie,
avec des lunettes d'or, et une cravache à tête d'or, qu'il portait un peu
comme un cierge. Il y avait au moins dix ans que M. de Boisguilbault
n'était entré dans une ville ou dans un village. Les enfants le suivaient,
éblouis de la magnificence de sa désinvolture, les femmes se pressaient sur
le pas de leurs portes, et les hommes portant des fardeaux s'arrêtaient
ébahis en travers de la rue.
Il gravit lentement le pavé en précipice, et descendit de même à côté de
l'usine de Cardonnet, trop bon cavalier pour s'amuser à des imprudences,
et, reprenant le trot à la française pour entrer dans les cours, il cadença
si bien l'allure de son cheval, qu'on eût dit d'une pendule parfaitement
réglée. Certes il avait encore bon air, et les femmes disaient: «Vous voyez
bien qu'il est sorcier, car il n'a pas pris un jour depuis dix ans qu'on ne
l'a vu ici!»
Il demanda à être conduit auprès de M. Émile Cardonnet, et trouva le jeune
homme dans sa chambre, assis sur un sofa, ayant son père à sa droite et son
médecin à sa gauche. Madame Cardonnet était assise vis-à-vis de lui, et
l'examinait avec sollicitude.
Émile était fort pâle, mais sa situation n'avait plus rien d'inquiétant. Il
se leva et vint à la rencontre de M. de Boisguilbault, qui, après l'avoir
embrassé avec tendresse, salua profondément madame Cardonnet, et M.
Cardonnet avec plus de modération. Pendant quelques instants, il ne fut
question que de la santé du malade. Il avait eu un accès de fièvre assez
violent, on l'avait saigné la veille; la nuit avait été bonne, et, depuis
le matin, la fièvre avait cessé entièrement. On l'engageait à faire une
promenade en cabriolet, et il se proposait d'aller chez M. de
Boisguilbault lorsque celui-ci était entré.
Le marquis avait su tous les détails de cette indisposition par le
charpentier, qui l'avait cachée avec soin à Gilberte. Il n'y avait plus
aucun sujet de crainte. Le médecin déclara qu'il fallait faire dîner son
malade, et se retira en disant qu'il ne reviendrait le lendemain que pour
l'acquit de sa conscience.
M. de Boisguilbault, pendant ces détails, observait attentivement la figure
de M. Cardonnet. Il lui trouva un air de triomphe plutôt qu'un air de joie.
Sans doute l'industriel avait tremblé à l'idée de perdre son fils, mais,
cette crainte évanouie, la victoire était remportée: Émile pouvait
supporter la douleur.
De son côté, M. Cardonnet observait la tournure bizarre du marquis et la
trouvait souverainement ridicule. Sa gravité et sa lenteur à parler
l'impatientaient d'autant plus que M. de Boisguilbault, plus embarrassé au
fond qu'il ne voulait le paraître, ne fit que dire des lieux communs d'un
ton sentencieux. L'industriel le salua, au bout de peu d'instants, et
sortit pour retourner à ses affaires. Madame Cardonnet, devinant alors, à
l'inquiétude d'Émile, qu'il désirait s'entretenir avec son vieil ami, les
laissa ensemble, après avoir recommandé à son fils de ne pas trop parler.
«Eh bien, dit Émile au marquis lorsqu'ils furent seuls, vous pouvez
m'apporter la couronne du martyre! J'ai passé par l'épreuve du feu; mais
Dieu protège ceux qui l'invoquent, et j'en suis sorti net et sans brûlure
apparente: un peu brisé, à la vérité, mais calme et plein de foi en
l'avenir. Ce matin, j'ai déclaré à mon père, dans toute la plénitude de ma
raison et de ma tranquillité d'esprit, ce que je lui avais déclaré dans
l'agitation et peut-être dans le délire de la fièvre. Il sait maintenant
que jamais je ne renoncerai à mon opinion, et qu'aucun jeu avec ma passion
ne pourra lui procurer cette victoire. Il en paraît fort satisfait; car il
croit avoir réussi à me dégoûter d'un mariage qu'il redoutait plus que la
ferveur de mes principes.
«Il parlait, ce matin encore, de me distraire, de me faire voyager, de
m'envoyer en Italie. Je lui ai dit que je ne voulais pas quitter la France,
ni même ce pays-ci, à moins qu'il ne me chassât de la maison paternelle.
«Il a souri, et, à cause de la saignée qu'on m'a faite hier, il n'a pas
voulu me contredire; mais demain, il parlera en ami sévère, après-demain en
père irrité, et le jour suivant en maître impérieux. Ne vous inquiétez pas
de moi, mon ami, j'aurai du courage, du calme et de la patience. Soit qu'il
me condamne à l'exil, soit qu'il me garde auprès de lui pour me torturer,
je lui montrerai que l'amour est bien fort quand il est inspiré par
l'enthousiasme de la vérité et soutenu par l'idéal.
--Émile, dit le marquis, je sais, par votre ami Jean tout ce qui s'est
passé entre votre père et vous, et aussi tout ce qui s'est opéré de grand
et de victorieux dans votre âme. J'étais tranquille en venant ici.
--O mon ami! je sais que vous vous êtes réconcilié avec cet homme simple,
mais admirable. Il m'a dit que vous deviez venir me voir; je vous
attendais.
--Ne vous a-t-il rien dit de plus? dit le marquis en examinant Émile
attentivement.
--Non, rien de plus, je vous le jure, répondit Émile avec l'assurance de la
sincérité.
--Il a bien fait de tenir sa promesse, reprit M. de Boisguilbault, vous
étiez trop agité par la fièvre pour supporter de nouvelles émotions. J'en
ai subi de violentes moi-même, depuis que nous ne nous sommes vus, mais je
suis satisfait du résultat, et je vous le ferai connaître. Mais pas
encore, Émile; je vous trouve trop pâle, et moi, je ne suis pas assez sûr
de moi encore. Ne venez pas me voir aujourd'hui; j'ai d'autres courses à
faire, et peut-être qu'en repassant par ici ce soir je vous reverrai. Me
promettez vous jusque-là de dîner, de vous soigner, et de guérir, en un
mot?
--Je vous le promets, mon ami. Que ne puis-je faire savoir à celle que
j'aime, qu'en reprenant le libre exercice de ma vie et de mes facultés,
j'ai retrouvé mon amour plus ardent et plus absolu que jamais au fond de
mon cœur!
--Eh bien, Émile, écrivez-lui quelques lignes sans vous fatiguer, je
reviendrai ce soir; et, si elle ne demeure pas trop loin, je me chargerai
de lui faire tenir votre lettre.
--Hélas! mon ami, je ne puis vous dire son nom! Mais si le charpentier
voulait s'en charger ... à présent qu'on ne m'observe plus à toute heure et
que j'ai recouvré mes forces, je pourrais écrire.
--Écrivez donc, cachetez, et ne mettez pas d'adresse. Le charpentier
travaille chez moi, et il aura votre lettre avant ce soir.
Tandis que le jeune homme écrivait, M. de Boisguilbault sortit de sa
chambre, et demanda à parler à M. Cardonnet. On lui répondit qu'il venait
de sortir en cabriolet.
«Ne sait-on où je pourrais le rejoindre?» demanda le marquis, à demi
persuadé de cet alibi.
Il n'avait pas dit où il allait, mais on pensait que c'était à Châteaubrun,
parce qu'il avait pris ce chemin-là, et qu'il y avait été déjà la semaine
précédente.
A cette réponse, M. de Boisguilbault montra une vivacité surprenante; il
rentra chez Émile, prit sa lettre, lui tâta le pouls, trouva qu'il était
redevenu un peu agité, remonta à cheval, sortit posément du village comme
il y était entré; mais il prit le petit galop quand il fut en plaine.
XXXV.
L'ABSOLUTION.
Cependant M. Cardonnet arrivait à Châteaubrun, et déjà il était en présence
de Gilberte, de son père et de Janille.
«Monsieur de Châteaubrun, dit-il en s'asseyant avec aisance parmi ces
personnes consternées d'une visite qui leur annonçait de nouveaux chagrins,
vous savez sans doute tout ce qui s'est passé entre mon fils et moi, à
propos de mademoiselle votre fille. Mon fils a eu le bon goût et le bon
esprit de la choisir pour sa fiancée. Mademoiselle et vous, Monsieur, avez
eu l'extrême bonté d'accueillir ses prétentions, sans trop savoir si je les
approuverais....»
Ici, Janille fit un geste de colère, Gilberte baissa les yeux en pâlissant,
et M. Antoine rougit et ouvrit la bouche pour interrompre M. Cardonnet.
Mais celui-ci ne lui en donna pas le temps, et continua ainsi:
«Je n'approuvais pas d'abord cette union, j'en conviens; mais je vins ici,
je vis mademoiselle, et je cédai. Ce fut à des conditions bien douces et
bien simples. Mon fils est ultra-démocrate, et je suis conservateur modéré.
Je prévois que des opinions exagérées ruineront l'intelligence et le crédit
d'Émile. J'exige qu'il y renonce et revienne à l'esprit de sagesse et de
convenance. J'ai cru obtenir aisément ce sacrifice, je m'en suis réjoui
d'avance, je vous l'ai annoncé comme indubitable dans une lettre adressée à
mademoiselle. Mais, à mon grand étonnement, Émile a persisté dans son
exaltation, et il y a sacrifié un amour que j'avais cru plus profond et
plus dévoué. Je suis donc forcé de vous dire qu'il a renoncé ce matin,
sans retour, à la main de mademoiselle, et j'ai cru de mon devoir de vous
en avertir immédiatement, afin que, connaissant bien ses intentions et les
miennes, vous n'eussiez point à m'accuser d'irrésolution et d'imprudence.
S'il vous convient maintenant d'autoriser ses sentiments et de souffrir ses
assiduités, c'est à vous de le savoir, et à moi de m'en laver les mains.
--Monsieur Cardonnet! répondit M. Antoine en se levant, je sais tout cela,
et je sais aussi que vous ne manquerez jamais de belles phrases pour vous
moquer de nous: mais je dis, moi, que si vous êtes si bien informé, c'est
parce que vous avez envoyé des espions dans notre maison, et des laquais
pour nous insulter par des prétentions révoltantes à la main de ma fille.
Vous nous avez déjà beaucoup fait souffrir avec votre diplomatie, et nous
vous prions, sans cérémonie, d'en rester là. Nous ne sommes pas assez
simples pour ne pas comprendre que vous ne voulez, à aucune condition,
allier votre richesse à notre pauvreté. Nous n'avons pas été dupes de vos
détours, et lorsque, par une singulière invention d'esprit, vous avez placé
votre fils entre une soumission morale, qui est impossible en fait
d'opinions, et un mariage auquel vous n'auriez pas consenti davantage s'il
eût voulu descendre à un mensonge, nous avons juré, nous, que nous
éloignerions de lui, de vous et de nous, tout mensonge et toute
dissimulation. C'est donc pour vous dire que nous savons fort bien ce qu'il
nous convient de faire; que je m'entends à préserver l'honneur et la
dignité de ma fille, tout aussi bien que vous la richesse de votre fils, et
que je n'ai, à cet égard, de conseils à prendre et de leçons à recevoir de
personne.»
Ayant ainsi parlé avec une fermeté à laquelle M. Cardonnet était loin de
s'attendre de la part du _vieux ivrogne de Châteaubrun_, M. Antoine se
rassit et regarda l'industriel en face. Gilberte se sentait mourir; mais
elle crut devoir appuyer de sa fierté la juste fierté de son père. Elle
leva aussi les yeux sur M. Cardonnet, et son regard semblait confirmer tout
ce que venait de dire M. Antoine.
Janille, qui ne se possédait plus, crut devoir prendre la parole. «Soyez
tranquille, Monsieur, dit-elle; on se passera fort bien de votre nom. On en
a un qui le vaut bien; et quant à la question d'argent, nous avons eu plus
de gloire à perdre celui que nous avions, que vous à gagner celui que vous
n'aviez pas.
--Je sais, mademoiselle Janille, répondit Cardonnet avec le calme apparent
d'un profond mépris, que vous êtes très vaine du nom que M. de Châteaubrun
fait porter à mademoiselle votre fille. Quant à moi, je n'aurais pas été si
fier, et j'aurais fermé les yeux sur certaines irrégularités de naissance:
mais je conçois que la fortune d'un roturier, acquise au prix du travail,
paraisse méprisable à une personne, née comme vous, apparemment dans les
splendeurs de l'oisiveté. Il ne me reste qu'à vous souhaiter beaucoup de
bonheur à tous, et à demander pardon à mademoiselle Gilberte de lui avoir
causé quelque petit chagrin. Mes torts ont été bien involontaires, mais je
crois les réparer en lui donnant un bon avis: c'est que les jeunes gens qui
se font fort de disposer de la volonté de leurs parents sont parfois plus
enivrés d'un caprice passager que pénétrés d'une grande passion. La
conduite d'Émile à son égard en est, je crois, la preuve, et j'en suis un
peu honteux pour lui.
--C'est assez, monsieur Cardonnet, assez, entendez-vous? dit M. Antoine, en
colère pour la première fois de sa vie: je rougirais d'avoir autant
d'esprit que vous, si j'en faisais un si indigne usage que d'outrager une
jeune fille, et de provoquer son père en sa présence. J'espère que vous
m'entendez, et que ...
--Monsieur Antoine! mademoiselle Janille! s'écria Sylvain Charasson en
s'élançant d'un bond au milieu de la chambre; voilà M. de Boisguilbault qui
vient vous voir! vrai, comme il fait jour! c'est M. de Boisguilbault! Je
l'ai reconnu à son _chevau_ blanc et à ses lunettes jaunes!»
Cette nouvelle imprévue causa tant d'émotion à M. de Châteaubrun qu'il
oublia toute sa colère, et, saisi tout à coup d'une joie enfantine mêlée de
terreur, il s'avança d'un pas chancelant à la rencontre de son ancien ami.
Mais, au moment où il allait se jeter dans ses bras, il fut glacé de
crainte et comme paralysé par la figure froide et le salut tristement poli
du marquis. Tremblant et déchiré au fond du cœur, M. Antoine prit d'une
main convulsive le bras de sa fille, incertain s'il la pousserait vers M.
de Boisguilbault, comme un gage de réconciliation, ou s'il l'éloignerait
comme une preuve accablante de sa faute.
Janille, éperdue, fit de grandes révérences au marquis, qui lui jeta un
regard distrait et lui adressa un salut imperceptible.
«Monsieur Cardonnet, dit-il en se trouvant au seuil du pavillon carré, face
à face avec l'industriel qui sortait le dernier, je crois que vous vous
retirez, et je venais précisément ici pour vous rencontrer. Vous êtes sorti
de chez vous, justement comme je vous cherchais, et j'ai couru après vous.
Je vous prie donc de rester encore un peu, et de vouloir bien m'accorder
quelques moments d'attention.
--Nous causerons ailleurs, s'il vous plaît, monsieur le marquis, répondit
Cardonnet; car je ne puis rester ici davantage: mais si vous voulez que
nous descendions à pied cette montagne ...
--Non, Monsieur, non, permettez-moi d'insister. Ce que j'ai à dire est de
quelque importance, et toutes les personnes qui sont ici doivent
l'entendre. Je crois voir que je ne suis pas arrivé assez tôt pour prévenir
des explications désagréables: mais vous êtes un homme d'affaires, monsieur
Cardonnet, et vous savez qu'on s'assemble en conseil dans les affaires
sérieuses, pour discuter froidement de graves intérêts, lors même qu'on y
apporte au fond de l'âme un peu de passion. Monsieur le comte de
Châteaubrun, je vous prie de retenir M. Cardonnet, cela est tout à fait
nécessaire. Je suis vieux, souffrant, je n'aurai peut-être plus la force de
revenir, et de faire d'aussi longues courses. Vous êtes des jeunes gens
auprès de moi; je vous demande donc d'avoir un peu de calme et d'obligeance
pour m'épargner beaucoup de fatigue; me refuserez vous?»