--Je comprends cela, et je n'appelle pas bonté la faiblesse et la peur. Il

n'y a pas de vraie bonté pour moi sans courage, sans dignité, sans

dévouement surtout. Si je vous estime au point de vous dire sans méfiance

et sans honte que je vous aime, Émile, c'est parce que je vous sais grand

et de cœur et d'esprit; c'est parce que vous plaignez les malheureux et ne

songez qu'à les secourir, parce que vous ne méprisez personne, parce vous

souffrez des peines d'autrui, parce qu'enfin vous voudriez donner tout ce

qui est à vous, jusqu'à votre sang, pour soulager les pauvres et les

abandonnés. Voilà ce que j'ai compris de vous dès que vous avez parlé

devant moi et avec moi: et voilà pourquoi je me suis dit: Ce cœur répond

au mien; ces nobles pensées élèvent les miennes et me confirment dans tout

ce que je pressentais; je vois dans cet esprit, qui me charme et me

pénètre, une lumière que je suis forcée de suivre et qui me guide vers Dieu

même. Voilà pourquoi, Émile, en me laissant aller à vous aimer, je ne

sentais en moi ni effroi ni remords. Il me semblait accomplir un devoir; et

je n'ai pas changé de sentiment en lisant les railleries que votre père

vous adresse.

--Chère Gilberte, vous connaissez mon âme et ma pensée; seulement votre

adorable bonté, votre divine tendresse, m'ont fait un grand mérite de

sentiments qui me paraissaient tellement naturels et imposés aux hommes par

l'instinct que Dieu leur en a donné, que je rougirais de ne les point

avoir. Eh bien, pourtant, ces sentiments qui doivent vous paraître tels à

vous-même, puisque vous les portez en vous avec tant de candeur et de

simplicité, beaucoup de personnes les repoussent et les raillent comme une

dangereuse erreur. Il en est qui les haïssent et les méprisent parce qu'ils

ne les ont pas ... Il en est d'autres aussi qui, par une étrange anomalie,

les ont jusqu'à un certain point, et n'en peuvent souffrir la déduction

logique et les conséquences rigoureuses. Mon Dieu, je crains de ne pouvoir

m'expliquer clairement!

--Oui, oui, je vous entends. Janille est bonne comme Dieu même, et, par

ignorance ou préjugé, cette parfaite amie repousse mes idées d'égalité et

veut me persuader que je puis aimer, plaindre et secourir les malheureux

sans cesser de les croire d'une nature inférieure à la mienne.

--Eh bien, noble Gilberte, mon père a les mêmes préjugés que Janille, à un

autre point de vue. Tandis qu'elle croit que la naissance devrait créer des

droits à la puissance, il se persuade, lui, que l'habileté, la force et

l'énergie en créent à la richesse, et que la richesse acquise a pour devoir

de s'augmenter sans limites, à tout prix, et de poursuivre sa route dans

l'avenir, sans jamais permettre aux faibles d'être heureux et libres.

--Mais c'est horrible! s'écria Gilberte ingénument.

--C'est le préjugé, Gilberte, et l'empire terrible de la coutume. Je ne

puis condamner mon père; mais, dites-moi, lorsqu'il me demande de lui jurer

que j'épouserai son erreur, que je partagerai sa passion ambitieuse et son

intolérance superbe, dois-je lui obéir? et si votre main est à ce prix, si

j'hésite un instant, si une terreur profonde s'empare de moi, si je crains

de devenir indigne de vous en reniant ma croyance à l'avenir de l'humanité,

ne mérité-je point quelque pitié de vous, quelque encouragement ou quelque

consolation?

--O mon Dieu, dit Gilberte en joignant les mains, vous ne comprenez pas ce

qui nous arrive, Émile! votre père ne veut pas que nous soyons jamais unis,

et sa conduite est pleine de ruse et d'habileté. Il sait bien que vous ne

pouvez pas changer de cœur et de cerveau comme on change d'habit ou de

cheval; et soyez certain qu'il vous mépriserait lui-même, qu'il serait au

désespoir s'il obtenait ce qu'il vous demande! Non, non, il vous connaît

trop, Émile, pour le croire, et il ne le craint guère; mais il arrive ainsi

à ses fins. Il vous éloigne de moi, il essaie de nous brouiller ensemble,

il se donne tous les droits et à vous tous les torts. Mais il n'y réussira

pas, Émile; non, je vous le jure: votre résistance augmentera mon affection

pour vous. Ah! oui, je comprends tout cela; mais je suis au-dessus d'une si

pauvre embûche, et rien ne nous désunira jamais.

--O ma Gilberte, ô mon ange divin! s'écria Émile, dictez-moi ma conduite;

je vous appartiens entièrement. Si vous l'ordonnez, je courberai la tête

sous le joug; je commettrais toutes les iniquités, tous les crimes pour

vous ...

--J'espère que non! répondit Gilberte avec une douce fierté, car je ne vous

aimerais plus si vous cessiez d'être vous-même, et je ne veux pas d'un

époux que je ne pourrais pas respecter. Dites à votre père, Émile, que je

ne vous accorderai jamais ma main à de telles conditions, et que, malgré

tous les dédains qu'il me conserve au fond de son cœur, j'attendrai qu'il

ait ouvert les yeux à la justice et son âme à des sentiments plus

honorables pour nous deux. Je ne serai pas le prix d'une trahison.

--O noble fille! s'écria Émile en se jetant à ses genoux et en les

embrassant avec ferveur; je vous adore comme mon Dieu et vous bénis comme

ma providence! Mais je n'ai pas votre courage; qu'allons-nous devenir?

--Hélas! dit Gilberte, nous allons cesser pendant quelque temps de nous

voir. Il le faut; mon père et Janille étaient présents lorsque la lettre de

votre père est arrivée. Mon pauvre père était ivre de joie et ne comprenait

rien aux objections de la fin. Il vous a attendu toute la journée, et il

vous attendra tous les jours, jusqu'à ce que je lui dise que vous ne devez

pas venir, et alors j'espère que je pourrai justifier votre conduite et

votre absence. Mais Janille ne vous pardonnera pas de longtemps; déjà elle

s'étonne, s'inquiète et s'irrite de ce que vous tardez, et de ce que votre

père semble attendre votre autorisation pour venir me demander en mariage.

Si vous lui disiez maintenant ce que j'exige que vous fassiez, elle vous

maudirait, et vous bannirait à jamais de ma présence.

--O mon Dieu! s'écria Émile, ne plus vous voir! non, c'est impossible!

--Eh bien! mon ami, qu'y aura-t-il donc de changé entre nous? Est-ce que

vous cesserez de m'aimer, parce que, pendant quelques semaines, quelques

mois peut-être, vous ne me verrez pas? est-ce que nous allons nous dire un

adieu éternel? est-ce que vous ne croirez plus en moi? N'avions-nous pas

prévu des obstacles, des souffrances, des époques de séparation?

--Non, non, dit Émile, je n'avais rien prévu, je ne pouvais pas croire que

cela dût arriver! je n'y crois pas encore!...

--O mon cher Émile! ne manquez pas de force quand j'ai besoin de toute la

mienne. Vous avez juré de vaincre la résistance de votre père, et vous la

vaincrez. Voici déjà un de ses plus puissants efforts que nous venons de

déjouer. Il était bien sûr d'avance que vous n'accepteriez pas le

déshonneur, et il croit que vous vous rebuterez si facilement! Il ne vous

connaît pas; vous persisterez à m'aimer, et à le lui dire, et à le lui

prouver sans cesse. Voyez! le plus difficile est fait, puisqu'il sait tout,

et que, au lieu de s'indigner et de s'affliger, il accepte le combat en

riant, comme une partie de jeu où il se croit le plus fort. Ayez donc du

courage; je n'en manquerai pas. N'oubliez pas que notre union est l'ouvrage

de plusieurs années de persévérance et de religieux travail. Adieu, Émile,

j'entends la voix de mon père qui se rapproche, je fuis. Restez ici, vous,

pour ne reprendre votre route que quand nous serons bien loin.

--Ne plus vous voir! répétait Émile, ne plus vous entendre, et avoir du

courage!

--Si vous en manquez, Émile, c'est que vous ne m'aimez pas autant que je

vous aime; et que notre union ne vous promet pas assez de bonheur pour vous

décider à combattre beaucoup et longtemps.

--Oh! j'aurai du courage! s'écria Émile, vaincu par l'énergie de cette

noble fille. Je saurai souffrir et attendre. Vous verrez, Gilberte, si le

bonheur que me promet l'avenir ne me fait pas tout supporter dans le

présent. Mais quoi! ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelquefois, par

hasard, comme aujourd'hui, par exemple?

--Qui sait? dit Gilberte. Comptons sur la Providence.

--Mais on aide quelquefois la Providence! Ne peut-on trouver un moyen de

s'entendre, de s'avertir?... en s'écrivant!...

--Oui, mais il faut tromper ceux qu'on aime!

--O Gilberte! que faire?

--J'y songerai, laissez-moi partir.

--Partir sans me rien promettre!

--Vous avez ma foi et mon âme, et ce n'est rien pour vous?

--Partez donc! dit Émile en faisant un violent effort pour désunir ses bras

qui retenaient obstinément la taille souple de Gilberte; je suis encore

heureux en vous laissant partir! Voyez si je vous aime, si je crois en vous

et en moi-même!

--Croyez en Dieu, dit Gilberte; il nous protégera!»

Et elle disparut à travers les branches.

Émile resta longtemps à la place qu'elle venait de quitter; il baisa

l'herbe que ses pieds avaient à peine foulée, l'arbre qu'elle avait

effleuré de sa robe, et, longtemps couché dans ce taillis, témoin

mystérieux de son dernier bonheur, il ne s'en arracha qu'avec peine.

Gilberte courut après son père, qui avait repris le chemin des ruines et

qui marchait vite devant elle. Tout à coup il se retourna, et, revenant sur

ses pas: «Ah! ma pauvre enfant, je retournais te chercher, dit-il avec

simplicité.

--C'est-à-dire, mon père, que vous m'aviez oubliée derrière vous, répondit

Gilberte en s'efforçant de sourire.

--Non, non ... ne dis pas cela; Janille prétendrait que c'est une

distraction! Je pensais à toi justement; cette lettre de M. Cardonnet me

trotte toujours par la tête. Peut-être qu'Émile nous attend à la maison,

qui sait? il n'aura pu venir plus tôt; son père l'aura retenu. Rentrons

vite; je parie qu'il est là!»

Et le bonhomme doubla le pas avec confiance. Janille était d'une humeur

massacrante; elle ne pouvait s'expliquer la lenteur d'Émile et concevait de

graves inquiétudes. Gilberte essaya de les distraire, et pendant le souper

elle se montra calme et presque gaie.

Mais à peine fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle se jeta à genoux, la

figure contre son lit, pour étouffer les sanglots qui brisaient sa

poitrine.

XXVIII.

CONSOLATIONS.

Gilberte était résignée, quoique au désespoir. Émile était peut-être moins

désolé, parce qu'au fond du cœur il n'était pas résigné encore. A chaque

instant ses incertitudes revenaient, et, plus Gilberte s'était montrée

grande et digne de son amour, plus cet amour lui faisait sentir son

invincible puissance. Au moment de rentrer dans le village, il revint

brusquement sur ses pas, voulant se persuader qu'il allait à Châteaubrun;

et, quand il eut marché quelques minutes, il s'assit sur un rocher, mit sa

tête dans ses mains, et se sentit plus faible, plus amoureux, plus homme

que jamais.

«Si M. de Boisguilbault l'avait vue et entendue, se disait-il, il

comprendrait que je ne puis hésiter entre elle et moi, et qu'il faut

l'obtenir, fût-ce au prix d'un mensonge! Mon Dieu! mon Dieu! inspirez-moi.

C'est vous qui m'avez envoyé cet amour, et si vous m'avez donné la force de

le ressentir, vous ne voudriez pas me donner celle de le rompre.

--Eh bien, monsieur Émile! que faites-vous là? dit Jean Jappeloup, qu'il

n'avait pas vu venir, et qui s'assit auprès de lui. Je vous cherchais, car

je me suis habitué à causer avec vous le soir, et quand je ne vous vois pas

après ma journée, ça me manque. Qu'est-ce qu'il y a? voyons, est-ce que

vous avez mal à la tête, que vous vous la tenez à deux mains, comme si vous

aviez peur de la perdre?

--Il ne serait plus temps, mon ami, répondit Émile; ma pauvre tête est à

jamais perdue.

--Vous êtes donc bien amoureux? Allons! à quand la noce?

--Bientôt, Jean, quand nous voudrons! s'écria Émile, que cette idée jeta

dans une sorte de délire. Mon père y consent, je l'épouse, oui, je

l'épouse, entends-tu? car, sans cela il faut que je meure. N'est-ce pas,

qu'il faut que je l'épouse?

--Diable! je le crois bien! comment hésiteriez-vous une minute? Ce n'est

pas moi qui vous donnerais raison si vous la trompiez, et je crois bien,

mon garçon, que je vous y forcerais, quand je devrais vous battre.

--Oui, n'est-ce pas, c'est mon devoir?

--Tiens! mais on dirait que vous en doutez? Vous avez l'air quasi égaré, en

disant ça?

--Oui, je suis égaré, c'est vrai; mais n'importe: je connais maintenant mon

devoir, et c'est toi qui me confirmes dans ma meilleure résolution. Allons

ensemble à Châteaubrun!

--Vous y alliez donc? à la bonne heure; dépêchons-nous, car il se fait

tard. Vous me conterez en chemin comment votre père a pu tout d'un coup se

décider à être si sage, lui que je croyais fou!

--Mon père est fou, en effet, dit Émile en prenant le bras du charpentier,

et en marchant près de lui avec agitation: tout à fait fou! car il consent,

à condition que je lui ferai un mensonge dont il ne sera pas la dupe. Mais

c'est pour lui un triomphe, un vrai plaisir que de m'amener à mentir!

--Ah ça, dit Jappeloup, vous n'avez pas bu? non! ça ne vous arrive jamais!

et pourtant vous battez la campagne. On dit que l'amour grise comme le vin:

il y parait, car vous dites des choses qui n'ont ni rime, ni raison.

--Mon père, qui est fou, poursuivit Émile hors de lui, a voulu me rendre

fou aussi, et il y réussit assez bien, tu vois! il veut que je lui dise que

deux et deux font cinq, et même que j'en fasse serment devant lui. J'y

consens, vois-tu! Que m'importe de flatter sa folie, pourvu que j'épouse

Gilberte!

--Je n'aime pas tous ces discours-là, Émile, dit le charpentier, je n'y

comprends rien et ça m'impatiente. Si vous êtes fou, je ne veux pas que

Gilberte vous épouse. Tâchons de reprendre un peu nos esprits et

arrêtons-nous là. Je n'ai pas envie de vous conduire à Châteaubrun, si vous

voulez déraisonner de la sorte, mon fils!

--Jean, je me sens très-malade, dit Émile en s'asseyant de nouveau; j'ai le

vertige. Tâche de me comprendre, de me calmer, de m'aider à me comprendre

moi-même. Tu sais que je ne pense pas comme mon père; eh bien! mon père

veut que je pense comme lui, voilà tout! Cela ne se peut pas; mais pourvu

que je dise comme lui, qu'importe!

--Mais dire quoi? au nom du diable! s'écria Jean, qui avait, comme on sait,

fort peu de patience.

--Oh! mille folies, répondit Émile, qui sentait un frisson glacé succéder

par intervalles à une chaleur brûlante; par exemple, que c'est un grand

bonheur pour les pauvres qu'il y ait des riches.

--C'est faux! dit Jean, haussant les épaules.

--Que plus il y aura de riches et de pauvres, mieux ira le monde.

--Je le nie.

--Que c'est une guerre que Dieu commande, et que les riches doivent marcher

à cette guerre avec transport.

--Dieu le défend, au contraire!

--Enfin, qu'il faut que les gens d'esprit soient plus heureux que les

pauvres d'esprit, parce que c'est l'ordre de la Providence!

--Il en a menti, mille tonnerres! s'écria Jean en frappant le rocher de

son bâton. Finissez donc de répéter toutes ces bêtises-là; car je ne peux

pas les entendre. Le bon Dieu a dit lui-même tout le contraire de ça, et il

n'est venu sur la terre accommodé en charpentier que pour le prouver.

--Il s'agit bien de Dieu et de l'Évangile! reprit Émile. Il s'agit de

Gilberte et de moi. Je ne persuaderai jamais à mon père qu'il se trompe. Il

faut que je dise comme lui, Jean; et alors je serai libre d'épouser

Gilberte; il ira lui-même la demander demain pour moi à son père.

--Vrai! mais il est donc fou, de croire que vous serez de bonne foi en

répétant ses billevesées? Ah! oui, je vois tout de bon que la tête est

déménagée, et c'est cela qui vous fait de la peine, Émile; car je vois bien

aussi que vous êtes triste au fond du cœur, mon pauvre enfant!»

Émile versa des larmes qui le soulagèrent, et reprenant sa raison, il

expliqua plus clairement au charpentier ce qui se passait entre son père et

lui.

Jean l'écouta la tête baissée, puis après avoir réfléchi longtemps, il lui

dit en lui prenant la main: «Émile, il ne faut pas faire ces mensonges-là,

c'est indigne d'un homme. Je vois bien que votre père est plus rusé que

timbré, et qu'il ne se contentera pas de deux ou trois paroles en l'air,

comme on dit quelquefois pour apaiser un homme qui a trop pris de vin et

qu'on traite comme un petit enfant. Votre père, quand vous aurez menti, ou

promis ce que vous ne pouvez pas tenir, ne vous laissera pas respirer, et

si vous essayez de redevenir un homme, il vous dira: «Souviens-toi que tu

n'es plus rien!» Il est dur et fier, je le connais bien; il ne vous donnera

pas seulement un jour par semaine pour penser à votre guise, et puis il

rendra votre femme malheureuse. Je vois ça d'ici, il vous fera rougir

devant elle, et il manœuvrera si bien qu'elle en viendra à rougir de vous.

Foin du mensonge et des paroles de mauvaise foi! Pas de ça, Émile, je vous

le défends.

--Mais Gilberte!

--Mais Gilberte dira comme moi, et Antoine aussi, et Janille ... Ma mie

Janille dira ce qu'elle voudra ... Moi, je ne veux pas que tu mentes! Il

n'y a pas de Gilberte qui pût me faire mentir.

--Il faut donc que je renonce à elle, que je ne la voie plus?

--Ça c'est un malheur, dit Jean d'un ton ferme; mais quand le malheur est

sur nous, il faut savoir le supporter. Allez trouver M. de Boisguilbault,

il vous dira comme moi; car, d'après tout ce que vous m'avez raconté de

lui, c'est un homme qui voit juste et qui pense bien.

--Eh bien, Jean, j'ai vu M. de Boisguilbault, et il comprend que ce

sacrifice est au-dessus de mes forces.

--Il sait que vous aimez Gilberte? Oui-dà? vous le lui avez dit?

--Il sait que j'aime, mais je ne la lui ai pas nommée.

--Et il vous conseille de mentir?

--Il ne me conseille rien.

--Il a donc perdu la tête, lui aussi? Allons, Émile! vous m'écouterez, moi,

parce que j'ai raison. Je ne suis ni riche, ni savant; je ne sais pas si ça

m'ôte le droit de manger mon soûl et de dormir dans un lit, mais je sais

bien que quand je prie le bon Dieu, il ne m'a jamais dit: «Va te promener;»

et que quand je lui demande ce qui est vrai ou faux, mal ou bien, il me l'a

toujours enseigné, sans me répondre: «Va à l'école.» Voyons, réfléchissez

un peu. Nous voilà sur la terre beaucoup de pauvres, et un petit tas de

riches; car si tout le monde avait de grosses parts, la terre serait trop

petite. Nous nous gênons fort les uns les autres, et nous avons beau faire,

nous ne pouvons pas nous aimer: à preuve, qu'il faut des gendarmes et des

prisons pour nous accorder. Comment ça pourrait-il être autrement? Je n'en

sais rien. Vous dites là-dessus de jolies choses, et quand vous êtes sur ce

chapitre-là, je passerais les jours et les nuits à vous écouter, tant ça me

plaît de vous entendre arranger tout ça dans votre tête. C'est pour cela

que je vous aime; mais je ne vous ai jamais dit, mon garçon, que j'espérais

voir ça. Ça me paraît bien loin, si c'est possible, et moi, qui suis

habitué à la peine, je ne demande au bon Dieu que de nous laisser comme

nous sommes, sans permettre aux grands riches d'empirer notre sort. Je sais

bien que si tout le monde était comme vous, comme moi, comme Antoine et

comme Gilberte, nous mangerions tous la même soupe à la même table; mais je

vois bien aussi que tous les autres ne voudraient point entendre parler de

cet arrangement-là, et qu'il y aurait trop à dire et à faire pour les y

amener. Je suis fier, moi, et je me passe fort bien de qui me méprise:

voilà ma sagesse. Je ne me tourmente guère la cervelle pour la politique;

je n'y comprends rien; mais je ne veux pas qu'on me mange, et je déteste

les gens qui disent: «Dévorons tout.» Votre père est un de ces mangeurs-là,

et si vous lui ressembliez, je vous fendrais la tête avec ma hache plutôt

que de vous laisser penser à Gilberte. Dieu a voulu que vous fussiez bon et

que la vérité vous parût une bonne affaire; gardez-la donc, la vérité,

puisque c'est la seule chose que les méchants ne puissent pas ôter de la

terre. Que votre père dise: «C'est comme cela; ça m'arrange, et je veux que

cela soit!» Laissez-le dire, il est fort parce qu'il est riche et ni vous,

ni moi, ne pouvons le retenir; mais qu'il soit assez têtu et assez colère

pour vouloir vous faire dire que c'est bien comme cela, et que Dieu est

content de ce qui se fait ... halte-là! C'est contre la religion de dire

que Dieu aime le mal, et nous sommes chrétiens, que je pense? Avez-vous

été baptisé? moi aussi, et j'ai renié Satan. Du moins on y a renoncé pour

moi, et j'y ai renoncé pour les autres, quand j'ai été parrain. Par ainsi,

nous ne devons ni faire de faux serments, ni blasphémer et dire que tous

les hommes ne se valent pas en venant au monde, et ne méritent pas tous le

bonheur, c'est dire qu'il y en a qui sont condamnés à l'enfer avant de

naître. J'ai dit? Émile! Vous ne mentirez pas, et vous ferez renoncer votre

père à cette jolie condition-là!

--Ah! mon ami, si je pouvais seulement voir Gilberte une fois par semaine!

si je n'étais pas déshonoré aux yeux de son père et banni de sa maison, je

ne perdrais ni l'espoir, ni le courage!...

--Déshonoré aux yeux d'Antoine! Eh bien, pour qui le prenez-vous donc?

Croyez-vous qu'il voulût d'un renégat et d'un cafard pour gendre?

--Oh! s'il comprenait comme vous, Jean! mais il ne comprendra rien à ma

conduite.

--Antoine n'a pas inventé la poudre, j'en conviens. Il n'a jamais pu se

mettre bien dans la tête le carré de l'hypoténuse que j'ai appris en cinq

minutes, rien qu'à le voir faire à un compagnon. Mais aussi vous le croyez

par trop simple. En fait d'honneur et de bons sentiments, ce vieux-là sait

tout ce qu'on doit savoir. Vous pensez donc qu'il faut être bien malin et

bien savant pour comprendre que deux et deux font quatre et non pas cinq?

Moi, je dis qu'il n'est pas besoin pour cela d'avoir lu une pleine chambre

de gros livres, comme le vieux Boisguilbault, et que tout homme malheureux

en ce monde sent fort bien que son sort est injuste quand il ne l'a pas

mérité. Eh bien, donc! est-ce que l'ami Antoine n'a pas souffert et pâti,

lui aussi? Est-ce que les riches ne lui ont pas tourné le dos quand il est

devenu pauvre? Est-ce qu'il peut leur donner raison contre lui, qui n'a

jamais eu un morceau de pain sans en donner les trois quarts aux autres,

parfois le tout? Et si vous n'étiez pas un homme bien pensant, auriez-vous

pris de l'amitié pour lui? Seriez-vous amoureux de sa fille jusqu'à vouloir

l'épouser, si vous aviez les idées de votre père? Non, vous ne l'auriez pas

regardée, ou bien vous l'auriez séduite; mais vous penseriez qu'elle n'a

point de dot, et vous l'abandonneriez vilainement. Allons, Émile, mon

enfant, du courage! Les honnêtes gens vous estimeront toujours, et je vous

réponds d'Antoine; je m'en charge. Si Janille crie, je crierai aussi, et on

verra qui a la voix plus haute et la langue mieux pendue, d'elle ou de moi.

Quant à Gilberte, comptez qu'elle aura toute sa vie un bon sentiment pour

vous, et qu'elle vous saura gré de votre droiture. Elle n'en aimera pas

d'autre, allez! Je la connais; c'est une fille qui n'a qu'une parole: mais

un temps viendra où votre père changera d'idée. C'est quand il sera

malheureux à son tour, et je vous ai prédit que cela arriverait.

--Il n'en croit rien.

--Vous lui avez donc dit ce que je pense de son usine?

--Je le devais.

--Vous avez eu tort, mais c'est fait, et ce qui doit être sera. Allons,

Émile, revenons au village et couchez-vous, car je vois bien que vous avez

le frisson et que vous sentez d'avoir la fièvre. Va, mon garçon, ne te

laisse pas tourner le sang comme ça, et compte un peu sur le bon Dieu!

J'irai demain matin à Châteaubrun; je parlerai, moi, et il faudra bien

qu'on m'entende. Je te réponds qu'au moins tu n'auras pas le chagrin d'être

brouillé avec ceux-là pour avoir fait ton devoir.

--Brave Jean! tu me fais du bien, toi! tu me donnes de la force, et, depuis

que tu me parles, je me sens mieux.

--C'est que je vas droit au fait, moi, et ne m'embarrasse pas des choses

inutiles.

--Tu iras donc demain à Châteaubrun? dès demain? quoique ce soit un jour de

travail?

--Oh! demain: comme je travaille gratis, je peux commencer ma journée à

l'heure qu'il me plaira. Savez-vous pour qui je travaille demain, Émile?

Voyons, devinez: ça vous fera faire un effort pour sortir de vos soucis.

--Je ne devine pas. Pour M. Antoine?

--Non, Antoine n'a guère de travaux à faire faire, le pauvre compère, et il

y suffit tout seul; mais il a un voisin qui n'en manque pas, et qui ne

compte guère ses journées d'ouvrier.

--Qui donc? M. de Boisguilbault s'est-il réconcilié avec ta figure?

--Non pas que je sache; mais il n'a jamais défendu à ses métayers de me

donner de l'ouvrage. Il n'est pas homme à vouloir me faire du tort, et il

n'y a guère que les gens de sa maison qui sachent qu'il m'en veut, si

toutefois il m'en veut; le diable seul comprend ce qu'il y a là-dessous!

Enfin, je vous dis que je travaille pour lui sans qu'il s'en aperçoive; car

vous savez qu'il va visiter ses propriétés tout au plus une fois l'an.

C'est un peu loin de chez nous; mais grâce à votre père, les ouvriers sont

si rares, qu'on est venu me demander; et je ne me suis pas fait prier,

quoique j'eusse ailleurs une besogne qui pressait. Ça me fait plaisir, à

moi, de travailler pour ce vieux-là! Mais, comme bien vous pensez, je ne me

laisserai pas payer. Je lui dois bien assez, après ce qu'il a fait pour

moi.

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 4 / 12 段