--Il ne souffrira pas que tu travailles gratis pour lui.

--Il faudra bien qu'il le souffre, car il n'en saura rien. Est-ce qu'il

sait ce qui se fait dans ses fermes? Il fait son compte en gros au bout de

l'an, et ne s'embarrasse guère des détails.

--Mais si ses métayers lui comptent tes journées comme les ayant payées?

--Il faudrait que ce fussent des fripons, et, tout au contraire, ils sont

honnêtes gens. Les gens, voyez-vous, sont ce qu'on les fait. Le vieux

Boisguilbault n'est pas volé, quoique rien au monde ne fût si facile; mais

comme il ne vexe ni ne pressure personne, personne n'a besoin de le tromper

et de prendre plus qu'il ne lui revient. Ce n'est pas comme votre père. Il

compte, il discute, il surveille, lui, et on le vole, et on le volera

toujours: voilà les belles affaires qu'il fera toute sa vie.»

Jean réussit à distraire et presque à consoler Émile. Ce caractère droit,

hardi et ferme, eut sur lui une heureuse influence, et il se coucha plus

tranquille, après avoir reçu de lui la promesse qu'il saurait le lendemain

soir dans quelle disposition étaient les parents de Gilberte à son égard.

Jean se faisait fort de leur ouvrir les yeux sur le fond de sa conduite et

de celle de M. Cardonnet. La douleur nous rend faibles et confiants, et,

quand le courage nous manque, nous n'avons rien de mieux à faire que de

remettre notre sort dans les mains d'une personne active et résolue. Si

elle ne résout pas aussi aisément qu'elle s'en flatte les embarras de notre

position, du moins son contact nous fortifie, nous ranime; sa confiance

passe en nous insensiblement et nous rend capables de nous aider

nous-mêmes.

«Ce paysan que mon père méprise, pensait Émile en s'endormant, cet

ignorant, ce pauvre, ce simple de cœur m'a pourtant fait plus de bien que

M. de Boisguilbault; et quand je demandais à Dieu un conseil, un appui, un

sauveur, il m'a envoyé son plus pauvre et son plus humble serviteur pour me

tracer mon devoir en deux mots. Oh! que la vérité a de force dans la

bouche de ces êtres à instincts droits et purs! et que notre science est

vaine au prix de celle du cœur! Mon père! mon père! je sens plus que

jamais que vous êtes aveuglé, et la leçon que je reçois de ce paysan est ce

qui vous condamne le plus!»

Quoique plus calme d'esprit, Émile fut pris dans la nuit d'une fièvre assez

forte. Au milieu des violentes contractions de l'esprit, on oublie de

soigner et de préserver le corps. On se laisse épuiser par la faim,

surprendre par le froid et l'humidité, lorsqu'on est baigné de sueur ou

brûlé de fièvre. On ne sent point l'atteinte du mal physique, et lorsqu'il

s'est emparé de nous, il y a une sorte de soulagement à subir cette

diversion aux peines de l'âme; on se flatte alors de ne pas pouvoir être

longtemps malheureux sans en mourir, et c'est quelque chose que de se

croire trop faible pour les éternelles douleurs.

M. de Boisguilbault attendit son jeune ami toute la journée, et une vive

inquiétude s'empara de lui le soir, lorsqu'il ne le vit pas arriver. Le

marquis s'était attaché fortement à Émile; sans le lui exprimer, à beaucoup

près, autant qu'il le sentait, il ne pouvait plus se passer de sa société.

Il éprouvait une grande reconnaissance pour ce noble enfant que sa froideur

et sa tristesse n'avaient jamais rebuté, et qui, après s'être obstiné à

lire dans son âme, lui avait religieusement tenu la promesse d'un

dévouement filial. Ce triste vieillard, réputé si ennuyeux, et qui, par

découragement, s'exagérait à lui-même ses défauts involontaires, avait

trouvé un ami au moment où il croyait n'avoir plus qu'à mourir seul et sans

laisser un regret après lui. Émile l'avait presque réconcilié avec la vie,

et il s'abandonnait parfois à une douce illusion de paternité, en voyant ce

jeune homme s'habituer à sa maison, partager ses austères délassements,

ranger sa bibliothèque, feuilleter ses livres, promener ses chevaux,

régler même quelquefois ses affaires pour lui épargner un ennui capital;

enfin se plaire chez lui et avec lui, comme si la nature et l'accoutumance

de toute la vie eussent écarté la distance des âges et la différence des

goûts.

Longtemps le vieillard avait eu des retours de méfiance, et il avait essayé

de comprendre Émile dans son système de misanthropie bizarre: mais il n'y

avait pas réussi. Lorsqu'il avait passé trois jours à vouloir se persuader

que le désœuvrement ou la curiosité lui amenait ce commensal avide de

conversation sérieuse et de discussion philosophique, s'il voyait

reparaître dans sa solitude cette figure enjouée, expansive et candide dans

sa hardiesse, il sentait l'espoir revenir avec lui, et il se surprenait à

aimer tout de bon, au risque d'être plus malheureux quand reviendrait le

doute. Bref, après avoir passé toute sa vie, et les vingt dernières années

surtout, à se préserver des émotions qu'il ne se croyait plus capable de

partager, il retombait sous leur empire, et ne pouvait plus supporter

l'idée d'en être privé.

Il marcha avec agitation dans toutes les allées de son parc, attendit à

toutes les grilles, soupirant à chaque pas, tressaillant au moindre bruit;

et enfin, accablé de ce silence et de cette solitude, navré à l'idée

qu'Émile était aux prises avec une douleur qu'il ne pouvait alléger, il

sortit dans la campagne, et s'avança dans la direction de Gargilesse,

espérant toujours voir un cheval noir venir à sa rencontre.

Il était fort rare que M. de Boisguilbault osât faire une sortie si marquée

hors de son vaste enclos, et il ne pouvait se résoudre à suivre les chemins

battus, dans la crainte de rencontrer quelque figure à laquelle il ne

serait pas très-habitué. Il allait donc à vol d'oiseau, par les prairies,

sans toutefois perdre de vue la route que devait tenir Émile. Il marchait

lentement et d'un pas que l'on eût pu croire incertain, mais que la

prudence et la circonspection de ses moindres habitudes rendaient plus

ferme qu'il ne le paraissait.

En approchant d'un bras de rivière qui, après être sorti de son parc,

serpentait dans la vallée, il entendit résonner une cognée, et plusieurs

voix frappèrent son attention. Il avait coutume de s'éloigner toujours du

bruit qui lui révélait la présence de l'homme, et de faire un détour pour

éviter une rencontre quelconque, mais il avait aussi une préoccupation qui,

cette fois, le fit agir en sens contraire. Il avait la passion des arbres,

si l'on peut parler ainsi, et ne permettait point à ses tenanciers d'en

abattre, à moins qu'ils ne fussent complètement morts. Le bruit d'une

cognée lui faisait donc toujours dresser l'oreille, et il ne pouvait alors

résister au désir d'aller voir, par ses yeux, si ses ordres n'avaient pas

été enfreints.

Il entra donc résolument dans le pré où les ouvriers travaillaient, et ce

fut avec un naïf sentiment de douleur qu'il vit une trentaine d'arbres

magnifiques, tout couverts de feuillage, étendus sur le flanc, et dépecés

déjà en partie. Un métayer, aidé de ses garçons, travaillait à charger

plusieurs tronçons sur une charrette à bœufs. La cognée qui fonctionnait

avec tant d'activité, et qui faisait résonner tous les échos de la vallée,

était entre les mains diligentes de Jean Jappeloup!

M. de Boisguilbault ne s'était pas vanté, le jour où il avait dit à Émile,

d'un ton glacial, qu'il était fort irascible. C'était encore là une des

anomalies de son caractère. A la vue du charpentier, dont la figure ou

seulement le nom, lui causait toujours une émotion pénible, il pâlit; puis,

le voyant mettre en pièces ses beaux arbres encore jeunes et parfaitement

sains, il éprouva un frisson de colère, devint rouge, balbutia des paroles

confuses, et s'élança vers lui avec une impétuosité dont ne l'aurait

jamais cru capable quiconque l'eût vu, un instant auparavant, marcher à pas

comptés, appuyé sur sa canne à pommeau guilloché.

XXIX.

AVENTURE.

L'abatis d'arbres qui blessait si vivement M. de Boisguilbault avait été

fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux

saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme

un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient

occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers

les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur

les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s'appliquait à couper

les branches entrecroisées dont la résistance paralysait l'effort des

animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa

profession utilise, il déployait son courage et son habileté avec une sorte

de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le

poste de Jean était assez périlleux pour qu'aucun autre n'eût osé le

partager. Courant avec la légèreté et l'aplomb d'un jeune homme jusque vers

l'extrémité flexible des arbres couchés en travers sur l'eau, il se

retournait parfois pour couper la tige même sur laquelle il se tenait en

équilibre, et au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son

appui allait s'enfoncer sous ses pieds, il sautait lestement sur une tige

voisine, électrisé par le danger et par l'étonnement de ses camarades. Sa

hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore

stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tâche

que l'intelligence et l'énergie d'un seul homme commandait, simplifiait et

enlevait comme par miracle.

Si M. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et

même il eût ressenti un certain respect pour l'homme qui portait la

puissance du génie dans l'accomplissement de ce travail grossier. Mais la

vue d'une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au

milieu de son développement, l'indignait et lui déchirait le cœur, comme

s'il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui

appartenait, il le défendait comme si c'eût été un membre de sa famille.

«Que faites-vous là, maladroits imbéciles! s'écria-t-il en brandissant sa

canne, et d'une voix de fausset que la colère rendait aiguë et perçante

comme celle d'un fifre. Et toi, bourreau! cria-t-il à Jean Jappeloup, as-tu

juré de me blesser et de m'outrager sans cesse?»

Le paysan a l'oreille dure, le paysan berrichon surtout. Les bouviers,

échauffés par une ardeur inaccoutumée, n'entendirent pas la voix du maître,

d'autant plus que le grincement des cordes, le craquement des jougs et les

cris puissants et dominateurs du charpentier couvrirent ces sons grêles. Le

temps était à l'orage, l'horizon était chargé de nuées violettes qui

montaient rapidement. Jean, baigné de sueur, avait retenu tout le monde, en

jurant qu'il fallait achever cette besogne avant la pluie qui allait

gonfler la rivière, et qui pouvait emporter les arbres abattus. Une sorte

de rage s'était emparée de lui, et, malgré la piété qui régnait au fond de

son cœur, il jurait comme un païen, comme s'il eût cru ainsi décupler ses

forces. Le sang bourdonnait dans son oreille; des exclamations de fureur et

de joie lui échappaient à chaque exploit de son bras robuste, et venaient

se mêler aux grondements de la foudre. Des coups de vent impétueux

l'enveloppaient de feuillage et faisaient voltiger sur son front les

mèches argentées de sa rude chevelure. Avec son teint pâle, ses yeux

étincelants, son tablier de cuir, sa grande taille maigre, son bras nu et

armé, il avait l'air d'un cyclope faisant, sur les flancs de l'Etna, sa

provision de bois, pour alimenter le foyer de sa forge infernale.

Tandis que le marquis s'épuisait en impuissantes clameurs, le charpentier,

ayant dégagé le dernier obstacle, revint en courant sur le tronc arrondi

d'un jeune érable, avec une adresse qui eût fait honneur à un acrobate de

profession, sauta sur le rivage, et, saisissant la corde de l'attelage, il

allait unir l'exubérance de sa force athlétique à celle des bœufs épuisés

de fatigue, lorsqu'il sentit tomber assez sèchement sur ses reins, couverts

seulement d'une grosse chemise, le jonc souple et nerveux de M. de

Boisguilbault.

Le charpentier se crut fouetté par une branche, comme cela lui était arrivé

assez souvent dans cette bataille contre les rameaux verdoyants. Il laissa

échapper un juron terrible, et, se retournant avec vivacité, il coupa en

deux la canne du marquis avec sa cognée, en disant:

«En voilà une qui ne battra plus personne.»

A peine avait-il prononcé cette formule d'extermination, que ses yeux,

voilés par l'ivresse du travail, s'éclaircirent tout à coup, et, qu'à la

lueur d'un grand éclair, il vit son bienfaiteur debout devant lui, pâle

comme un spectre. Le marquis tenait encore, dans sa main tremblante de

rage, la pomme d'or et le tronçon de sa canne. Ce tronçon était si court

qu'il s'en était fallu de bien peu que Jean n'abattît la main imprudemment

levée sur lui.

--Par les cinq cent mille noms du diable, monsieur de Boisguilbault!

s'écria-t-il en jetant sa cognée; si c'est votre esprit qui vient là pour

me tourmenter, je vous ferai dire une messe; mais si c'est vous, en chair

et en os, parlez-moi, car je ne suis pas patient avec les gens de l'autre

monde.

--Que fais-tu ici? pourquoi détruis-tu mes plantations, bête stupide?

répondit M. de Boisguilbault, que le danger auquel il venait d'échapper

comme par miracle n'avait nullement calmé.

--Excusez, reprit Jean stupéfait, vous ne paraissez pas content! C'est donc

vous qui tapez comme ça? Vous n'êtes pas mignon dans la colère, et vous

n'avertissez pas le monde. Ah ça! ne recommencez plus, car si vous ne

m'aviez pas rendu un si grand service, je vous aurais déjà coupé en deux

comme un osier.

--Not' maître, not' maître, faites pardon, dit le métayer, qui avait

abandonné lestement la tête de ses bœufs pour se mettre entre le

charpentier et le marquis, c'est moi qui ai demandé le Jean pour abattre

nos arbres. Personne ne s'y entend comme lui, et il fait l'ouvrage de dix à

lui tout seul. Voyez s'il a perdu son temps! Depuis midi jusqu'à cette

heure, il a jeté bas ces trente arbres, il les a débités comme vous voyez,

et il nous a aidés à les retirer de l'eau. Ne vous fâchez pas contre lui,

not' maître! C'est un rude ouvrier, et ça serait pour son profit qu'il ne

travaillerait pas si bien.

--Et pourquoi abat-il mes arbres? qui lui a permis de les abattre?

--C'est des arbres que la dribe avait déracinés, not' maître, et qui

commençaient à jaunir: une dribe de plus, et l'eau les emportait avec la

souche. Voyez si je vous trompe!»

Le marquis retrouva alors assez de calme pour regarder autour de lui, et

pour constater que l'inondation du mois de juin avait couché ces arbres sur

le flanc. La terre largement crevassée et les racines en l'air attestaient

la vérité du rapport qu'on lui faisait. Mais, ne voulant pas encore s'en

rapporter au témoignage de ses yeux:

«Et pourquoi n'avez-vous pas attendu mes ordres pour les enlever? dit-il,

ne vous ai-je pas défendu cent fois de mettre la cognée à un seul arbre

sans m'avoir consulté?

--Mais, not' maître, vous ne vous souvenez donc pas que j'ai été vous

avertir de ce dégât, le lendemain même de la dribe? que vous m'avez dit:

«En ce cas, il faut les ôter de là et en planter d'autres?» Voilà le temps

propice pour planter, et je me dépêchais de faire de la place, d'autant

plus qu'il y a là de beaux et bons arbres pour faire des échelles de

longueur, et que ça ne m'aurait pas contenté de vous les laisser perdre. Si

vous voulez donner un coup de pied jusque dans notre cour, vous verrez

qu'il y en a une douzaine de rangés sous le hangar, et demain nous y

porterons le reste.

--A la bonne heure, répondit M. de Boisguilbault, honteux de sa

précipitation. Je me souviens, en effet, de vous avoir permis de le faire.

Je l'avais oublié: j'aurais dû venir voir cela plus tôt.

--Dame! vous sortez si peu, not' maître! dit le bon paysan. L'autre jour,

pourtant, j'avais rencontré M. Émile, comme il allait vous voir, et je lui

avais montré le dommage, en lui recommandant de vous en faire souvenir. Il

l'aura donc oublié?

--Apparemment, dit M. de Boisguilbault; n'importe, rentrez chez vous, car

voici la nuit et l'orage.

--Mais vous allez vous mouiller, not' maître, il faut venir attendre à la

maison que la pluie ait fini de tomber.

--Non pas, dit le marquis, elle peut durer longtemps, et je ne suis pas

assez loin de chez moi pour ne pouvoir rentrer à temps.

--Not' maître, vous n'aurez pas le temps, la voilà qui commence, et ça va

tomber dru!

--C'est bon, c'est bon, je vous remercie, c'est mon affaire, dit le

marquis.» Et, tournant le dos, il s'éloigna, tandis que ses métayers et

leurs bœufs reprenaient le chemin du domaine[1].

[Footnote 1: On appelle encore _domaine_, dans nos campagnes, les fermes et

les métairies.]

--Ça n'y fait pas trop bon pour un homme d'âge comme lui! dit le métayer à

son fils, en regardant le marquis partir d'autant plus lentement qu'il

était privé de l'appui de sa canne.

--S'il avait voulu patienter, répondit le jeune paysan, on aurait pu lui

aller chercher sa voiture. _Ah çà! Gaillard! Chauvet!_ cria-t-il à ses

bœufs, courage, mes enfants. _Quiche! arrière! vire, mon mignon!_»

Et, ne songeant plus qu'à diriger son attelage encorné à travers les prés

humides, le père et le fils disparurent derrière les buissons, suivis de

tout leur monde, sans s'inquiéter davantage du vieux maître. Telle est

l'insouciance naturelle au paysan.

M. de Boisguilbault atteignit l'extrémité de la prairie par laquelle il

était venu, et au moment de franchir la haie, il se retourna et vit Jean

Jappeloup qui était resté assis sur une souche, au milieu de son abatis,

comme un vainqueur méditant douloureusement sur le champ de bataille. Toute

l'ardeur, toute la gaieté du robuste ouvrier étaient tombées subitement; il

était immobile, indifférent à la pluie qui commençait à se mêler sur sa

tête à la sueur du travail, et il paraissait en proie à une tristesse

profonde.

«Ma destinée est d'offenser cet homme-là, et de ne le rencontrer que pour

souffrir,» se dit M. de Boisguilbault. Et il hésita longtemps, partagé

entre un naïf repentir et un violente répugnance.

Il se décida à lui faire signe de venir à lui, mais Jean ne parut pas le

voir, quoiqu'il fit encore un peu de jour; à l'appeler d'une voix dont la

colère n'élevait plus le diapason, mais Jean ne parut pas l'entendre.

«Allons, se dit M. de Boisguilbault à lui-même, tu es coupable; il faut

t'exécuter.» Et il marcha droit au charpentier.

«Pourquoi restes-tu là?» lui dit-il en lui frappant sur l'épaule.

Jean tressaillit, et, sortant comme d'un rêve:

«Ah! ah! que me voulez-vous donc? dit-il d'un ton brusque et courroucé.

Venez-vous encore pour me battre? Tenez, voilà le reste de votre canne! je

comptais vous le reporter demain matin pour vous faire souvenir de ce qui

vous est arrivé ce soir.

--J'ai eu tort, dit M. de Boisguilbault en balbutiant.

--C'est bientôt dit, j'ai eu tort, reprit le charpentier; avec ça, quand on

est riche, vieux et marquis, on croit tout réparé.

--Et quelle réparation exiges-tu de moi?

--Vous savez bien que je n'en peux demander aucune. D'une chiquenaude, je

vous casserais en deux, et, en outre, je suis votre obligé. Mais je vous en

voudrai toute ma vie pour m'avoir rendu la reconnaissance humiliante et

lourde à porter. Je n'aurais pas cru que ça dût jamais m'arriver, car je

n'ai pas le cœur plus mal fait qu'un autre, et je m'étais soumis au

chagrin de ne pouvoir pas vous remercier. A présent, tenez, j'aime mieux

aller en prison, ou recommencer à vagabonder que d'emporter un coup de

canne. Allez-vous-en, laissez-moi tranquille. J'étais en train de me

raisonner, et voilà que vous me remettez en colère. J'ai besoin de me dire

que vous êtes un peu fou, pour ne pas vous en dire davantage.

--Eh bien, c'est vrai, Jean, je suis un peu fou, répondit tristement le

marquis, et ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de perdre l'empire

de ma raison pour des misères. C'est à cause de cela que je vis seul, que

je ne sors pas, et que je me montre le moins possible. Ne suis-je pas assez

puni?»

Jean ne répliqua pas; ce triste aveu faisait succéder la pitié à la colère.

«Maintenant, dites-moi ce que je puis faire pour réparer mon tort, reprit

M. de Boisguilbault d'une voix tremblante.

--Rien, répondit le charpentier, je vous pardonne.

--Je vous en remercie, Jean. Voulez-vous venir travailler chez moi?

--A quoi bon, puisque je travaille ici pour vous? Ma figure vous ennuie, et

il ne tenait qu'à vous de ne pas la voir. Je n'allais pas vous chercher. Et

puis, vous voudriez me payer mes journées, et quand je travaille pour vos

métayers, vous ne pouvez pas me contraindre à recevoir leur argent.

--Mais ton travail me profite, puisque l'ouvrage reste acquis à mes

propriétés. Jean, je ne veux pas qu'il en soit ainsi.

--Ah! vous ne voulez pas? Je m'en moque bien, moi! Vous ne pouvez pas

m'empêcher de m'acquitter de cette façon-là; et, puisque vous m'avez

injurié et battu, je m'acquitterai, mordieu! pour vous faire enrager. Ça

vous humilie, pas vrai? Eh bien, ça me venge.

--Venge-toi autrement.

--Et comment donc? Que je vous frappe? Nous ne serions pas quittes: je

resterais toujours votre obligé, et je ne veux rien vous devoir.

--Eh bien, acquitte-toi, si bon te semble, puisque tu es si fier et si

têtu, dit le marquis perdant patience. Tu es aveugle et méchant, puisque tu

ne vois pas la peine que j'éprouve. Tu serais assez vengé si tu la

comprenais; mais tu veux une vengeance brutale et cruelle. Tu veux te

réduire à la misère et t'épuiser de fatigue pour me faire rougir et pleurer

tous les jours de ma vie.

--Si vous le prenez comme ça ... dit Jean à demi vaincu, non, je ne suis

pas un méchant homme, et je peux vous pardonner une folie de jeunesse.

Diable! c'est que vous avez encore la tête vive et la main leste! Qu'est-ce

qui dirait ça? Enfin, n'en parlons plus; encore une fois, je vous pardonne.

--Tu consens à travailler pour moi?

--A moitié prix. Faisons cet arrangement-là pour en finir.

--Il n'y a aucune proportion entre ma position et la tienne. Il y en aurait

encore moins entre ton travail et ton salaire; sois généreux: c'est la plus

belle et la plus complète des vengeances. Viens travailler pour moi comme

tu travailles pour tout le monde; oublie que je t'ai rendu un service dont

ma bourse ne s'est pas seulement aperçue, et force-moi ainsi à être ton

obligé, puisque tu accepteras, en dédommagement d'un outrage irréparable,

la plus misérable des réparations, celle de l'argent.

--Comme vous tournez ça, je n'y comprends plus goutte. Allons, nous verrons

si nous pouvons nous entendre. Mais si je vais chez vous et que ma figure

vous mette encore en colère! Voyons, ne pouvez-vous pas me dire, au moins,

ce que vous avez eu si longtemps contre moi? Vous me devriez bien ça! Il

faut que, sans le savoir, je ressemble à quelqu'un qui vous a fait du mal.

Ce n'est toujours pas quelqu'un d'ici; car je ne connais dans le pays que

le vieux cheval du curé de Cuzion à qui je ressemble.

--Ne me fais pas de questions; il m'est impossible de te répondre. Admets

que je suis sujet à des accès de folie, et aime-moi par pitié, puisque je

ne puis être aimé autrement.

--Monsieur de Boisguilbault, dit le charpentier avec effusion, il ne faut

pas parler comme cela: ce n'est pas vous rendre justice. Vous avez des

défauts, c'est vrai, des caprices, des vivacités un peu fortes; mais, au

fond, vous savez bien qu'on est obligé de vous respecter, parce que vous

avez un cœur juste, que vous aimez le bien et que vous n'avez jamais fait

un malheureux autour de vous; et puis, vous avez des idées ... que vous

n'avez pas prises seulement dans vos livres, des idées que les riches n'ont

pas souvent, et qui rendraient le monde heureux, si le monde voulait penser

comme vous. Pour avoir ces idées-là, il ne suffit pas d'être instruit et

raisonnable, il faut aimer beaucoup tous les hommes qui sont sur la terre,

et n'avoir pas une pierre à la place du cœur; c'est pourquoi il faut bien

que Dieu s'en soit mêlé. Ne dites donc pas qu'on vous aimerait par pitié;

vous n'auriez qu'à vouloir être aimé, et il ne faudrait pas beaucoup vous

changer pour en venir à bout.

--Que faudrait-il donc faire, suivant toi?

--Il ne s'agirait que de ne pas vouloir en empêcher ceux qui y sont portés.

--Quand donc l'ai-je fait?

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 5 / 12 段