--Je l'ai trouvée charmante, belle, modeste, humble et fière en même

temps, s'exprimant bien, ne manquant ni de tenue, ni de bonnes manières, ni

d'éducation, ni de raison surtout! Elle a refusé le prétendant que je lui

offrais avec beaucoup de convenance. Oui, vraiment, de la douceur, de la

modestie et de la dignité! J'ai été fort content d'elle! Ce qui m'a le plus

frappé, c'est sa prudence, sa réserve, et l'empire qu'elle a sur elle-même;

car je t'avoue bien que j'ai essayé de la piquer un peu, et même de

l'offenser, pour voir le fond de son caractère. Le père était absent; mais

la mère, cette drôle de petite vieille, dont tu aspires à devenir le

gendre, était si fort irritée de mes réflexions sur son peu de fortune et

sur la convenance parfaite d'un mariage avec Galuchet, qu'elle m'a traité

du haut en bas; elle m'a appelé bourgeois; et comme je m'obstinais, exprès

pour la pousser à bout, elle m'a dit, en mettant le poing sur la hanche,

que sa fille était de trop bonne maison pour épouser le domestique d'un

usinier; et que, quand même le fils de l'usinier se présenterait, on y

regarderait encore à deux fois avant de se mésallier à ce point. Elle

m'amusait beaucoup! Mais Gilberte réparait tout par son air calme et ferme.

Je t'assure qu'elle tient à merveille le serment qu'elle t'a fait de

patienter, d'attendre et de tout souffrir pour l'amour de toi.

--Oh! vous l'avez donc bien fait souffrir? s'écria Émile hors de lui.

--Oui, un peu, répondit tranquillement M. Cardonnet, et j'en suis bien

aise. A présent, je sais qu'elle a du caractère, et je serais fort aise

d'avoir une telle personne auprès de moi. Cela peut être très-utile dans un

ménage, et rien n'est pis que d'avoir pour femme un être à la fois passif

et têtu, qui ne sait que soupirer et se taire, comme ... beaucoup que je

connais. Cela me ferait plaisir, à moi, de me disputer quelquefois avec ma

belle-fille, et de m'apercevoir tout à coup qu'elle voit juste, qu'elle

veut fortement, et qu'elle est apte à te donner un bon conseil. Allons,

Émile, ajouta l'industriel en tendant la main à son fils, tu vois que je ne

suis ni aveugle, ni injuste, j'espère, et que je désire tirer bon parti de

la situation où tu m'as placé.

--O mon Dieu! si vous consentez à mon bonheur, mon père, je fais avec vous

un bail, et je deviens votre homme d'affaires, votre régisseur, votre

ouvrier, pendant le nombre d'années où vous me jugerez incapable de me

conduire moi-même. Je me soumettrai à toutes vos volontés, et je vous

donnerai mon travail de tous les instants, sans jamais me plaindre, sans

jamais résister à vos moindres désirs.

--Et sans me demander d'honoraires? ajouta en riant M. Cardonnet. Fi donc!

Émile, ce n'est pas ainsi que je l'entends, et ce métier de domestique

outragerait la nature. Non, non, il ne s'agit pas de me donner le change,

et je ne suis pas homme à m'abuser sur le fond de tes intentions. Je ne

suis pas encore assez ruiné pour n'avoir pas le moyen de payer un

régisseur, et je crois que je ne pourrais pas en choisir un plus mauvais

que toi pour traiter avec les ouvriers. Je veux que tu sois un autre

moi-même, que tu m'aides au travail de l'élucubration, que tu t'instruises

pour moi, que tu me donnes tes idées, sauf à moi à les combattre et à les

modifier; qu'enfin tu cherches et inventes des moyens de fortune que

j'exécuterai quand ils me conviendront. C'est ainsi que tes études

continuelles et ton imagination féconde pourront me servir à décupler ta

fortune. Mais pour cela, Émile, il ne s'agit pas de travailler avec

indifférence et désintéressement, comme tu le fais depuis quinze jours. Je

ne suis pas dupe de cette soumission temporaire, concertée avec Gilberte

pour m'arracher mon consentement. Je veux la soumission de toute ta vie.

Je veux que tu sois prêt à entreprendre des voyages (avec ta femme, si bon

te semble!) pour examiner les progrès de l'industrie et surprendre, s'il le

faut, les secrets de nos concurrents; je veux que tu signes enfin, non sur

du papier devant un notaire, mais sur ma tête et avec le sang de ton cœur,

et devant Dieu, un contrat qui annihile tout ton passé de rêves et de

chimères, et qui engage ta conviction, ta volonté, ta foi, ton avenir, ton

dévouement, ta religion, à la réussite de mon œuvre.

--Et si je ne crois pas à votre œuvre? dit Émile en pâlissant.

--Il faudra bien y croire; ou, si elle est inexécutable, ce sera moi le

premier qui n'y croirai plus. Mais ne pense pas m'échapper par ce détour.

S'il nous faut lever d'ici notre tente, je la transporterai ailleurs, et ne

m'arrêterai qu'à la mort. Là où je serai, et quelque chose que je fasse, il

faut me suivre, me seconder et me sacrifier tous tes systèmes, tous tes

songes ...

--Quoi! ma pensée elle-même, ma croyance à l'avenir? s'écria Émile

épouvanté. O mon père! vous voulez me déshonorer à mes propres yeux!

--Tu recules! Ah! tu n'es pas même amoureux, mon pauvre Émile! Mais brisons

là. C'est assez d'émotions maintenant pour ta pauvre tête. Prends le temps

de réfléchir. Je ne veux pas que tu me répondes avant que je t'interroge de

nouveau. Consulte la force de ta passion, et va consulter ta maîtresse. Va

à Châteaubrun, vas-y tous les jours, à toute heure; tu n'y rencontreras

plus Galuchet. Informe Gilberte et ses parents du résultat de cette

conférence. Dis-leur tout. Dis-leur que je donne mon consentement pour vous

unir dans un an, à condition que, dès aujourd'hui, tu me feras le serment

que j'exige. Il faut que ta maîtresse sache cela exactement, je le veux;

et, si tu ne l'en informais pas, je m'en chargerais moi-même; car je sais

maintenant le chemin de Châteaubrun!

--J'entends, mon père, dit Émile profondément blessé et navré: vous voulez

qu'elle me haïsse si je l'abandonne, ou me méprise si je l'obtiens au prix

de mon abaissement et de mon apostasie. Je vous remercie de l'alternative

où vous me placez, et j'admire le génie inventif de votre amour paternel.

--Pas un mot de plus, Émile, répondit froidement M. Cardonnet. Je vois que

la folie du socialisme persiste, et que l'amour aura quelque peine à la

vaincre. Je souhaite que Gilberte de Châteaubrun fasse ce miracle, afin que

tu n'aies point à me reprocher de n'avoir pas consenti à ton bonheur.»

XXVII.

PEINES ET JOIES D'AMOUR.

Émile alla s'enfermer dans sa chambre et y passa deux heures en proie aux

plus violentes agitations. La pensée de posséder Gilberte sans lutte, sans

combat, sans passer par cette affreuse épreuve de briser le cœur de son

père, qu'il avait jusque-là prévue avec effroi et douleur, le jetait dans

une ivresse complète. Mais tout à coup l'idée de s'avilir à ses propres

yeux par un serment impie, le plongeait dans un amer désespoir; et, parmi

ces alternatives de joie et de souffrance, il ne pouvait se résoudre à

rien. Oserait-il aller se jeter aux pieds de Gilberte et lui tout avouer?

Il comptait sur son courage et sur sa grandeur d'âme. Mais remplirait-il

envers elle les devoirs de l'amour, si au lieu de lui cacher le terrible

sacrifice qu'il pouvait lui faire en silence, il la mettait de moitié dans

ses remords et ses angoisses? Ne lui avait-il pas dit cent fois à Crozant,

que pour elle, et pour l'obtenir, il subirait tout et ne reculerait devant

rien? Mais il n'avait pas prévu alors que le génie infernal de son père

invoquerait la force de son âme pour corrompre et perdre son âme, et il se

voyait frappé d'un coup inattendu sous lequel il se trouvait éperdu et

désarmé. Vingt fois il faillit retourner vers M. Cardonnet, pour lui

demander au moins sa parole de ne point agir, et de cacher à la famille de

Châteaubrun les intentions qu'il venait de dévoiler, jusqu'à ce que

lui-même eût pris un parti. Mais une invincible fierté le retint. Après le

mépris que son père lui avait témoigné, en le supposant assez faible pour

apostasier de la sorte, irait-il lui montrer ses irrésolutions et lui

livrer le fond de son cœur troublé par la passion?

Mais quelle serait la victime la plus injustement frappée, de Gilberte ou

de lui, si l'honneur l'emportait en lui sur l'amour? Il était coupable par

le fait envers elle, lui qui avait détruit son repos par une passion

fatale, et qui l'avait entraînée à partager ses illusions. Qu'avait fait la

pauvre Gilberte, cette douce et noble enfant, pour être arrachée au calme

de sa pure existence, et immolée tout aussitôt à la loi d'un devoir

austère? N'était-il pas trop tard pour s'aviser de l'écueil contre lequel

il l'avait poussée? Ne fallait-il pas plutôt s'y briser lui-même pour la

sauver, et sa conscience avait-elle le droit de reculer devant les derniers

sacrifices, lorsqu'elle s'était irrévocablement engagée à Gilberte?

Et puis, si Gilberte repoussait un sacrifice si énorme, Émile en serait-il

moins déshonoré aux yeux de ses parents? M. Antoine, qui aimait et

pratiquait l'égalité par instinct, par besoin du cœur, et aussi par

nécessité de position, comprendrait-il qu'Émile, à son âge, s'en fût fait

une religion, et qu'une idée pût l'emporter en lui sur un sentiment, sur la

foi jurée? Et Janille! que penserait-elle de la moindre hésitation de sa

part, elle qui, dans son humble condition, nourrissait de si étranges

préjugés aristocratiques, et profitait avec ses maîtres des privilèges de

l'égalité, sans croire aucunement aux droits de l'égalité pour tous? Elle

le tiendrait pour un misérable fou, ou plutôt elle penserait qu'il

acceptait ce prétexte pour manquer à sa parole, et elle le bannirait de

Châteaubrun avec colère. Qui sait si, avec le temps, elle ne travaillerait

pas avec assez de succès l'esprit de Gilberte, pour que celle-ci partageât

son mépris et son indignation?

Ne se sentant pas la force d'aller affronter une si dure épreuve, Émile

essaya d'écrire à Gilberte. Il commença et déchira vingt lettres, et enfin,

ne pouvant résoudre le problème de sa situation, il résolut d'aller ouvrir

son cœur à son vieux ami, M. de Boisguilbault, et de lui demander conseil.

Pendant ce temps, M. Cardonnet, qui agissait dans toute la force et la

liberté de ses cruelles inspirations, écrivait, lui aussi, à Gilberte une

lettre ainsi conçue:

«MADEMOISELLE,

«Vous avez dû me trouver hier bien importun et bien peu galant. Je

viens vous demander ma grâce et me confesser d'une petite feinte que

vous me pardonnerez, j'en suis certain, quand vous connaîtrez mes

intentions.

«Mon fils vous aime, je le sais, Mademoiselle, et je sais aussi que

vous daignez approuver ses sentiments. J'en suis heureux et fier, à

présent que je vous connais. Ne trouvez-vous pas légitime qu'avant

de prendre une décision de la plus haute importance, j'aie voulu

voir de mes propres yeux, et quelque peu éprouver le caractère de la

personne qui dispose du cœur de mon fils et de l'avenir de ma

famille?

«Je viens donc aujourd'hui, Mademoiselle, faire amende honorable à

vos pieds, et vous dire que, quand on est aussi belle et aussi

aimable que vous l'êtes, on peut se passer de bien des choses, et

même de fortune, pour entrer dans une famille riche et honorable.

«Je vous demande, en conséquence, la permission de me présenter de

nouveau chez vous, pour faire en règle à monsieur votre père la

demande de votre main pour mon fils, aussitôt que mon fils m'y aura

pleinement autorisé. Ce dernier mot demande une courte explication,

et c'est dans cette lettre qu'elle doit trouver sa place.

«Je mets au bonheur de mon fils une seule condition, et cette

condition ne tend qu'à rendre son bonheur plus complet, et à

l'assurer indéfiniment. J'exige qu'il renonce à des excentricités

d'opinion qui troubleraient notre bonne intelligence et qui

compromettraient, dans l'avenir, sa fortune et sa considération. Je

suis certain que vous avez trop de raison et d'esprit pour rien

comprendre aux doctrines égalitaires et socialistes, à l'aide

desquelles mon cher Émile compte bouleverser le monde avec ses

jeunes amis, d'ici à peu de temps; que les mots de solidarité

humaine, de répartition égale des jouissances et des droits, et

beaucoup d'autres termes techniques de la jeune école communiste,

sont pour vous parfaitement inintelligibles. Je ne pense pas

qu'Émile vous ait jamais ennuyée de ses déclamations philosophiques,

et je concevrais difficilement qu'il eût obtenu, avec ce langage, le

bonheur de vous plaire. Je ne doute donc point qu'il ne consente à

s'en abstenir à tout jamais, et à en abjurer la folie. A ce prix, et

pourvu qu'il s'engage avec moi par une parole libre, mais sacrée, je

consentirai de toute mon âme à ratifier l'heureux choix qu'il a su

faire d'une femme aussi parfaite que vous. Veuillez, Mademoiselle,

exprimer à monsieur votre père tous mes regrets de ne l'avoir point

rencontré, et lui faire part du contenu de la présente.

«Agréez les sentiments de haute estime et de sympathie toute

paternelle avec lesquels je remets entre vos mains la cause de mon

fils et la mienne.

«VICTOR CARDONNET.»

Tandis qu'un domestique galonné d'or et monté sur un beau cheval de main

portait cette lettre à Châteaubrun, Émile, accablé de soucis, se dirigeait

à pied vers le parc de Boisguilbault.

«Eh bien, dit le marquis en lui serrant la main avec force, je ne vous

attendais plus que dimanche prochain; je pensais que vous m'aviez oublié

hier, et voici une douce surprise! Je vous en remercie, Émile. Le temps est

bien long, depuis que vous travaillez si assidûment pour votre père. Je ne

puis qu'approuver cette soumission, bien que je me demande avec un peu

d'effroi si elle ne vous mènera pas avec lui et ses principes plus loin que

vous ne croyez ... Mais qu'avez-vous, Émile, vous êtes pâle, oppressé?

Seriez-vous tombé de cheval?

--Je suis venu à pied; mais je suis tombé de plus haut, répondit Émile, et

je crois que je viens mourir ici. Écoutez-moi, mon ami; je viens vous

demander la force du trépas ou le secret de la vie. Un bonheur insensé, un

malheur épouvantable, sont aux prises dans mon pauvre cœur, dans ma tête

brisée. Je porte en moi, depuis que je vous connais, un secret que je

n'osais pas, que je ne pouvais pas vous dire, mais que je ne puis contenir

aujourd'hui. J'ignore si vous le comprendrez; j'ignore s'il y a en vous un

point sympathique avec ma souffrance; mais je sais que vous m'aimez, que

vous êtes sage, éclairé, que vous adorez la justice. Il est impossible que

vous ne me donniez pas un conseil salutaire.»

Et le jeune homme confia au vieillard toute son histoire, mais en

s'abstenant avec soin de lui nommer aucune personne, aucun lieu, aucune

époque récente qui pût lui faire pressentir qu'il s'agissait de Gilberte et

de sa famille. Il eût craint l'effet de ses préventions personnelles, et,

voulant que rien ne pût influencer le jugement du marquis, il s'expliqua de

manière à lui laisser croire que l'objet de son amour pouvait lui être

complètement étranger, et résider soit à Poitiers, soit à Paris. Cette

réserve de ne point prononcer le nom de sa maîtresse ne devait que paraître

très-convenable à M. de Boisguilbault.

Lorsque Émile eut fini, il fut fort surpris de ne pas trouver son austère

confident armé du courage stoïque qu'il avait à la fois prévu et redouté de

sa part. Le marquis soupira, baissa la tête; puis la relevant vers le ciel:

«La vérité, dit-il, est éternelle!» Mais aussitôt après, il la laissa

retomber sur son sein, en disant: «Et pourtant je sais ce que c'est que

l'amour.

--Vous, mon ami? dit Émile, vous me comprenez donc, et je puis compter que

vous me sauverez?

--Non, Émile; il m'est impossible de vous préserver d'un calice d'amertume.

Quelque parti que vous preniez, il faut le boire jusqu'à la lie, et il ne

s'agit que de savoir de quel côté est l'honneur, car, quant au bonheur, n'y

comptez plus, il est à jamais perdu pour vous.

--Ah! je le sens déjà, répondit Émile, et d'un jour de soleil et d'ivresse

je passe dans les ténèbres de la mort. Savez-vous un mal profond et

irréparable que je trouve au fond de tout, quelque sacrifice que je

résolve? c'est que mon cœur est devenu de glace pour mon père, et que,

depuis quelques heures, il me semble que je ne l'aime plus, que je ne

crains plus de l'affliger, qu'il n'y a plus pour lui, en moi, ni estime, ni

respect. O mon Dieu, préservez-moi de cette souffrance au-dessus de mes

forces! Jusqu'ici, vous le savez, malgré tout le mal qu'il m'a fait et

l'effroi qu'il m'a causé, je le chérissais encore, et je réunissais toutes

les forces de mon âme pour croire en lui. Je me sentais toujours fils et

ami jusqu'au fond de mes entrailles, et aujourd'hui il me semble que le

lien du sang s'est à jamais brisé, et que je lutte contre un maître

étranger, qui m'opprime ... qui pèse sur mon âme comme un ennemi, comme un

spectre! Ah! je me rappelle un rêve que j'ai fait, la première nuit que

j'ai passée dans ce pays-ci. Je voyais mon père se placer sur moi pour

m'étouffer!... C'était horrible, et maintenant cette odieuse vision se

réalise; mon père a mis ses genoux, ses coudes, ses pieds sur mon sein; il

veut en arracher la conscience ou le cœur. Il fouille dans mes entrailles

pour savoir quel endroit faible lui cédera. Oh! c'est une invention

diabolique et un dessein parricide qui l'égare. Est-il possible que l'amour

de l'or et le culte du succès inspirent de pareilles idées à un père contre

son enfant? Si vous aviez vu avec quel sourire de triomphe il m'étalait

l'inspiration subite de son étrange générosité! ce n'était pas un

protecteur et un conseil; c'était un ennemi qui a tendu un piége, et qui

saisit sa proie avec un rire perfide! «Choisis, semblait-il me dire, et si

tu en meurs, qu'importe? j'aurai vaincu.» O mon Dieu, c'est affreux,

affreux! de condamner et de haïr son père!»

Et le pauvre Émile, brisé de douleur, pencha son visage sur l'herbe où il

était couché, et l'arrosa de larmes brûlantes.

«Émile, dit M. de Boisguilbault, vous ne pouvez ni haïr votre père, ni

trahir votre maîtresse. Voyons, tenez-vous beaucoup à la vérité?

pouvez-vous mentir?»

Le marquis avait touché juste. Émile se releva avec force.

«Non, Monsieur, non, dit-il, vous le savez bien, je ne puis mentir. Et à

quoi sert le mensonge aux lâches? Quel bonheur, quel repos peut-il leur

assurer? Quand j'aurai juré à mon père que je change de religion, que je

crois à l'ignorance, à l'erreur, à l'injustice, à la folie, que je hais

Dieu dans l'humanité, et que je méprise l'humanité en moi-même, se

fera-t-il en moi quelque monstrueux prodige? serai-je convaincu? me

sentirai-je tout à coup transformé en paisible et superbe égoïste?...

--Peut-être, Émile! ce n'est que le premier pas qui coûte dans le mal, et

quiconque a trompé les hommes arrive à pouvoir se tromper lui-même. Cela

s'est vu assez souvent pour être croyable!

--En ce cas, arrière le mensonge! car je me sens homme et ne puis me

transformer en brute de mon plein gré. Mon père, avec toute son habileté et

toute sa force, est un aveugle en ceci. Il croit à ce qu'il veut me faire

croire, et si on l'engageait à prendre ma croyance pour la sienne, il ne le

pourrait pas. Aucun intérêt, aucune passion ne le contraindrait à le faire,

et il s'imagine qu'il ne me mépriserait pas, le jour où je me serais avili

au point de commettre une lâcheté dont il se sait incapable? A-t-il donc

besoin de me mépriser et de me détruire pour se confirmer dans ses

principes inhumains?

--Ne l'accusez pas de tant de perversité: il est l'homme de son temps, que

dis-je? il est l'homme de tous les temps. Le fanatisme ne raisonne pas, et

votre père est un fanatique; il brûle et torture encore l'hérésie, croyant

faire honneur à la vérité. Le prêtre qui vient nous dire à notre dernière

heure: «Crois, ou tu seras damné,» est-il beaucoup plus sage ou plus

humain? L'homme puissant qui dit au pauvre fonctionnaire ou à l'artiste

malheureux: «Sers-moi et je t'enrichis,» ne croit-il pas lui faire une

grâce et lui octroyer un bienfait?

--Mais c'est la corruption! s'écria Émile.

--Eh bien! reprit le marquis, par quoi donc le monde est-il gouverné

aujourd'hui? Sur quoi donc repose l'édifice social? Il faut être bien

fort, Émile, pour protester contre elle; car alors il faut se résoudre à

être sacrifié.

--Ah! si j'étais seul victime de mon sacrifice, dit le jeune homme avec

douleur; mais _elle!_ la pauvre et sainte créature! il faudra donc qu'elle

soit sacrifiée aussi!

--Dites-moi, Émile, si elle vous conseillait de mentir, l'aimeriez-vous

encore?

--Je n'en sais rien! je crois que oui! Puis-je prévoir un cas où je ne

l'aimerais plus, puisque je l'aime?

--Vous aimez, je le vois! Hélas! moi aussi, j'ai aimé!

--Oh! dites-moi, eussiez-vous sacrifié l'honneur?

--Peut-être, si on m'eût aimé!

--Oh! faibles humains que nous sommes! s'écria Émile. Eh quoi! ne

trouverai-je pas un appui, un guide, un secours dans ma détresse? Personne

ne me donnera-t-il la force? La force, mon Dieu! je te la demande à genoux;

et jamais je n'ai prié avec plus de foi et d'ardeur: je te demande la

force!»

Le marquis s'approcha d'Émile et le pressa contre son cœur. Des larmes

coulaient sur ses joues; mais il garda le silence, et ne l'aida point.

Émile pleura longtemps dans son sein et sentit qu'il aimait cet homme, que

chaque épreuve lui révélait plus sensible que réellement fort. Il l'en

aimait davantage, mais il souffrait de ne point trouver en lui le conseil

énergique et puissant sur lequel il avait compté dans sa faiblesse. Il le

quitta à l'entrée de la nuit, et le marquis se borna à lui dire: «Revenez

demain, il faut que je sache ce que vous avez décidé. Je ne dormirai pas

que je ne vous aie vu plus calme.»

Émile prit le plus long pour revenir à Gargilesse; il fit un détour qui lui

permit de passer à peu de distance de Châteaubrun par des sentiers couverts

qui le dérobaient aux regards, et quand il vit les ruines d'assez près, il

s'arrêta éperdu, songeant à ce que devait souffrir Gilberte depuis la

cruelle visite de son père, et n'osant lui porter de meilleures nouvelles,

dans la crainte de perdre tout courage et toute vertu.

Il était là depuis quelques instants, sans pouvoir se décider à rien,

lorsqu'il s'entendit appeler à voix basse, avec un accent qui le fit

tressaillir; et jetant les yeux sur un petit bois de chênes qui bordait le

chemin à sa droite, il vit dans l'ombre un pan de robe qui glissait

derrière les arbres. Il s'élança de ce côté, et, lorsqu'il se fut assez

engagé dans le bois pour n'avoir à craindre aucun témoin, Gilberte se

retourna et l'appela encore.

«Venez, Émile, lui dit-elle lorsqu'il fut à ses côtés. Nous n'avons pas un

instant à perdre ... Mon père est dans la prairie, tout près d'ici. Je vous

ai aperçu et reconnu au moment où vous descendiez dans ce chemin, et je me

suis éloignée sans rien dire, pendant qu'il cause avec les faucheurs. J'ai

une lettre à vous montrer, une lettre de M. Cardonnet; mais la nuit ne nous

permet pas de la lire, et je vais vous la dire à peu près mot à mot. Je la

sais par cœur.»

Et quand Gilberte eut en quelque sorte récité cette lettre:

«Maintenant, dit-elle, expliquez-moi ce que cela signifie ... Je crois le

comprendre; mais j'ai besoin de le savoir de vous.

--O Gilberte! s'écria Émile, je n'ai pas eu le courage d'aller vous le

dire; mais c'est la volonté de Dieu qui fait que je vous rencontre, et que

mon sort va être décidé par vous. Dites-moi, ô ma Gilberte! ô mon premier

et dernier amour! savez-vous pourquoi je vous aime?

--C'est apparemment, répondit Gilberte en lui abandonnant sa main qu'il

pressa contre ses lèvres, parce que vous avez deviné en moi un cœur fait

pour vous aider.

--Eh bien, ma seule amie, mon seul bien en ce monde, pouvez-vous me dire

pourquoi votre cœur s'est donné a moi?

--Oui, je puis vous le dire, mon ami; c'est parce que vous m'avez paru, dès

le premier jour, noble, généreux, simple, humain, bon en un mot, ce qui

pour moi est la plus grande qualité qu'il y ait au monde.

--Mais il y a une bonté passive qui exclut en quelque sorte la noblesse et

la générosité des sentiments, une douce faiblesse qui peut être un charme

de caractère, mais qui, dans les occasions difficiles, transige avec le

devoir et trahit les intérêts de l'humanité pour épargner la souffrance à

quelques-uns et à soi-même?

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 2 · 第 3 / 12 段