«Qui que vous soyez, lui dit-il, vous disposez du sort du plus noble enfant

que ma vieillesse ait pu rêver pour son soutien et sa consolation. Je vais

bientôt mourir, et je quitterai la terre sans y avoir connu un instant de

bonheur, si je n'y laisse Émile en paix avec lui-même.

«Oh! je vous en supplie, vous qui allez exercer sur tout son avenir une

influence si grande ... si bienfaisante ou si funeste!... conservez à la

vérité ce cœur digne d'en être le sanctuaire. Vous êtes bien jeune, vous

ne savez pas encore ce que c'est que l'amour d'une femme dans la vie d'un

homme comme lui! Vous ne savez peut-être pas qu'il dépend de vous d'en

faire un héros ou un lâche, un martyr ou un apostat! Hélas! ce que je vous

dis en cet instant, sans doute vous n'en comprenez pas la portée.... Non,

vous êtes trop jeune: plus je vous regarde, plus vous me paraissez une

enfant! Pauvre jeune être, sans expérience et sans force, vous allez

disposer d'une âme forte, pour la briser on l'ennoblir.... Pardonnez-moi ce

que je vous dis, je suis fort ému et je ne sais pas trouver les paroles qui

conviennent.... Je ne voudrais ni vous affliger ni vous causer de

l'embarras; mais je me sens triste, effrayé, et plus vous êtes belle et

candide, plus je sens que l'âme d'Émile ne m'appartient plus!

--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit Gilberte en essuyant ses

larmes, je vous comprends fort bien, et, quoique bien jeune, en effet, je

sens quelle est la responsabilité que je porte devant Dieu; mais ce n'est

pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas moi que je veux défendre et justifier

auprès de vous, c'est Émile; c'est ce noble cœur dont vous semblez douter,

Oh! rassurez-vous! Émile ne mentira ni aux hommes, ni à vous, ni à son

père, ni à lui-même. J'ignore si je comprends bien l'importance de ses

idées et la profondeur des vôtres; mais j'adore la vérité. Je ne suis pas

philosophe, moi, je suis trop ignorante! Mais je suis pieuse, je suis

nourrie des préceptes de l'Évangile, et je ne puis les interpréter dans un

sens opposé à ceux qu'Émile leur donne. Je comprends que son père, qui

invoque pourtant aussi l'Évangile, quand la fantaisie lui en vient, veut

qu'il mente à la foi de l'Évangile, et, si je croyais Émile capable d'y

consentir, je rougirais de m'être assez grossièrement trompée pour aimer un

homme sans lumières et sans conscience! mais je n'ai pas eu ce malheur.

Émile saura renoncer à moi, s'il le faut, plutôt que de renoncer à

lui-même; et, quant à moi, je saurai bien avoir du courage, si par moments

le sien venait à défaillir. Je ne le crains pourtant pas: je sais qu'il

souffre, et je souffre aussi; mais je serai digne de son affection, comme

il est digne de la vôtre, et Dieu nous aidera à tout supporter, car il

n'abandonne pas ceux qui souffrent pour l'amour de lui et pour la gloire de

son nom.

--C'est bien dit! s'écria le charpentier, et je voudrais savoir parler

comme ça. Mais, n'importe, je pense de même, et le bon Dieu m'en sait

autant de gré.

--Oui! vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, frappé de la conviction

que révélait l'accent énergique du charpentier; je ne savais pas, Jean, que

vous dussiez être pour Émile un ami aussi dévoué et plus utile peut être

que moi-même.

--Je ne dis pas ça, monsieur de Boisguilbault; je sais qu'Émile vous

considère comme son père véritable, à la place du père peu chrétien que le

sort lui a donné; mais je suis un peu son ami, et hier soir je me flatte de

lui avoir remonté l'esprit, comme ce matin je l'ai remonté à d'autres ...

Quant à elle, dit-il en désignant Gilberte, elle n'a eu besoin de personne.

Je m'y attendais bien! Dès le premier moment, son parti a été pris, et

m'est avis que c'est assez joli pour son âge d'avoir eu cette force-là,

bien que vous paraissiez n'y pas faire grande attention!»

Le marquis hésita, et marcha encore sans rien dire; puis il s'arrêta près

de la fenêtre, l'entr'ouvrit, et dit, en revenant à Gilberte:

«La pluie est passée, je crains que vos parents ne soient inquiets de vous,

je ... je ne veux pas vous retenir plus longtemps ce soir ... mais ... nous

nous reverrons, et je serai mieux préparé à causer avec vous ... car j'ai

beaucoup de choses à vous dire.

--Non, monsieur le marquis, répondit Gilberte en se levant, nous ne nous

reverrons jamais; car il faudrait vous tromper encore, et cela me serait

impossible. Le hasard m'a fait vous rencontrer, et j'ai cru remplir un

devoir en vous rendant quelques soins bien humbles que mon cœur me

commandait. Jusque-là je n'avais pas été coupable, je vous en fais juge

vous-même, car pour vous les faire accepter, il fallait mentir; et,

d'ailleurs, mon père m'avait fait jurer que je ne vous importunerais jamais

de sa douleur, de son repentir d'une offense qu'il vous a faite et que

j'ignore, de son affection pour vous, qui est restée comme une plaie

douloureuse au fond de son âme!... Dans mes rêves d'enfant, j'avais formé

souvent le projet de venir me jeter à vos pieds, de vous dire: «Mon père

souffre, il est malheureux à cause de vous. S'il vous a offensé, prenez en

expiation de ses torts, mes pleurs, mon abaissement, ma soumission, ma vie,

si vous voulez! mais tendez-lui la main, et foulez-moi aux pieds, je vous

bénirai encore, si vous ôtez du cœur de mon père le chagrin qui le ronge

et le poursuit jusque dans son sommeil.» Oui, voilà le songe dont je

m'étais bercée autrefois! mais j'y ai renoncé parce que mon père me l'a

ordonné, jugeant que je ne ferais qu augmenter votre colère; et j'y renonce

plus que jamais, ce soir, en voyant votre froideur et l'aversion que mon

nom vous inspire. Je me retire donc sans vous implorer pour lui, et

pénétrée d'une certitude bien douloureuse: c'est que mon père est victime

d'une grande injustice de votre part! mais je mettrai tous mes soins à l'en

distraire et à l'en consoler. Et quant à vous, monsieur le marquis, je vous

laisse de quoi me punir de la ruse innocente à laquelle je me suis prêtée

ce soir, pour préserver la santé et peut-être la vie de celui que mon père

a tant aimé! je vous laisse mon secret, qui vous a été révélé bien malgré

moi, mais que je ne rougis plus de savoir entre vos mains: car c'est le

secret d'une âme fière et d'un amour que Dieu a béni en me l'inspirant. Ne

craignez plus de me revoir, monsieur le marquis, ne craignez plus que Jean,

cet ami imprudent, mais généreux, qui s'est exposé à vos ressentiments pour

nous réconcilier avec vous, vous importune jamais de notre souvenir. Je

saurai l'y faire renoncer. J'ai été honorée ce soir de votre hospitalité,

monsieur le marquis, et vous me permettrez de ne l'oublier jamais. Vous

n'aurez point à vous en repentir; car vous n'aurez pas été la dupe d'un

mensonge, et, si c'est un soulagement à voire aversion, vous êtes encore à

même de chasser outrageusement de votre présence la fille d'Antoine de

Châteaubrun.

--Je voudrais bien voir ça! s'écria Jean Jappeloup en se plaçant auprès

d'elle, et en prenant son bras sous le sien; moi qui ai eu tout le tort et

qui ai fait, malgré elle, tous les mensonges, moi qui avais mis dans ma

tête qu'elle mettrait la main de son père dans la vôtre ... Vous êtes

entêté, monsieur de Boisguilbault; mais, par tous les diables! vous ne

ferez pas d'affront à ma Gilberte, car je me souviendrais alors que j'ai

coupé ce soir votre canne en deux!

--Vous déraisonnez, Jean, répondit froidement M. de Boisguilbault.

Mademoiselle, dit-il à Gilberte, voulez-vous me permettre de vous donner le

bras pour retourner à votre voiture?»

Gilberte accepta en tremblant; mais elle sentit que le bras du marquis

tremblait bien davantage. Il l'aida silencieusement à monter en voiture;

puis, remarquant qu'il faisait encore grand froid, quoique le ciel fût

redevenu serein: «Vous sortez d'un endroit très-chaud, lui dit-il, et vous

n'êtes pas assez couverte; je vais vous aller chercher un vêtement.»

Gilberte le remercia en lui montrant qu'elle avait le manteau de son père.

«Mais il est humide, et c'est pire que rien,» reprit le marquis. Et il

retourna vers le chalet.

--Au diable le vieux fou! dit Jean en fouettant la jument avec humeur; j'ai

assez de lui. Je suis en colère contre lui; je n'ai réussi à rien, et il me

tarde d'être sorti de sa tanière. Je n'y remettrai jamais les pieds; les

regards de cet homme-là m'enrhument. Allons-nous-en, ne l'attendons pas!

--Au contraire, il faut l'attendre, et ne pas le forcer à courir après

nous, dit Gilberte.

--Bah! est ce que vous croyez qu'il se soucie beaucoup de vous laisser

enrhumer? Et d'ailleurs, il n'y pense plus: voyez s'il reviendra!

Allons-nous-en!»

Mais quand ils furent devant la grille, ils s'aperçurent qu'elle était

fermée, que M. de Boisguilbault en avait gardé la clef, et qu'il fallait

bien l'attendre ou retourner la lui demander. Jean jurait tout haut après

lui, lorsque le marquis parut tout à coup, portant un paquet qu'il posa sur

les genoux de Gilberte en lui disant: «Je vous ai fait un peu attendre;

j'ai eu quelque peine à trouver ce que je cherchais. Je vous prie de le

garder pour votre usage, ainsi que ces petits objets que vous avez oubliés

avec votre panier. Ne descendez pas, Jappeloup, je vais vous ouvrir la

grille.» Et quand ce fut fait: «Je compte sur vous demain, mon cher,»

ajouta-t-il.

Et il tendit au charpentier une main que celui-ci hésita à serrer, ne

comprenant rien aux mouvements décousus d'une âme si incertaine et si

troublée.

«Mademoiselle de Châteaubrun, dit alors le marquis d'une voix faible,

voulez-vous aussi me donner la main avant que nous nous quittions?»

Gilberte sauta légèrement sur le gazon, ôta son gant et prit la main du

vieillard qui tremblait horriblement. Saisie d'un mouvement de pitié

respectueuse, elle la porta à ses lèvres en lui disant:

«Vous ne voulez pas pardonner à Antoine, pardonnez du moins à Gilberte!»

Un gémissement profond sortit de la poitrine du vieillard. Il fit un

mouvement comme pour approcher ses lèvres du front de Gilberte, mais il

s'éloigna avec effroi; puis il lui prit la tête, la pressa un instant dans

ses deux mains comme s'il eût voulu la briser, baisa enfin ses cheveux

blonds qu'il mouilla d'une larme froide comme la goutte d'eau qui se

détache du glacier; et, tout à coup, la repoussant avec violence, il

s'enfuit en cachant son visage dans son mouchoir. Gilberte crut entendre un

sanglot se perdre dans l'éloignement avec le bruit de ses pas inégaux sur

le gravier et celui de la brise dans les trembles.

XXXII.

PRÉSENT DE NOCES.

Il y avait quelque chose d'effrayant et de déchirant à la fois dans

l'étrange adieu de M. de Boisguilbault, et Gilberte en fut si émue, qu'elle

recommença elle-même à pleurer.

«Allons, qu'y a-t-il? lui dit Jean lorsqu'ils furent sur le chemin de

Châteaubrun; allez vous perdre vos yeux ce soir? Vous êtes quasi aussi

folle que ce vieux, ma Gilberte; car tantôt vous êtes raisonnable et parlez

d'or, puis, tout d'un coup, vous redevenez faible et gémissante comme un

petit enfant. Voulez-vous que je vous dise, M. de Boisguilbault est un

excellent cœur; mais, pour sûr, et quoi qu'en disent Émile et votre père,

il a la tête dérangée. Il n'y a pas à compter sur lui, de même qu'il n'y a

jamais à en désespérer. Il se peut que vous n'entendiez plus jamais parler

de lui, comme il se peut, tout aussi bien, qu'il saute un beau jour au cou

de votre père, s'il le rencontre dans un bon moment. Ça dépendra de la

lune!

--Je ne sais plus qu'en penser, répondit Gilberte; car je crois, en effet,

que je deviendrais folle aussi si je vivais près de lui. Il me fait une

peur affreuse, et pourtant j'ai pour lui des mouvements de tendresse

irrésistible. C'est bien ce qu'il inspirait à Émile dans les commencements;

Émile a fini par l'aimer et ne plus le craindre. Donc, la bonté l'emporte

en lui sur le caprice de la maladie.

--Je vous dirai ça plus tard, reprit le charpentier, car décidément il faut

que j'y retourne et que je l'étudie.

--Mais tu l'as tant connu autrefois! il n'était donc pas le même?

--Oh! il a bien empiré! Il était triste et silencieux d'habitude, et

quelquefois un peu colère. Mais ça durait peu, et il était meilleur après.

C'est bien encore la même chose; mais je crois que ce qui lui arrivait une

ou deux fois par an, lui arrive maintenant une ou deux fois par jour, et

qu'il est à la fois plus méchant et plus doux.

--Comme il paraît malheureux!» dit Gilberte, dont le cœur se serrait au

souvenir du sanglot qu'elle avait entendu et dont l'écho était resté dans

ses oreilles.

Janille et Antoine attendaient Gilberte avec une ardente impatience. Le

rapport de Charasson les avait frappés de stupeur, et, croyant qu'il

battait la campagne ou qu'il mentait pour leur cacher quelque accident

arrivé à Gilberte, ils avaient couru chez la mère Marlot pour calmer leur

inquiétude. Son récit les avait rassurés, mais n'avait rien éclairci.

Janille était irritée contre le charpentier et n'augurait rien de bon de

cette folle entreprise. Antoine s'effrayait avec elle, puis, tout aussitôt,

conformément à sa nature confiante, il se livrait à de riantes illusions et

bâtissait mille châteaux en Espagne.

«Janille, disait-il, notre enfant et notre ami Jean peuvent à eux deux

faire des prodiges. Que dirais-tu si tu les voyais venir avec

Boisguilbault?

--Ah! voilà votre tête folle! répondait Janille. Vous oubliez que c'est

impossible, et que le vieux sournois est plutôt capable de tordre le cou à

notre fille que d'écouter de bonnes raisons. Et puis, quelles excuses

peuvent faire valoir des gens qui ne savent rien de rien?

--C'est justement pour cela. Tout ce que Boisguilbault craint au monde,

c'est que nous n'ayons mis les nôtres dans la confidence: car c'est

l'orgueil blessé, tout autant que l'amitié trahie, hélas! qui le rend si

craintif et si malheureux. Pauvre marquis! peut-être que la candeur de

notre enfant et la loyauté de Jean l'attendriront. Puisse-t-il me pardonner

de ce que je n'oublierai jamais!

--Plaignez-vous lorsque vous avez un trésor comme Gilberte! Mais ne comptez

pas qu'elle l'apprivoise. Celui-là ne reviendra pas plus à Châteaubrun que

le beau fils Cardonnet, et nos ruines ne reverront jamais ni l'un ni

l'autre.

--Émile reviendra avec le consentement de son père, ou il ne reviendra

pas, Janille, je te l'ai promis; mais, en attendant, sa conduite est

louable: Jean nous l'a bien prouvé ce matin.

--C'est-à-dire que vous n'y avez rien compris, pas plus que moi; mais que,

par faiblesse, vous avez fait semblant d'être persuadé! vous n'en faites

jamais d'autres, et vous ne voyez pas qu'en louant la belle conduite de ce

maudit jeune homme, vous exaltez la tête de votre fille. Vous feriez bien

mieux de la dégoûter de lui en lui prouvant qu'il est fou, ou qu'il ne

l'aime guère.»

Leur discussion fut interrompue par le bruit du trot de Lanterne, qui, en

rasant le rocher, produisait une cadence bien reconnaissable. Ils coururent

à la rencontre de Gilberte, et lorsqu'ils l'eurent ramenée au pavillon, au

milieu des questions précipitées des uns et des réponses entrecoupées des

autres, le paquet que le marquis avait remis à Gilberte, et qu'elle n'avait

pas songé à ouvrir, frappa les regards de Janille. «Qu'est-ce que cela?

s'écria-t-elle en dépliant un magnifique cachemire de l'Inde, bleu d'azur,

brodé en or fin: mais c'est le manteau d'une reine!

--Ah! juste Dieu! s'écria M. Antoine en touchant le châle d'une main

tremblante et en pâlissant: je reconnais cela!

--Et qu'est-ce que c'est que cette boîte? dit Janille en ouvrant un écrin

qui venait de tomber du châle.

--Ce sont des minéraux, je crois, répondit soudain Gilberte, des cristaux

du Mont-Blanc, qu'il a ramassés lui-même dans son voyage.

--Non pas, non pas, vous confondez, dit le charpentier, ça brille

autrement, ça; regardez donc!»

Et Gilberte vit avec surprise une rivière d'énormes diamants d'un éclat

éblouissant.

«Mon Dieu! mon Dieu! je reconnais tout cela, balbutiait M. de Châteaubrun

en proie à une émotion terrible.

--Taisez-vous donc, Monsieur, lui dit Janille en lui poussant le coude;

vous connaissez les diamants et les cachemires; c'est possible; vous avez

été assez riche pour en avoir beaucoup vu autrefois. Est-ce une raison pour

parler si haut et nous empêcher de les regarder? Diantre! ma fille, tu n'as

pas perdu ton temps! Il y a peut-être là de quoi faire rebâtir notre

château, et M. de Boisguilbault n'est point si ladre que je croyais.»

Gilberte, qui avait vu fort peu de diamants en sa vie, persistait à croire

que ce collier était en cristal de roche taillé; mais M. de Châteaubrun, en

ayant examiné le fermoir et les pierres, le remit dans l'écrin en disant

avec une mélancolie distraite: «Il y a là pour plus de cent mille francs de

diamants. M. de Boisguilbault te donne une dot, ma fille!

--Cent mille francs! s'écria Janille, cent mille francs! Pensez-vous à ce

que vous dites, Monsieur? est-ce possible?

--Ces petits grains reluisants valent tant d'argent! dit Jappeloup avec un

étonnement naïf dépourvu de convoitise; et ça se garde comme ça dans une

petite boite, sans servir à rien?

--Cela se porte, dit Janille en passant le collier autour du cou de

Gilberte, et j'espère que ça rend belle! Mets donc ce châle sur tes

épaules, ma fille! Pas comme ça! J'ai vu à Paris des dames qui en

portaient; mais du diantre si je peux me souvenir comment c'était arrangé.

--C'est fort beau, mais fort incommode, dit Gilberte, et il me semble que

je suis déguisée avec ce cachemire et ces bijoux. Allons, replions et

serrons tout cela pour le renvoyer à M. de Boisguilbault. Il se sera

trompé, il aura cherché à tâtons. Il a cru me donner des bagatelles, et il

m'a remis les cadeaux de noces qu'il a faits à sa femme.

--Oui, dit le charpentier, il se sera trompé, pour sûr: car on ne donne pas

la défroque de sa défunte à une étrangère. Il était si troublé, le pauvre

homme! Il n'y a pas que vous qui ayez des distractions, monsieur Antoine!

--Non, il ne s'est pas trompé, dit M. Antoine. Il sait ce qu'il fait, lui,

et Gilberte peut garder ces présents.

--Tiens, tiens! je le crois bien, s'écria Janille. Ils sont bien à elle,

n'est-ce pas, monsieur Antoine? Tout ça lui appartient légitimement ...

puisque M. de Boisguilbault le lui donne!

--Mais c'est impossible, mon père! je n'en veux pas, dit Gilberte: qu'en

ferais je? Je serais vraiment fort ridicule si j'allais me promener dans

notre brouette avec mes robes d'indienne, couverte de diamants et d'un

cachemire de l'Inde.

--Dame! vous feriez un peu rire le monde, dit le charpentier; les dames du

pays en crèveraient de rage. Et puis tous les hannetons viendraient donner

de la tête sur vos diamants, car ils se jettent comme des imbéciles sur ce

qui brille; et en cela ils font comme les hommes. Si M. de Boisguilbault

voulait vous doter, pour faire voir qu'il se raccommode avec M. Antoine, il

aurait mieux fait de vous donner une de ses petites métairies avec un

cheptel de huit bœufs.

--Tout cela est bel et bon, dit Janille; mais avec des petites pierres

brillantes on fait de l'argent, on agrandit le pavillon, on rachète des

terres, on se fait deux ou trois mille livres de rente, et on trouve un

mari qui vous en apporte autant. Alors on est à son aise pour le reste de

ses jours, et on se moque un peu de MM. Cardonnet père et fils!

--Au fait, dit M. Antoine, voilà ton existence assurée, ma fille! Ah! que

M. de Boisguilbault sait noblement se venger! Je savais bien, moi, ce que

je disais quand je le défendais contre toi, Janille! Prétendras-tu encore

que c'est un vilain et méchant homme?

--Nenni, Monsieur, nenni! il a du bon, je le reconnais. Allons,

racontez-nous donc comment tout ça s'est passé, vous autres!»

On en eut jusqu'à minuit à causer, à se rappeler les moindres

circonstances, à se livrer à mille commentaires sur la future conduite du

marquis à l'égard d'Antoine. Jean Jappeloup, trop attardé pour retourner à

son village, coucha à Châteaubrun. M. Antoine s'endormit dans des rêves de

bonheur, et Janille dans des rêves de fortune. Elle avait oublié Émile et

les chagrins récents. «Tout cela passera, disait elle, et les cent mille

francs resteront. Nous n'aurons plus à faire à des Galuchet, quand on nous

verra propriétaires d'une jolie fortune de campagne.» Et déjà elle faisait

dans sa tête l'énumération de tous les jeunes hobereaux de la contrée qui

pouvaient aspirer à la main de Gilberte.

«Si un roturier se présente, pensait-elle, il faudra qu'il ait au moins

pour deux cent mille francs de propriétés au soleil!» Et elle mit sous son

traversin la clef de l'armoire où elle avait serré le _pot au lait_ de

Gilberte.

Gilberte, cédant à une fatigue extrême, finit par s'endormir aussi, après

avoir pris une grande résolution. Le lendemain, elle causa longtemps avec

son père à l'insu de Janille, puis elle demanda à cette dernière de lui

laisser emporter les présents de M. de Boisguilbault dans sa chambre, pour

les regarder à son aise. La bonne femme les lui remit sans méfiance, car

Gilberte se voyait cette fois dans la nécessité de dissimuler avec son

opiniâtre gouvernante; puis elle écrivit une lettre qu'elle montra à son

père.

--Tout ce que tu fais est bien, ma fille, dit-il avec un profond soupir;

mais gare à Janille, quand elle le saura!

--Ne craignez rien, cher père, répondit la jeune fille; nous ne lui dirons

pas que je vous ai mis dans la confidence, et tout son dépit tombera sur

moi seule.

--A présent, reprit M. Antoine, il faut attendre notre ami Jean, car on ne

peut pas confier ces objets-là à un étourdi comme maître Charasson.»

Gilberte attendit le retour du charpentier avec d'autant plus d'impatience,

qu'elle comptait recevoir par lui des nouvelles d'Émile. Elle ignorait

qu'Émile fût malade. Mais, à l'idée de sa douleur, elle éprouvait une

anxiété qui ne lui permettait plus de songer à elle-même, et ces jours

d'absence, qu'elle avait cru pouvoir supporter avec tant de courage, lui

paraissaient si longs et si sombres, qu'elle se demandait avec effroi

comment Émile pourrait les endurer. Elle se flattait qu'il trouverait le

moyen de lui écrire, bien qu'elle n'eût pas voulu l'y autoriser, ou du

moins que le charpentier saurait lui rapporter les moindres paroles de leur

entretien.

Mais le charpentier ne vint pas, et le soir arriva sans apporter aucun

soulagement aux angoisses de la jeune fille. Une contrariété réelle venait

s'ajouter à sa peine secrète. M. Antoine se montrait défaillant à l'endroit

de la résolution que Gilberte avait prise, et qu'il avait d'abord

approuvée, de refuser les dons de M. de Boisguilbault. A chaque instant il

menaçait de consulter Janille, sans laquelle il n'avait jamais su prendre

un parti depuis vingt ans, et Gilberte tremblait que l'impérieux _veto_ de

sa vieille amie ne vînt s'opposer à la restitution projetée.

Le lendemain, Jean ne vint pas davantage. Il travaillait sans doute pour M.

de Boisguilbault, et Gilberte s'étonnait qu'étant occupé à si peu de

distance, il ne devinât pas le besoin qu'elle éprouvait de s'entretenir

avec lui, ne fût-ce qu'un instant. Une vague inquiétude la portait de ce

côté. Elle se mit en route pour la chaumière de la mère Marlot, et, comme

d'habitude, elle mit dans son panier les modestes friandises dont elle

privait son dîner pour les malades. Mais, en même temps, craignant qu'en

son absence M. de Châteaubrun n'ouvrît son cœur à Janille, et que le

scellé de la gouvernante ne fût apposé sur les bijoux, elle les enveloppa,

ainsi que le cachemire, les cacha au fond de son panier et résolut de ne

plus s'en séparer que pour les remettre à leur destination.

Vivant à la campagne dans une condition plus que modeste, Gilberte était

habituée à sortir seule aux environs de sa demeure. La pauvreté délivre de

l'étiquette, et il semble que la vertu des filles riches soit plus fragile

ou plus précieuse que celle des pauvres, puisqu'on ne leur laisse point

faire un pas sans escorte.

Gilberte allait seule à pied avec autant de sécurité qu'une jeune paysanne,

et elle était réellement moins exposée encore, car elle était connue, aimée

et respectée de tous ceux qu'elle pouvait rencontrer.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 8 / 12 段