«Il vous faut la science sociale, et c'est le résultat d'un long travail

auquel vous vous appliquerez avec l'aide des forces que votre siècle, qui

n'est pas le mien, développera plus ou moins vite, plus ou moins

heureusement, selon la volonté de Dieu. Ce n'est peut-être pas vous, mes

enfants, ce seront peut-être vos enfants qui verront mûrir mes projets;

mais, en vous léguant ma richesse, je vous lègue mon âme et ma foi. Vous la

léguerez à d'autres, si vous traversez une phase de l'humanité qui ne vous

permette pas de fonder utilement. Mais Émile m'a dit un mot qui m'a frappé.

Un jour que je lui demandais ce qu'il ferait d'une propriété comme la

mienne, il m'a répondu: «_J'essayerais!_» Qu'il essaye donc, et qu'après

avoir bien réfléchi, et bien étudié la réalité, lui qui a toujours rêvé le

salut de la nature humaine dans l'organisation et le développement de la

science agricole, il trouve les moyens de transition qui empêchent la

chaîne du passé à l'avenir d'être déplorablement brisée.

«Je me fie à son intelligence, parce qu'elle a sa source dans le cœur. Que

Dieu te donne le génie, Émile, et qu'il le donne aux hommes de ton temps!

car le génie d'un seul n'est presque rien. Moi, je n'ai plus qu'à

m'endormir doucement dans ma tombe. S'il m'est accordé de vivre encore

quelques jours entre vous deux, j'aurai commencé à vivre seulement la

veille de ma mort. Mais je n'aurai pas vécu en vain, tout paresseux,

découragé et inutile que j'ai été, si j'ai découvert l'homme qui pouvait et

devait agir à ma place.

«Gardez-moi jusqu'après votre mariage, et même jusqu'après l'éducation

nouvelle et complète qu'Émile doit s'imposer, le secret de ma croyance et

de nos projets. J'aspire à vous voir libres et forts, pour mourir

tranquille.

«Et, après tout, mes enfants, quelque parti que vous sachiez prendre,

quelque faute que vous commettiez, ou quel que soit le succès qui couronne

vos efforts, je vous avoue qu'il m'est impossible d'être inquiet pour

l'avenir du monde. En vain l'orage passera sur les générations qui naissent

ou vont naître; en vain l'erreur et le mensonge travailleront pour

perpétuer le désordre affreux que certains esprits appellent aujourd'hui,

par dérision, apparemment, l'ordre social; en vain l'iniquité combattra

dans le monde: la vérité éternelle aura son jour ici-bas. Et si mon ombre

peut revenir, dans quelques siècles, visiter ce vaste héritage et se

glisser sous les arbres antiques que ma main a plantés, elle y verra des

hommes libres, heureux, égaux, unis, c'est-à-dire justes et sages! Ces

ombrages où j'ai promené tant d'ennuis et de douleurs, où j'ai fui avec

épouvante la présence des hommes d'aujourd'hui, abriteront alors, ainsi que

les voûtes d'un temple sublime, une nombreuse famille prosternée pour prier

et bénir l'auteur de la nature et le père des hommes! Ceci sera le _jardin

de la commune_, c'est-à-dire aussi son gynécée, sa salle de fête et de

banquet, son théâtre et son église: car, ne me parlez pas des étroits

espaces où la pierre et le ciment parquent les hommes et la pensée: ne me

parlez pas de vos riches colonnades et de vos parvis superbes, en

comparaison de cette architecture naturelle dont le Créateur suprême fait

les frais! J'ai mis dans les arbres et dans les fleurs, dans les ruisseaux,

dans les rochers et dans les prairies toute la poésie de mes pensées.

N'ôtez pas au vieux planteur son illusion, si c'en est une! Il en est

encore à cet adage que Dieu est dans tout, et que la nature est son

temple!»

FIN DU PÉCHÉ DE M. ANTOINE.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 12 / 12 段