caresses et aux tendres discours de ses deux enfants, et, lorsque Janille
avait le dos tourné, il se laissait aller à partager leurs espérances et à
bénir leur amour. Janille essayait de leur tenir rigueur, et sa tristesse
était réelle et profonde; mais il n'y a pas de plan de séduction mieux
organisé que celui de deux amants qui veulent gagner un ami à leur cause.
Ils étaient si bons tous deux, si dévoués, si tendres, si ingénieux dans
leurs douces flatteries, et si beaux surtout, l'œil et le front éclairés
du rayon de l'enthousiasme, qu'un tigre n'y eût pas résisté. Janille
pleurait de dépit d'abord, puis de chagrin, et puis de tendresse; et quand
le soir vint, et qu'on alla s'asseoir au bord de la rivière, sous le doux
regard de la lune, ces quatre personnes, unies par une invincible
affection, ne formèrent plus qu'un groupe de bras entrelacés et de cœurs
battant à l'unisson.
Gilberte surtout était radieuse, son cœur était plus léger et plus pur que
le parfum des plantes qui s'exhale au lever des étoiles et remonte vers
elles. Quelque enivré que fût Émile, il ne pouvait oublier entièrement la
difficulté des devoirs qu'il avait à remplir pour concilier la religion de
son amour avec la piété filiale. Mais Gilberte croyait qu'on pouvait
toujours attendre, et que, pourvu qu'elle aimât, le miracle se ferait de
lui-même, sans que personne fût forcé d'agir. Lorsque Émile, après avoir
osé baiser sa main, sous les yeux de ses parents, se fut éloigné, Janille
lui dit en soupirant:
«Eh bien, à présent, tu vas être triste pendant huit jours! je te verrai
les yeux rouges comme je te les voyais souvent avant ce maudit voyage de
Crozant! Il n'y aura plus ni paix, ni bonheur ici!
--Si tu me vois triste, ma mère chérie, répondit Gilberte, je te permets de
l'empêcher de revenir; et si j'ai les yeux rouges, je me les arracherai
pour ne plus le voir. Mais que diras-tu, si je suis plus gaie et plus
heureuse que jamais? Est-ce que tu ne sens pas comme mon cœur est calmé?
Tiens, mets-y ta main, pendant qu'on entend encore les pas de ce cheval qui
s'éloigne! Est-ce que je suis agitée? Allume la lampe et regarde-moi bien.
Est-ce toujours ta Gilberte, ta fille, qui ne respire que pour toi et son
père, et qui ne peut s'ennuyer une minute avec eux? Ah! quand j'ai
souffert, quand j'ai pleuré, c'est que j'avais un secret pour vous, et que
j'étouffais de ne pouvoir vous le dire. A présent que je peux parler et
penser tout haut, je respire et ne sens plus que la joie d'exister pour
vous et avec vous. Et n'as-tu pas vu ce soir, comme nous étions tous
heureux de pouvoir nous aimer tous, sans crainte et sans honte? Crois-tu
donc qu'il en sera jamais autrement, et que nous serions heureux ensemble,
Émile et moi, si vous n'étiez pas toujours et à toute heure entre nous
deux?
--Hélas! pensa Janille en soupirant, nous ne sommes encore qu'au premier
jour de ce bel arrangement-là!»
XXVI.
LE PIÉGE.
Émile résolut de ne pas tarder davantage à entretenir son père
sérieusement, et à lui faire non pas un aveu formel et trop précipité de
son amour, mais une sorte de discours préliminaire pour amener des
explications de plus en plus décisives. Mais le charpentier lui avait donné
rendez-vous pour le lendemain matin, et il pensa, avec raison, que si cet
homme lui prouvait ce qu'il avait avancé, il aurait là une excellente
occasion d'entrer en matière, et de démontrer à M. Cardonnet l'incertitude
et la vanité des projets de fortune.
Ce n'est pas qu'Émile ajoutât une foi aveugle à la compétence de Jean
Jappeloup en pareille matière; mais il savait que certains aperçus de
logique naturelle peuvent aider puissamment l'investigation scientifique,
et il partit avant le jour, pour rejoindre son compagnon à un certain point
où ils étaient convenus de se retrouver. Il avait prévenu, dès la veille,
M. Cardonnet du projet qu'il avait formé d'aller examiner le cours d'eau de
l'usine, sans lui dire toutefois quel guide il avait choisi.
Cette excursion fut pénible, mais intéressante, et, à son retour, Émile
demanda à son père un entretien particulier. Il lui trouva un certain air
de calme triomphant qui ne lui parut pas de très-bon augure. Néanmoins,
comme il croyait de son devoir de l'avertir de ce qu'il avait constaté, il
entra en matière sans hésitation.
«Mon père, lui dit-il, vous m'exhortez à épouser vos projets et à m'y
plonger tout entier avec la même ardeur que vous-même. J'ai fait mon
possible, depuis quelque temps, pour mettre à votre service toute
l'application dont mon cerveau est capable; je dois donc à la confiance que
vous m'avez accordée de vous dire que nous bâtissons sur le sable, et qu'au
lieu de doubler votre fortune, vous l'engloutissez rapidement dans un abîme
sans fond.
--Que veux-tu dire, Émile? répondit M. Cardonnet en souriant; voilà un
début bien effrayant, et je croyais que la science t'aurait conduit au même
résultat que donne la pratique, à savoir que rien n'est impossible à la
volonté éclairée. Il semble que tu aies dégagé de tes méditations la
solution contraire. Voyons! tu as fait une longue course, et sans doute un
profond examen? Moi aussi, j'ai exploré, l'an passé, le torrent qu'il
s'agit de réduire, et j'ai la certitude d'en venir à bout; qu'en dis-tu,
toi, enfant?
--Je dis, mon père, que vous échouerez, car il y faudrait consacrer des
dépenses qu'un particulier ne saurait faire, et qui ne seraient d'ailleurs
pas couvertes par un bénéfice relatif.»
Ici Émile entra, avec beaucoup de lucidité, dans des explications dont nous
ferons grâce au lecteur; mais qui tendaient à établir que le cours de la
Gargilesse présentait des obstacles naturels impossibles à détruire sans
une mise de fonds dix fois plus considérable que celle prévue par M.
Cardonnet. Il eût fallu se rendre propriétaire de certaines parties du
bassin de la rivière, afin de détourner ici son cours; là, de l'élargir;
plus loin, de faire sauter des portions de montagne qui empêchaient son
écoulement régulier; enfin, si l'on ne pouvait vaincre l'accumulation et
l'éruption soudaine et violente des eaux dans les réservoirs supérieurs, il
fallait créer autour de l'usine des digues cent fois plus considérables que
celles déjà tentées, lesquelles digues feraient alors refluer l'eau au
point de ruiner les terres environnantes; et pour cela il eût fallu acheter
la moitié de la commune, ou disposer d'un pouvoir inique, impossible à
conquérir en France. Déjà les travaux exécutés par M. Cardonnet portaient
un grave préjudice aux meuniers d'alentour. L'eau, arrêtée pour son usage,
faisait, suivant l'expression du pays, _patouiller_ leurs moulins, en
produisant contre leurs roues un mouvement contraire, qui en paralysait la
rotation à certaines heures. Ce n'était pas sans les dédommager d'une autre
façon, et à grands frais, qu'il avait réussi à apaiser ces petits usiniers,
en attendant qu'il les ruinât ou qu'il se ruinât lui-même; car les
dédommagements offerts ne pouvaient être que temporaires, et devaient
cesser avec l'accomplissement de ses travaux. Il avait acheté très-cher, à
l'un son travail de six mois comme carrier, à d'autres l'usage de tous
leurs chevaux mis en réquisition pour ses transports. Il en avait bercé bon
nombre de promesses illusoires, et ces gens simples, éblouis par un
bénéfice passager, avaient fermé les yeux sur l'avenir, comme il arrive
toujours à ceux dont le présent est difficile.
Émile passa rapidement sur ces détails, qui étaient de nature à irriter M.
Cardonnet plus qu'à le convaincre, et il s'attacha à l'effrayer, d'autant
plus qu'il avait la persuasion et la certitude de ne rien exagérer sous ce
rapport.
M. Cardonnet l'écouta jusqu'au bout avec beaucoup d'attention, et quand ce
fut fini, il lui dit, en lui passant la main sur la tête d'une manière
toute paternelle et caressante, mais avec un sourire de puissance calme:
«Je suis très-content de toi, Émile, je vois que tu t'occupes, que tu
travailles sérieusement, et que tu n'as pas perdu cette fois ton temps à
courir de châteaux en châteaux. Tu viens de parler très-clairement et comme
un jeune avocat consciencieux qui a bien étudié sa cause. Je te remercie de
la bonne direction que prennent tes idées; et sais-tu ce qui me fait le
plus de plaisir? c'est que tu t'attaches à ton œuvre comme je l'avais
auguré du bienfait de l'étude. Voilà que tu te passionnes déjà pour le
succès, que tu en ressens les émotions puissantes, que tu passes par les
crises inévitables de terreur, de doute, et même de découragement
momentané, qui accompagnent, dans le génie de l'industriel, l'éclosion de
tout projet important. Oui, Émile, voilà ce que j'appelle concevoir et
enfanter. Ce mystère de la volonté ne s'accomplit pas sans douleur; il en
est du cerveau de l'homme comme du sein de la femme.
«Mais tranquillise-toi maintenant, mon ami! Le danger que tu as cru
découvrir n'existe que dans une appréciation superficielle des choses, et
ce n'est pas dans une simple promenade que tu as pu en saisir l'ensemble.
J'ai passé huit jours, moi, à explorer ce torrent avant de lui poser la
première pierre sur le flanc, et j'ai pris conseil d'un homme plus
expérimenté que toi. Tiens, voici le plan des localités, avec les niveaux,
les mesures et le cubage. Étudions cela ensemble.»
Émile examina attentivement ce travail, et y reconnut plusieurs erreurs de
fait. On avait jugé impossible que l'eau arrivât à certaines élévations
dans les temps extraordinaires, et que certains obstacles pussent
l'enchaîner au delà d'un certain nombre d'heures. On avait travaillé sur
des éventualités, et l'expérience la plus vulgaire, l'assertion du moindre
témoin des faits antérieurs, eussent suffi pour démentir la théorie, si on
eût voulu en tenir compte. Mais c'est ce que l'orgueil et la méfiance de
son caractère n'avaient pas permis à Cardonnet d'admettre. Il s'était mis,
les yeux fermés, à la merci des éléments, comme Napoléon dans la campagne
de Russie, et, dans son entêtement superbe, il eût fait volontiers, comme
Xercès, battre de verges Neptune rebelle. Son conseil, quoique fort
capable, n'avait songé qu'à lui complaire en flattant son ambition, ou
s'était laissé dominer et influencer par cette volonté ardente.
«Mon père, dit Émile, il ne s'agit pas là seulement de calculs
hydrographiques, et permettez-moi de vous dire que votre foi absolue aux
travaux de spécialité vous a égaré. Vous m'avez raillé, lorsqu'au début de
mes études générales, je vous ai dit que toutes les connaissances humaines
m'apparaissaient comme solidaires les unes des autres, et qu'il fallait
être à peu près universel pour être infaillible sur un point donné; en un
mot, que le détail ne pouvait se passer de la synthèse, et qu'avant de
connaître la mécanique d'une montre, il était bon de connaître celle de la
création. Vous avez ri, vous riez encore, et vous m'avez chassé des étoiles
pour me renvoyer aux moulins. Eh bien! si, avec un hydrographe, vous
eussiez pris pour conseil un géologue, un botaniste et un physicien, ils
vous eussent démontré ce qu'après une première vue je crois pouvoir
affirmer, sauf vérification d'hommes plus compétents que moi. C'est que,
moyennant la direction du col de montagne où s'engouffre votre torrent,
moyennant la direction des vents qui s'y engouffrent avec lui, moyennant
les plateaux d'où partent ses sources, et leur élévation relative, qui
attire sur ces points culminants toutes les nuées, ou même qui voient s'y
former tous les grains d'orage, des trombes d'eau continuelles doivent se
précipiter dans ce ravin, et y balayer sans cesse les résistances
inutiles; à moins, je vous l'ai dit, de travaux que vous ne pouvez
entreprendre, parce qu'ils dépassent les ressources d'un capitaliste isolé.
Voilà ce qu'au nom des lois atmosphériques le physicien vous eût dit: il
eût constaté les effets incessants de la foudre sur les rochers qui
l'attirent; le géologue eût constaté la nature des terrains, soit marneux,
soit calcaires, soit granitiques, qui retiennent, absorbent ou laissent
échapper tour à tour les eaux.
--Et le botaniste, dit en riant M. Cardonnet, tu l'oublies, celui-là?
--Celui-là, répondit Émile en souriant, aurait aperçu sur les flancs arides
et abrupts où le géologue n'eût pu marquer sûrement le séjour extérieur des
eaux, quelques brins d'herbe qui eussent éclairé ses confrères. «Cette
petite plante, leur eût-il dit, n'a point poussé là toute seule; ce n'est
point la région qu'elle aime, et vous voyez qu'elle y fait triste mine, en
attendant que l'inondation qui l'y a apportée vienne la reprendre ou lui
procurer la société de ses compagnes.»
--Bravo! Émile, rien n'est plus ingénieux.
--Et rien n'est plus certain, mon père.
--Et où as-tu pris tout cela? Es-tu donc à la fois hydrographe, mécanicien,
astronome, géologue, physicien et botaniste?
--Non, mon père; vous m'avez forcé de saisir à peine, en courant, les
éléments de ces sciences, qui n'en font qu'une au fond; mais il y a
certaines natures privilégiées chez lesquelles l'observation et la logique
remplacent le savoir.
--Tu n'es pas modeste!
--Je ne parle pas de moi, mon père, mais d'un paysan, d'un homme de génie
qui ne sait pas lire, qui ne connaît pas le nom des fluides, des gaz, des
minéraux ou des plantes; mais qui apprécie les causes et les effets, dont
l'œil perçant et la mémoire infaillible constatent les différences et
saisissent les caractères; d'un homme enfin qui, en parlant le langage d'un
enfant, m'a montré toutes ces choses et me les a rendues évidentes.
--Et quel est, je t'en prie, ce génie inconnu que tu as trouvé dans ta
promenade?
--C'est un homme que vous n'aimez pas, mon père, que vous prenez pour un
fou, et dont j'ose à peine vous dire le nom.
--Ah! j'y suis! c'est votre ami le charpentier Jappeloup, le vagabond de M.
de Boisguilbault, le sorcier du village, celui qui guérit les entorses avec
des paroles, et qui arrête l'incendie en faisant une croix sur une poutre
avec sa hache.»
M. Cardonnet, qui, sans être persuadé, avait jusqu'alors écouté son fils
avec intérêt, partit d'un rire méprisant, et ne se sentit plus disposé qu'à
l'ironie et au dédain.
«Voilà, dit-il, comment les fous se rencontrent et s'entendent! Vraiment,
mon pauvre Émile, la nature t'a fait un triste présent en te donnant
beaucoup d'esprit et d'imagination, car elle t'a refusé la cheville
ouvrière, le sang-froid et le bon sens. Te voilà en pleine divagation, et
parce qu'un paysan merveilleux s'est posé devant toi en personnage de
roman, tu vas faire servir toutes tes petites connaissances et toutes tes
facultés ingénieuses à vouloir confirmer ses décisions admirables! Voilà
que tu as mis toutes les sciences à l'œuvre, et que l'astronomie, la
géologie, l'hydrographie, la physique, voire la pauvre petite botanique,
qui ne s'attendait guère à cet honneur, viennent en masse signer le brevet
d'infaillibilité décerné à maître Jappeloup. Fais des vers, Émile, fais des
romans! tu n'es pas bon à autre chose, j'en ai grand'peur.
--Ainsi, mon père, vous méprisez l'expérience et l'observation, répondit
Émile, contenant son dépit; ces bases vulgaires du travail de l'esprit,
vous ne daignez pas même en tenir compte? et partant vous raillez la
plupart des théories. Que croirai-je donc, après vous, si vous ne voulez me
laisser consulter ni la théorie, ni la pratique?
--Émile, répondit M. Cardonnet, je respecte l'une et l'autre, au contraire,
mais c'est à condition qu'elles habiteront des cerveaux bien sains; car
leurs bienfaits se changent en poison ou en fumée dans les têtes folles.
Par malheur, de prétendus savants sont de ce nombre, et c'est pour cela que
j'aurais voulu te préserver de leurs chimères. Qu'y a-t-il de plus
ridiculement crédule et de plus facile à tromper qu'un pédant à idées
préconçues? Je me souviens d'un antiquaire qui vint ici l'an passé: il
voulait trouver des pierres druidiques, et il en voyait partout. Pour le
satisfaire, je lui montrai une vieille pierre que des paysans avaient
creusée pour y piler le froment dont ils font leur bouillie, et je lui
persuadai que c'était l'urne où les sacrificateurs gaulois faisaient couler
le sang humain. Il voulait absolument l'emporter pour la mettre dans le
musée du département. Il prenait tous les abreuvoirs de granit qui servent
aux bestiaux pour des sarcophages antiques. Voilà comment les plus
ridicules erreurs se propagent. Il n'a tenu qu'à moi qu'une bâche ou un
pilon passassent pour des monuments précieux. Et pourtant ce monsieur avait
passé cinquante ans de sa vie à lire et à méditer. Prends garde à toi,
Émile; un jour peut venir où tu prendras des vessies pour des lanternes!
--J'ai fait mon devoir, dit Émile. Je devais vous engager à faire de
nouvelles observations sur les lieux que je viens de parcourir, et il me
semblait que l'expérience de vos récents désastres pouvait vous le
conseiller. Mais puisque vous me répondez par des plaisanteries, je n'ai
rien à ajouter.
--Voyons, Émile, dit M. Cardonnet après quelques instants de réflexion,
quelle est la conclusion de tout ceci, et qu'y a-t-il au fond de tes belles
prophéties? Je comprends fort bien que maître Jean Jappeloup, qui s'est
posé en farouche ennemi de mon entreprise, et qui passe sa vie à déclamer
contre _le père Cardonnet_ (en ta présence même, et tu pourrais m'en donner
des nouvelles), veuille te persuader de me faire quitter ce pays où il
paraît que, par malheur, ma présence le gêne. Mais toi, mon savant et mon
philosophe, où veux-tu me conduire? Quelle colonie voudrais-tu fonder? et
dans quel désert de l'Amérique prétendrais-tu porter les bienfaits de ton
socialisme et de mon industrie?
--On pourrait les porter moins loin, répondit Émile, et si l'on voulait
sérieusement travailler à la civilisation des sauvages, vous en trouveriez
sous votre main; mais je sais trop, mon père, que cela n'entre pas dans vos
vues, pour revenir sur un sujet épuisé entre nous. Je me suis interdit
toute contradiction à cet égard, et depuis que je suis ici, je ne pense pas
m'être écarté un seul instant du respectueux silence que vous m'avez
imposé.
--Allons, mon ami, ne le prends pas sur ce ton, car c'est ta réserve un peu
sournoise qui me fâche précisément le plus. Laissons la discussion
socialiste, je le veux bien; nous la reprendrons l'année prochaine, et
peut-être aurons-nous fait tous les deux quelque progrès qui nous permettra
de nous mieux entendre. Songeons au présent. Les vacances ne sont pas
éternelles; que désirerais-tu faire après, pour t'instruire et t'occuper?
--Je n'aspire qu'à rester auprès de vous, mon père.
--Je le sais, dit M. Cardonnet avec un malicieux sourire; je sais que tu te
plais beaucoup dans ce pays-ci; mais cela ne te mène à rien.
--Si cela me mène à cet état d'esprit où il faut que je sois pour
m'entendre parfaitement avec mon père, je ne penserai pas que ce soit du
temps perdu.
--C'est très-joliment dit, et tu es fort aimable; mais je ne crois pas que
cela avance beaucoup nos affaires, à moins que tu ne veuilles te donner
entièrement à mon entreprise. Voyons, veux-tu que nous mandions ici de
meilleurs conseils, et que nous recommencions à examiner les localités?
--J'y consens de tout mon cœur, et je persiste à croire que c'est mon
devoir de vous y engager.
--Fort bien, Émile, je vois que tu crains que je ne mange ta fortune, et
cela ne me déplaît pas.
--Vous ne comprenez rien au sentiment que je porte à cet égard au fond de
mon cœur, répondit Émile avec vivacité; et pourtant, ajouta-t-il en
faisant un effort pour s'observer, je désire que vous l'interprétiez dans
le sens qui vous agréera le plus.
--Tu es un grand diplomate, il faut en convenir; mais tu ne m'échapperas
point. Allons, Émile, il faut se prononcer. Si, après l'examen répété et
approfondi que nous projetons, la science et l'observation décident que
maître Jappeloup et toi n'êtes point infaillibles, que l'usine peut
s'achever et prospérer, que ma fortune et la tienne sont semées ici, et
qu'elles y doivent germer et fructifier, veux-tu t'engager à embrasser mes
plans corps et âme, à me seconder de toutes manières, des bras et du
cerveau, du cœur et de la tête? Jure-moi que tu m'appartiens, que tu
n'auras au monde d'autre pensée que celle de m'aider à t'enrichir;
abandonne-m'en tous les moyens sans les discuter; et, en retour, je te
jure, moi, que je donnerai à ton cœur et à tes sens toutes les
satisfactions qui seront en mon pouvoir et que la moralité ne proscrira
point. Je crois être clair?
--O mon père! s'écria Émile en se levant avec impétuosité, avez-vous pesé
les paroles que vous me dites?
--Elles sont fort bien pesées, et je désire que tu pèses ta réponse.
--Je vous comprends à peine, dit Émile en retombant sur sa chaise. Un nuage
de feu avait passé devant sa vue; il se sentait défaillir.
«Émile, tu veux te marier? reprit M. Cardonnet avide de profiter de son
émotion.
--Oui, mon père, oui, je le veux, répondit Émile en se courbant sur la
table qui les séparait, et en étendant vers M. Cardonnet des mains
suppliantes. Oh! cette fois, ne jouez point avec moi, car vous me tueriez!
--Tu doutes de ma parole?
--Cela m'est impossible, si votre parole est sérieuse.
--C'est la plus sérieuse parole que j'aurai dite en ma vie, et tu vas en
juger toi-même. Tu as un noble cœur et un esprit éminent, je le sais et
j'en ai des preuves. Mais avec la même sincérité et la même certitude ...
je puis te dire que tu as une tête à la fois trop faible et trop vive, et
que d'ici à vingt ans peut-être, peut-être toujours, Émile!... tu ne sauras
pas te conduire. Tu seras sans cesse frappé de vertige, tu n'agiras jamais
froidement, tu te passionneras pour ou contre les hommes et les choses,
sans précaution et sans discernement, sans que la voix d'un nécessaire
instinct de conservation te rappelle et t'avertisse au fond de ta
conscience. Tu as une nature de poëte, et j'aurais beau vouloir me faire
illusion à cet égard, tout me ramène à cette douloureuse certitude qu'il te
faut un guide et un maître. Eh bien! bénis Dieu, qui t'a donné pour maître
et pour guide un père, ton meilleur ami. Je t'aime tel que tu es, bien que
tu sois le contraire de ce que j'aurais désiré, si j'avais pu choisir mon
fils. Je t'aime comme j'aimerais ma fille, si la nature ne s'était pas
trompée de sexe: c'est te dire assez que je t'aime passionnément. Ne te
plains donc pas de ton sort, et que mes reproches ne t'humilient jamais.
«Dans cette situation où nous sommes à l'égard l'un de l'autre, et qui,
désormais, m'est bien avérée, je ferai à ton bonheur et à ton avenir
d'immenses sacrifices; je surmonterai mes répugnances, qui sont pourtant
grandes, je le confesse, et je te laisserai épouser la fille illégitime
d'un noble et d'une servante. Je satisferai, comme je te l'ai dit, ton
cœur et tes sens; mais c'est à la condition que ton esprit m'appartiendra
entièrement, et que je disposerai de toi comme de moi-même.
--Est-il possible, ô mon Dieu! dit Émile, à la fois ébloui et terrifié;
mais comment donc l'entendez-vous, mon père, et quel sens donnez-vous à cet
abandon de moi-même?
--Ne viens-je pas de te le dire? Ne feins donc pas de ne pouvoir me
comprendre. Tiens, Émile, je sais tout ton roman de Châteaubrun, et je
pourrais te le raconter mot à mot, depuis ton arrivée, par un soir d'orage,
jusqu'à Crozant, et depuis Crozant jusqu'à la conversation de samedi dans
le verger de M. Antoine. Je connais maintenant les personnages aussi bien
que toi-même, car j'ai voulu voir par mes propres yeux; et hier, pendant
que tu explorais les bords de la rivière, moi, sous prétexte d'insister sur
la demande en mariage de Constant Galuchet, j'ai été à Châteaubrun, et j'ai
causé longtemps avec mademoiselle Gilberte.
--Vous, mon père!...
--N'est-il pas tout simple que je veuille connaître celle que tu as choisie
sans me consulter, et qui sera peut être un jour ma fille?
--O mon père! mon père!...