d'un poulain échappé. Les enfants de la campagne savent se préserver de ces
petits dangers, qu'un peu de présence d'esprit et de sang-froid suffisent
pour éviter. Elle n'emmenait donc son page rustique et ne montait dans la
brouette de famille que lorsque le temps menaçait, ou qu'elle avait hâte de
rentrer. Ce soir-là, le soleil brillait encore dans un ciel pur, les
chemins étaient secs, et elle partit d'un pied léger à travers les sentiers
des prairies. Par la traverse, la chaumière de la Marlot était également
près de Châteaubrun et de Boisguilbault.
Les enfants de la pauvre femme étaient en pleine convalescence. Gilberte
ne s'arrêta pas longtemps auprès d'eux. La Marlot lui raconta comme quoi M.
de Boisguilbault lui avait laissé cent francs le jour de leur rencontre
dans sa chamière, et lui apprit que Jean Jappeloup travaillait dans le
parc, à la maison de bois. Elle l'avait vu passer de loin, le matin, chargé
de divers outils.
Gilberte pensa que, dès lors, elle pouvait espérer de rencontrer le
charpentier lorsqu'il s'en retournerait à Gargilesse, et elle résolut
d'aller l'attendre sur le chemin qu'il devait prendre aussitôt après le
coucher du soleil. Mais, craignant d'être aperçue et reconnue aux abords du
parc, elle emprunta, sous prétexte de la fraîcheur du soir et d'un peu de
malaise, une mante de bure à la mère Marlot. Elle rabattit le capuchon sur
ses blonds cheveux, et, ainsi enveloppée, elle marcha en droite ligne et se
glissa comme une biche à travers les buissons, jusque vers la grille du
parc qui donnait sur le chemin de Gargilesse. Là, elle s'enfonça dans les
saules de la petite rivière, non loin de l'endroit où elle côtoyait la
lisière du parc, et elle remarqua que la grille était encore ouverte,
preuve que M. de Boisguilbault n'était pas dans son enclos; car aussitôt
qu'il y avait mis le pied, on fermait avec soin toutes les issues, et cette
habitude sauvage du châtelain était bien connue dans le pays.
Cette observation l'enhardit, et elle avança jusqu'au seuil de la grille
pour essayer d'apercevoir Jean Jappeloup. La toit du chalet frappa ses
regards; il était bien peu éloigné. L'allée était sombre et déserte.
En avançant avec précaution, Gilberte, qui était légère comme un oiseau,
pouvait fuir à temps, et, déguisée comme elle l'était, ne pas se laisser
reconnaître. Jean serait là sans doute, et, si elle le trouvait seul, elle
lui ferait signe et satisferait sa mortelle impatience d'avoir des
nouvelles d'Émile.
Le chalet était ouvert; il n'y avait personne; des outils de menuiserie
étaient épars sur le plancher. Un profond silence régnait partout. Gilberte
avança sur la pointe du pied, et déposa sur la table le paquet et la lettre
qu'elle avait apportés. Puis, faisant réflexion que des objets aussi
précieux pouvaient être exposés dans un endroit si mal gardé, elle chercha
des yeux, posa la main sur une porte qui lui parut être celle d'une
armoire, et, remarquant que la serrure était enlevée, elle se dit avec
raison que Jean était occupé à la réparer, qu'il allait sans doute venir la
replacer, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de mettre son dépôt
sous la main du plus fidèle des amis. Mais comme elle ouvrait la prétendue
armoire pour y glisser le paquet, elle se trouva à l'entrée d'un cabinet en
désordre, en face d'un grand portrait de femme.
Gilberte n'eut pas besoin de regarder longtemps cette peinture pour
reconnaître l'original d'un portrait en miniature qu'elle avait vu entre
les mains de son père, et qu'elle avait toujours soupçonné être celui de la
mère _inconnue_ qui lui avait donné le jour. Quand même la ressemblance
n'eût pas été bien saisissable, au premier coup d'œil, dans la différence
de proportions des deux portraits, la pose, le costume, et ce châle bleu
que Gilberte tenait précisément dans ses mains, lui eussent fait comprendre
que la miniature avait été faite en même temps que le grand portrait, ou
plutôt qu'elle en était la copie réduite. Elle étouffa un cri de surprise,
et sa pudique imagination se refusant à comprendre la possibilité d'un
adultère, elle se persuada qu'en vertu de quelque mariage secret, comme on
en voit dans les romans, elle pouvait être la proche parente, la nièce ou
la petite-nièce de M. de Boisguilbault. En ce moment elle crut entendre
marcher à l'étage supérieur, et, pleine d'effroi, elle jeta le paquet sur
la cheminée et s'enfuit avec la rapidité d'une flèche.
XXXIII.
HISTOIRE DE L'UN RACONTÉE PAR L'AUTRE.
Quelques instants après la fuite de Gilberte, Jean revenait poser la
serrure du cabinet, suivi de M. de Boisguilbault, qui attendait son départ
pour faire fermer le parc. Le charpentier avait remarqué l'inquiétude du
marquis, de quelle manière il observait tous ses mouvements pendant qu'il
travaillait à cette porte; impatienté de la curiosité qu'on lui supposait
apparemment, il releva la tête et dit avec sa franchise accoutumée:
«Pardieu, monsieur de Boisguilbault, vous avez bien peur que je ne regarde
ce que vous avez caché là-dedans! Songez donc que je l'aurais vu depuis une
heure, si j'avais voulu; mais je ne m'en soucie guère, et j'aimerais mieux
que vous me disiez: _Ferme les yeux_, plutôt que de me surveiller comme
vous faites.»
M. de Boisguilbault changea de visage et fronça les sourcils. Il jeta un
coup d'œil sur le cabinet et vit que le courant d'air avait fait tomber
une grande toile verte dont il avait assez gauchement couvert le portrait,
et que Jean, à moins d'être aveugle, avait dû le voir. Il prit alors son
parti, ouvrit la porte toute grande, et lui dit avec un calme forcé: «Je ne
cache rien là, et tu peux regarder, si bon te semble.
--Oh! je ne suis guère curieux de vos gros livres, répondit en riant le
charpentier: je n'y connais rien, et je ne comprends pas qu'il ait fallu
écrire tant de paroles pour savoir se conduire. Mais voilà le portrait de
votre défunte dame! je la reconnais, c'est bien elle; vous l'avez donc
fait mettre là, ce portrait? de mon temps, il était dans le château.
--Je l'ai fait mettre ici pour le voir sans cesse, dit le marquis avec
tristesse; eh bien, depuis qu'il y est, je l'ai à peine regardé. J'entre
dans ce cabinet le moins que je peux, et si je craignais que tu ne le
visses, c'est que je craignais de le voir moi-même. Cela me fait mal. Ferme
cette porte, si tu n'as plus besoin qu'elle soit ouverte.
--Et puis, vous craignez qu'on ne vous fasse parler de votre chagrin? Je
comprends ça, moi, et je gage, d'après ce que vous me dites là, que vous ne
vous êtes jamais consolé de la mort de votre femme! Eh bien, c'est comme
moi de la mienne, et vous pouvez bien n'avoir pas honte de ça devant moi,
monsieur de Boisguilbault; car tout vieux que je suis ... tenez, j'ai là
comme quelque chose qui me coupe le cœur en deux, quand je pense que je
suis seul au monde! Je suis pourtant d'un caractère gai, et je n'avais pas
toujours été heureux dans mon ménage; mais, que voulez-vous? c'est plus
fort que moi: je l'aimais, cette femme! C'est fini, le diable ne m'eût pas
empêché de l'aimer.
--Mon ami, dit M. de Boisguilbault attendri, et faisant un douloureux
retour sur lui-même, tu as été aimé, ne te plains pas trop! et puis tu as
été père. Qu'est devenu ton fils, où est-il?
--Il est dans la terre avec ma femme, monsieur de Boisguilbault!
--Je l'ignorais ... je savais seulement que tu étais veuf ... Pauvre Jean!
pardonne-moi de te rappeler tes chagrins! Oh! je te plains du fond de mon
cœur! avoir un enfant et le perdre!»
Le marquis appuya sa main sur l'épaule du charpentier, qui était penché sur
le parquet pour travailler, et toute la bonté de son âme reparut sur sa
figure. Jean laissa tomber ses outils, et, s'appuyant sur son genou:
«Savez-vous, monsieur de Boisguilbault, que j'ai été plus malheureux que
vous, dit-il avec abandon: vous ne pouvez pas vous douter de la moitié de
ce que j'ai souffert!
--Dis-le-moi; si cela te soulage, je le comprendrai!
--Eh bien, je veux vous le dire, à vous qui êtes un homme savant et qui
jugez les choses de ce monde mieux que personne, quand vous avez l'esprit
tranquille. Je vas vous dire ce que bien des gens savent dans mon endroit,
mais ce dont je n'ai jamais voulu causer avec personne. Ma vie a été drôle,
allez! j'étais aimé, et je ne l'étais pas: j'avais un fils, et je n'étais
pas sûr d'être son père!...
--Que dis-tu? Non! ne dis pas cela; il ne faut jamais parler de ces
choses-là! dit le marquis bouleversé.
--Vous avez raison tant que ça dure! mais à nos âges on peut parler de
tout, et vous n'êtes pas un homme pareil à ces imbéciles qui ne trouvent
qu'à rire dans le plus grand malheur dont le prochain puisse être accablé.
Vous n'êtes ni railleur, ni méchant, vous! eh bien, je veux que vous me
disiez si j'ai eu tort, si je me suis mal conduit, si j'ai agi comme un
homme ou comme une bête, enfin si vous eussiez fait comme moi; car tout le
monde m'a quasi blâmé dans le temps, et si je n'avais eu le bras solide,
et, au bout, la réplique vive, chacun se fût permis de me rire au nez.
Tenez, jugez! Ma femme, ma pauvre Nannie, aimait un de mes amis, un beau
garçon, un bon camarade, ma foi! et elle m'aimait pourtant aussi. Je ne
sais comment diable la chose s'est faite, mais mon fils s'est trouvé, un
beau matin, ressembler à Pierre beaucoup plus qu'à Jean. Ça sautait aux
yeux, Monsieur! et il y avait des moments où j'avais envie de battre
Nannie, d'étrangler l'enfant et de fendre le crâne à Pierre ... Et
puis ... et puis!... je n'ai jamais rien dit. J'ai pleuré, j'ai prié Dieu!
Ah! que j'ai souffert! J'ai battu ma femme, sous prétexte qu'elle rangeait
mal la maison; j'ai tiré les oreilles du petit, sous prétexte qu'il faisait
trop de bruit aux miennes; j'ai cherché querelle à Pierre pour une partie
de quilles, et j'ai failli lui casser les deux jambes avec la boule. Et
puis, quand tout le monde pleurait, je pleurais aussi, et je me regardais
comme un scélérat. J'ai élevé l'enfant et je l'ai pleuré; j'ai enterré la
femme et je la pleure encore; j'ai conservé l'ami et je l'aime toujours ...
Et voilà comment les choses ont fini pour moi. Qu'en dites-vous?»
M. de Boisguilbault ne répondit pas. Il parcourait la chambre et faisait
crier le parquet sous ses pieds.
«Vous me trouvez bien lâche et bien sot, je parie, dit le charpentier en se
relevant; mais vous voyez bien, du moins, que vos peines n'approchent pas
des miennes!»
Le marquis se laissa tomber sur son fauteuil et garda le silence. Des
larmes coulaient lentement sur ses joues.
«Eh bien, monsieur de Boisguilbault, pourquoi pleurez-vous? reprit Jean
avec une grande candeur: vous voulez donc me faire pleurer aussi? mais vous
ne pourriez pas en venir à bout! j'ai versé tant de larmes de colère et de
chagrin, dans le temps, qu'il ne m'en reste plus, je gage, une seule dans
le corps. Allons! allons! prenez votre passé en patience, et offrez votre
présent à Dieu; car il y a des gens plus maltraités que vous, vous le voyez
bien! Vous, vous aviez pour femme une belle dame bien sage, bien éduquée et
bien tranquille. Peut-être qu'elle ne vous faisait pas autant de caresses
et d'amitiés que j'en recevais de la mienne; mais, au moins, elle ne vous
trompait pas, et la preuve que vous pouviez dormir sur vos deux oreilles,
c'est que vous la laissiez aller à Paris sans vous, quand ça lui
convenait; vous n'étiez pas jaloux, vous n'aviez pas sujet de l'être! et
moi, j'avais mille démons dans la cervelle à toutes les heures du jour et
de la nuit. J'épiais, j'espionnais, je me cachais d'être jaloux; j'en
rougissais, mais je souffrais le martyre; et plus j'observais, plus je
voyais qu'on était habile à me tromper. Je n'ai jamais rien pu surprendre.
Nannie était plus fine que moi; et quand j'avais perdu mon temps à la
guetter, elle me faisait une scène d'avoir douté d'elle. Quand l'enfant fut
en âge de ressembler à quelqu'un, et que je vis que ce n'était pas à
moi ... que voulez-vous? je crus que j'en deviendrais fou; mais je m'étais
habitué à l'aimer, à le caresser, à travailler pour le nourrir, à trembler
quand il se faisait une bosse à la tête, à le voir sauter autour de mon
établi, se mettre à cheval sur mes poutres et s'amuser à ébrécher mes
outils. Je n'avais que celui-là! je l'avais cru à moi, il ne m'en venait
pas d'autres, je ne pouvais me passer d'enfant, quoi! Et il m'aimait tant,
ce diable de garçon! il me faisait de si jolies caresses, il avait tant
d'esprit! et quand je le grondais, il pleurait à fendre l'âme. Enfin je me
suis mis à oublier mes soupçons et à me persuader si bien que j'étais son
père, que, quand une balle me l'a tué à l'armée, j'ai eu envie de me tuer
moi-même. C'est qu'il était beau et brave, aussi bon ouvrier que bon
soldat, et ce n'était pas sa faute s'il n'était pas mon fils! il aurait
rendu ma vie heureuse; il m'aurait aidé au travail et je ne serais pas seul
à vieillir. J'aurais quelqu'un pour me tenir compagnie, pour causer avec
moi le soir après ma journée, pour me soigner quand je suis malade, pour me
coucher quand je suis gris, pour me parler de sa mère, dont je n'ose jamais
parler à personne parce que tout le monde, excepté lui, a su mon malheur.
Allons! allons! monsieur de Boisguilbault, vous n'en avez pas eu tant à
supporter, vous! On ne vous a pas donné un héritier de contrebande, et si
vous n'en avez pas eu le profit, vous n'en avez pas eu la honte!
--Et je n'en aurais pas eu le mérite! dit le marquis. Jean, rouvre cette
porte, et laisse-moi regarder le portrait de la marquise. Tu m'as donné du
courage. Tu m'as fait du bien! J'étais insensé le jour où je t'ai chassé
d'auprès de moi. Tu m'aurais empêché de devenir faible et fou. J'ai cru
éloigner un ennemi, et je me suis privé d'un ami!
--Mais pourquoi, diable! me preniez-vous pour votre ennemi? dit le
charpentier.
--Tu n'en sais rien? dit le marquis en attachant sur lui des yeux perçants.
--Rien, répondit le charpentier avec assurance.
--Sur ton honneur? reprit M. de Boisguilbault en lui pressant la main avec
force.
--Sur mon salut éternel! répliqua Jean en levant la main au ciel avec
dignité. J'espère que vous allez enfin me le dire?»
Le marquis ne sembla pas entendre cet appel énergique et sincère. Il
sentait que Jean avait dit la vérité, et il était allé se rasseoir. Puis,
tournant son fauteuil du côté de la porte du cabinet, que Jean avait
rouverte, il contemplait avec une tristesse profonde les traits de sa
femme.
«Que tu aies continué à aimer ta femme, dit-il; que tu aies pardonné à
l'enfant innocent, je le conçois!... mais que tu aies pu revoir et
supporter l'ami qui te trahissait, voilà ce qui me confond!
--Ah! monsieur de Boisguilbault, voilà, en effet, ce qui m'a été le plus
difficile! d'autant plus que ce n'était pas un devoir, et que tout le monde
m'aurait approuvé, si je lui avais cassé les côtes. Mais savez-vous ce qui
me désarma? c'est que je vis qu'il avait un grand repentir et un vrai
chagrin. Tant que la fièvre d'amour le tint, il m'aurait marché sur le
corps pour aller rejoindre sa maîtresse. Elle était belle comme une rose du
mois de mai; je ne sais pas si vous l'avez vue et si vous vous en souvenez,
mais je sais bien que Nannie était quasi aussi belle dans son genre, que
madame de Boisguilbault. J'en étais fou, et lui aussi! Il se serait fait
païen pour elle, et moi je me fis imbécile. Mais, quand la jeunesse
commença à se passer, je vis bien qu'ils ne s'aimaient plus, et qu'ils
avaient honte de leur faute. Ma femme s'était remise à m'aimer, en voyant
que j'étais bon et généreux, et lui, il avait son péché si lourd sur le
cœur, que quand nous buvions ensemble, il voulait toujours s'en confesser
à moi; mais je ne le voulais pas, et quelquefois il se mit à genoux devant
moi, dans l'ivresse, en criant comme un fou:
--«Tue-moi, Jean, tiens, tue-moi! je l'ai mérité, et j'en serai content!»
«Quand il était dégrisé, il ne se souvenait plus de cela, mais il se serait
fait hacher pour moi; et, à l'heure qu'il est, après M. Antoine, c'est mon
meilleur ami. Le sujet de nos peines n'existe plus, l'amitié est restée.
C'est à cause de lui que j'ai eu un procès avec la régie, et que je suis
devenu vagabond pendant quelque temps. Eh bien, il travaillait pour mes
pratiques, afin de me les conserver; il m'apportait de l'argent, et il me
les a rendues; il n'a rien qui ne m'appartienne, et, comme il est plus
jeune que moi, c'est lui, j'espère, qui me fermera les yeux. Il me doit
bien cela; mais enfin, il me semble que je l'aime à cause du mal qu'il m'a
fait, et du courage que j'ai eu de lui pardonner!
--Hélas! hélas! dit M. de Boisguilbault, on est sublime quand on ne craint
pas d'être ridicule!»
Il referma doucement la porte du cabinet, et, revenant vers la cheminée,
ses yeux furent frappés enfin de la vue du paquet et d'une lettre à son
adresse.
«MONSIEUR LE MARQUIS,
«Je vous avais promis que vous n'entendriez plus parler de moi; mais
vous me forcez vous-même à vous rappeler que j'existe, et, pour la
dernière fois, je vais le faire.
«Ou vous avez fait une méprise en me remettant des objets d'une
valeur considérable, ou vous avez voulu me faire l'aumône.
«Je ne rougirais pas d'accepter les secours de votre charité, si
j'étais réduite à les implorer; mais vous vous êtes trompé, monsieur
le marquis, si vous m'avez crue dans la misère.
«Notre position est aisée relativement à nos besoins et à nos goûts,
qui sont modestes et simples. Vous êtes riche et généreux; je serais
coupable d'accepter des bienfaits que vous saurez reporter sur tant
d'autres: ce serait voler les pauvres.
«Ce qu'il m'eût été doux d'emporter, et que j'aurais donné mon sang
pour l'obtenir, c'est un mot d'oubli et de pardon, une parole
d'amitié pour mon père. Ah! Monsieur, vous ne savez pas ce que
souffre le cœur d'un enfant quand il voit son père accusé
injustement, et qu'il ignore les moyens de le disculper! Vous n'avez
pas voulu me les fournir, puisque vous avez persisté devant moi à
garder le silence sur la cause de vos ressentiments; mais comment
n'avez-vous pas compris que, dans cette situation, je ne pouvais pas
accepter vos dons et profiter de vos bontés!
«Et cependant je garde un petit anneau de cornaline que vous avez
passé à mon doigt, lorsque je suis entrée chez vous sous un nom
supposé. C'est un objet sans valeur, m'avez vous dit, un souvenir de
vos voyages ... Il m'est précieux, bien que ce ne soit pas un gage
de réconciliation que vous ayez voulu m'accorder; mais il me
rappellera, à moi, un instant bien doux et bien cruel, où j'ai senti
tout mon cœur s'élancer vers vous et de vaines espérances s'évanouir
aussitôt. Je devrais pourtant vous haïr, vous qui haïssez un père
que j'adore! J'ignore comment il se fait que je vous rends vos
présents sans orgueil blessé et que je renonce à votre sympathie
avec une douleur profonde.
«Agréez, monsieur le marquis, les sentiments respectueux de
GILBERTE DE CHATEAUBRUN.»
XXXIV.
RÉSURRECTION.
«C'est toi, Jean, dit M. de Boisguilbault, qui as apporté ici ce paquet et
cette lettre?
--Non, Monsieur, je n'ai rien apporté du tout, et je ne sais pas ce que
c'est, répondit le charpentier avec l'accent de la vérité.
--Comment te croire, reprit le marquis, lorsque avant-hier tu me mentais
avec tant d'aplomb, en me présentant une personne sous le nom d'une autre?
--Avant-hier je mentais, mais je n'en aurais pas juré; aujourd'hui j'en
jure: je n'ai vu entrer personne, je ne sais qui a apporté cela. Mais
puisque vous parlez le premier de ce qui s'est passé avant-hier, je ne
l'aurais pas osé, moi ... Laissez-moi donc vous dire que cette pauvre
enfant a pleuré tout le long du chemin en pensant à vous, et que ...
--Je t'en supplie, Jean, ne me parle pas de cette demoiselle, ni de son
père! Je t'ai promis que je t'en parlerais, moi, quand cela serait
nécessaire, et, à cette condition, tu t'es engagé à ne pas me tourmenter.
Attends que je t'interroge!
--Soit! mais si pourtant vous me faites attendre trop longtemps, et que je
perde patience?
--Je ne t'en parlerai peut-être jamais, et tu te tairas toujours, dit le
marquis d'un ton d'humeur bien marqué.
--A savoir! reprit le charpentier; ce ne sont pas là nos conventions!
--Allons, va-t'en, dit M. de Boisguilbault sèchement. Ta journée est finie,
tu refuses de souper ici, et sans doute Émile t'attend avec impatience.
Dis-lui de prendre courage et que j'irai le voir bientôt ... demain,
peut-être.
--Si vous le traitez comme moi, si vous refusez de lui parler et de
l'entendre parler de Gilberte, quel bien voulez-vous que lui fasse votre
visite? Ce n'est pas là ce qui le guérira.
--Jean, tu m'impatientes, tu me fais mal! Va-t'en donc!
--Allons! le vent a tourné! pensa le charpentier. Attendons que le soleil
revienne!»
Il passa sa veste et descendit le parc. M. de Boisguilbault le suivit pour
fermer lui-même cette dernière porte après lui. Le jour durait encore. Le
marquis remarqua sur le sable, fraîchement passé au râteau, la double trace
d'un petit pied de femme tourné dans les directions opposées que Gilberte
avait suivies pour aller au chalet et en revenir. Il ne fit point part de
cette observation au charpentier, et elle échappa à celui-ci.
Cependant Gilberte avait attendu plus qu'elle n'y comptait. Le soleil était
couché depuis dix minutes, et le temps lui paraissait mortellement long.
L'approche de la nuit et la crainte de rencontrer quelqu'un du château qui
pût la connaître, augmentant son inquiétude et son impatience, elle se
hasarda à sortir du lieu où elle se tenait cachée et à descendre un peu le
cours de la rivière, afin de se trouver encore à portée de voir venir le
charpentier. Mais elle n'eut pas fait trois pas à découvert qu'elle
entendit marcher derrière elle, et se tournant avec précipitation, elle vit
Constant Galuchet, armé de sa ligne, qui regagnait le chemin de Gargilesse.
Elle rabattit son capuchon sur son visage, mais pas assez vite pour que le
pêcheur de goujons n'eût aperçu une mèche de cheveux blonds, un œil bleu,
une joue rose. D'ailleurs, à être suivie d'aussi près, il était difficile
que Gilberte pût faire illusion. Elle n'avait rien de la démarche d'une
paysanne, et la mante de bure n'était pas assez longue pour cacher le bord
d'une robe légère et un pied charmant, chaussé d'une petite guêtre solide
et bien prise. La curiosité de Constant Galuchet fut vivement éveillée par
cette rencontre. Il méprisait trop les paysannes pour leur conter
fleurettes dans ses promenades; mais la vue d'une demoiselle déguisée piqua
sa curiosité aristocratique, et un vague instinct que ces cheveux blonds si
difficiles à cacher étaient ceux de Gilberte, lui persuada de la suivre et
de l'inquiéter.
Il s'acharna donc sur ses traces, marchant tantôt immédiatement derrière
elle, tantôt à ses côtés, ralentissant ou doublant le pas pour déjouer les
petites ruses dont elle usa pour rester en arrière ou se faire dépasser,
s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait, se penchant vers elle en l'effleurant,
et plongeant un œil insolent et curieux sous son capuchon.
Gilberte, effrayée, chercha des yeux quelque maison où elle pût se
réfugier; n'en voyant aucune, elle continua à s'avancer dans la direction
de Gargilesse, espérant que le charpentier allait la rejoindre et la
délivrer de cette importune escorte.
Mais n'entendant venir personne, et ne pouvant supporter d'être plus
longtemps suivie, elle se baissa comme pour regarder dans son panier afin
de faire croire qu'elle avait oublié ou perdu quelque chose, et se
retournant ensuite, elle reprit la direction du parc, pensant que Galuchet,
n'ayant aucun prétexte pour la suivre de ce côté, n'en aurait pas l'audace.
Il était trop tard: Constant l'avait reconnue et un sentiment de basse
vengeance le transportait.
«Ohé, la belle villageoise! lui dit-il en s'élançant auprès d'elle, que
cherchez-vous avec tant de mystère? Ne pourrait-on vous aider à le
trouver?... Vous ne répondez pas! Je comprends: vous avez par ici un joli
petit rendez-vous, et je vous dérange! Mais tant pis pour les jeunes filles
qui courent seules le soir! elles sont exposées à rencontrer un galant pour
un autre, et les absents ont tort. Allons, n'y regardez pas de si près; à
la nuit tous chats sont gris, et prenez mon bras. Si nous ne trouvons pas
celui qu'il vous faut, on tâchera de le remplacer sans trop de
désavantage!»
Gilberte, effrayée de ces propos grossiers, se mit à courir. Plus adroite
et plus mince que Galuchet, elle s'enfonça dans les arbres, passa dans le
plus serré, et se crut bientôt hors de portée; mais une sorte de rage
s'était emparée de lui, en la voyant s'échapper avec tant d'agilité. En
trois bonds, et après s'être un peu heurté et déchiré aux branches, il se
trouva de nouveau près d'elle, en face de la grille du parc de
Boisguilbault.