services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez
cependant, si c'eût été Justine! Justine seroit restée sans attendre que
je l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu retardé ma
toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le
temps perdu! Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à
l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un
accoutrement féminin presque complet! Il fallut me charger seul du
pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, trop heureux
encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de
réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une
matinée d'hiver, à s'endimancher pour aller avec sa bonne maman à
l'office paroissial.
Cependant trois heures alloient sonner, la marquise étoit arrivée. M. de
Lignolle, apparemment toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il
dîneroit en ville; un domestique annonça que nous étions servis. A
table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me
prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes
réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges
dont je payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit d'être
rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.
O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée,
déesse éloquente et véridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse,
fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant
d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque! Puisque
vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les
aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à
présent raconter n'est pas la moins folle; aussi le galant récit que
j'en dois faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où trouver la
gaze, en même temps légère et décente, à travers laquelle il faut que la
vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins
délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis l'expression, je la
dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire
la curiosité de tout le monde? O chaste déesse! jetez un regard de pitié
sur le plus embarrassé de vos serviteurs pour le secourir, descendez du
ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de
tailler.
«Fort bien, mon enfant, dit Mme d'Armincour à Mme de Lignolle; mais, à
présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles.
Es-tu contente de ton mari?--Mais, oui, Madame la marquise,
répondit-elle.--Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te
saluerai d'un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre
nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, mon enfant chérie; dis: «Ma
tante», et je dirai: «Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me
donner un petit-neveu?--Je ne sais pas, ma tante.--C'est-à-dire, tu n'en
es pas sûre?--Je ne sais pas, ma tante.--Tu n'aperçois donc pas dans ta
santé ces changemens... hein?--Plaît-il, ma tante?--Tu n'as pas eu
quelques absences?--Des absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir des
absences?--Non, pas quand tu étois fille; mais depuis que tu es
femme?--Eh bien! les femmes deviennent-elles folles?--Folles! il est
bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma
nièce.--Que me demandez-vous donc, ma tante?--Je demande,... je
demande... Pourquoi donc affecter?... Mlle de Brumont ne doit pas te
gêner: elle est ton aînée, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit
sage, n'ignore plus certaines choses.--Je ne vous comprends pas, ma
tante.--Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes?--Non,
sûrement. Parlez, ma tante, parlez.--Écoute, mon enfant, si je m'en
mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu
n'aurois pas épousé M. de Lignolle. Je le trouvois trop vieux. Un homme
de cinquante ans... Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour étoit un
pauvre sire... Mais enfin on prétend qu'il y en a... Dis-moi: le comte
remplit-il son devoir?--Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je
veux.--Tout ce que tu veux?... et tous les jours?--Tous les jours.--Je
t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureuse... Ah çà! mais pourtant, ma
petite, il faut prendre garde...--A quoi, ma tante?--Il faut ménager ton
mari.--Comment?--Comment, ma nièce? Il ne faut pas vouloir trop
souvent.--Vouloir quoi, ma tante?--Ce dont il est question, ma
nièce.--Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante.--De
rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu'à l'âge de M.
de Lignolle aller ce train-là, c'est s'épuiser?--S'épuiser?--Sans doute.
Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les
hommes ne résistent pas.--Des fatigues?--Assurément, et puis vos âges
sont très différens, ma nièce.--Mais que fait l'âge?...--Cela fait tout,
ma petite, et ne va pas tuer ton mari.--Tuer mon mari?--Oui, le tuer,
mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir.--Mourir de
quoi, ma tante?--De cela, ma nièce.--De cela! de faire les volontés de
leurs femmes!--Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont
infinies.--Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal.--Tant
mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela
ne dureroit pas.--Je voudrois bien voir!... Vous riez, ma tante?--Oui,
je ris, avec ton _je voudrois bien voir!_ Que ferois-tu, je t'en
prie?--Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux.--Ah! voilà du
nouveau!--Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus
d'une fois.--Et cela t'a réussi?--Certainement. Quand M. de Lignolle
hésite, je me fâche.--Ah! ah!--Quand il refuse, je commande.--Et il
obéit?--Il murmure; mais il s'en va.--Mais, s'il s'en va, il ne fait
donc pas ce que tu veux?--Pardonnez-moi, ma tante.--Il revient donc?--Il
revient ou ne revient pas: que m'importe?--Comment?--Pourvu qu'il
obéisse.--Mais.--Et que je sois la maîtresse.--Mais...--De faire tout ce
qui me plaît.--Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous
nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela
m'impatiente?--Comment, ma tante?--Eh! oui, ma nièce, je vous dis blanc,
vous répondez noir: il semble que je vous parle hébreu.--Ce n'est pas ma
faute.--Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et
vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de
Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.--Fort bien, ma tante.--Et,
quand vous me répondez qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez
dire vos volontés de femme...--Justement, ma tante.--De femme
mariée.--Sans doute, ma tante.--D'une femme jeune, vive, et qui aime le
plaisir.--Précisément, ma tante.--Ainsi, vous m'entendiez?--Oui, ma
tante.--Et vous répondiez à ce que je vous demandois?--Oui, ma
tante.--Vous répondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de
mari?--Oui, ma tante.--Tous les jours?--Oui, ma tante.--Eh bien, ma
nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. Mais, mon enfant,
je te le répète, il faut user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et
tu le tueras.--Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.--Comment! tu
n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa
vie, satisfaire une très jeune femme dont les appétits sont
immodérés?--Il ne s'agit pas d'appétits, ma tante.--Les désirs, si vous
voulez.--Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés?--Vous-même, ma
nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce
point...--Eh bien, ma tante?--Et que tous les jours vous forcez votre
mari à faire une sottise.--En vérité, ma tante, je vous trouve
aujourd'hui d'une humeur!...--Voilà bien les jeunes femmes, quand on les
contrarie sur cet article.--Ma tante, voulez-vous...?--Elles ne voient
que cela de bon dans le monde...--Voulez-vous, ma tante...?--Cela seul
est pour elles le souverain bien.--Voulez-vous me forcer à quitter la
place?--Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie.--Oh!
que je m'impatiente!--Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes
très vive; mais enfin, je suis votre mère, il faut m'écouter.--Mon
Dieu!--Non pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que vous me
promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle à faire tous les jours ce
que vous appelez votre volonté.--Eh! pourquoi donc, ma tante, me
laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un autre?--Le beau
raisonnement, ma nièce!--Pourquoi ne ferois-je point aujourd'hui ce que
j'ai fait hier?--Mais, avec cette belle manière de calculer, ma nièce,
il n'y auroit pas de raison pour que cela finît jamais.--C'est aussi
comme je l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.--Que
répond-elle donc?--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne
souffrirai pas que mon mari me manque.--Voyez l'écervelée!--Ni qu'il me
mène.--Mais quel galimatias!--Non, je ne l'empêche pas de se conduire à
sa manière...--Elle perd la tête!--Mais qu'il me laisse de mon côté
faire tout ce qui me plaira.--Comment! de votre côté! cela ne se peut
pas! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme...--Avec lui, quand
cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux.--Fi, ma nièce!
quels principes!--L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien...--Ma nièce,
je ne vous comprends pas.--Et que je fasse en tout ma volonté.--Ma
nièce, vous voulez donc que je m'en aille?--Ma tante, vous voulez donc
que je quitte la place?--Cela est insupportable!--Cela est
désespérant!--Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce.--Parlez-moi
raison, ma tante, je ne suis plus une enfant.»
Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se fâchoient. Cependant, aux
questions très claires de la tante, la nièce avoit fait avec tant
d'innocence et de vérité des réponses si ingénues, si équivoques, si
extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses.
J'essayai de calmer Mme d'Armincour en lui disant: «Il y a tout lieu de
penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse
dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est
aussi loin de mériter vos reproches que de les comprendre.--Vous croyez?
répliqua-t-elle: eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et
voyons si vous en pourrez tirer quelques éclaircissemens.» Je m'adressai
à la nièce. «Madame la comtesse permet-elle?...» Elle m'interrompit
vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.
--M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la
comtesse?--Non.--Jamais?--Jamais.--Y entre-t-il la nuit?--Jamais.--Y
vient-il le matin?--Oui, quand je suis levée.--S'enferme-t-il dans la
journée avec madame la comtesse?--Non.--Le soir, reste-t-il un peu tard
chez madame la comtesse?--Après le souper, cinq minutes tout au
plus.--Ces cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?--A me dire
bonsoir.--Comment dit-il bonsoir à madame la comtesse?--En
m'embrassant.--Comment embrasse-t-il madame la comtesse?--Comme on
embrasse; il me donne quelques baisers.--Où cela, Madame la
comtesse?--Dame, où cela se donne.--Mais encore?--Sur le front, sur les
yeux, sur le menton.--Voilà tout?--Voilà tout.--Absolument?--Absolument.
Que voulez-vous de plus?--Eh bien! Madame la marquise, qu'en
pensez-vous?
--Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien
affreux...» Elle courut promptement à Mme de Lignolle: «Dis-moi, ma
nièce, es-tu femme ou fille?--Femme, puisque je suis mariée.--Es-tu
mariée?--Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée.--Êtes-vous
sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?--Je vous le demande, ma
tante.--Où t'a-t-il épousée?--A l'église.--Et pas ailleurs?--Est-ce
qu'on épouse ailleurs, ma tante?--Dis-moi, ma petite, le jour de tes
noces... Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le
jour de tes noces... Je me défiois de ce M. de Lignolle et de ses
cinquante ans... Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun...
J'avois très expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques
instructions préliminaires... Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes
noces, que t'est-il arrivé?--Rien, ma tante.--Rien! Mademoiselle de
Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!--Pauvre petite,
ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais
réponds-moi:... la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit près de
toi, ton mari?--Oui, ma tante.--Eh bien, après?--Après, ma tante, il m'a
souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.--Il s'est en allé! répétoit
la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante
petite nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.--Bon Dieu! ma tante,
vous m'inquiétez!--Pauvre enfant! la voilà vierge encore, après deux
mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel!--En vérité, ma tante, vous
me faites peur! expliquez-vous.--Mon enfant,... je ne puis,... je ne
puis... Ma douleur me suffoque... Vous, Mademoiselle de Brumont, qui
vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui... ce que c'est,...
expliquez-lui comment... Vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans
doute?... vous devez savoir...--A peu près, Madame la marquise. J'en ai
entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres.--En ce cas, faites-moi
le plaisir de la mettre au fait.--Madame la comtesse permet-elle?» Elle
me répondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je
le lui dis... Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or
donc, à vous qui le savez, je ne le dirai pas...
* * * * *
«Quoi! reprit Mme de Lignolle émerveillée de ce qu'elle venoit
d'entendre, quoi! vous ne plaisantez point?--Je ne prendrois pas cette
liberté avec madame la comtesse.--Quoi! ma tante, tout ce que Mlle de
Brumont vient de dire est vrai?--Très vrai, ma nièce, et cette aimable
fille t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de
sa vie.--Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit dû m'épouser
de cette manière, ma tante?--Oui, ma pauvre enfant; depuis deux mois
monsieur le comte t'insulte.--Il m'insulte?--Oui, tu ne sens pas
cela?--Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps.--Il
t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage,
c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge,
c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que ta fleur ne vaut
pas la peine qu'on se donneroit à la cueillir.--Ah! ah!--Te laisser
vierge, ma pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles une
malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus
grande.--Il n'est pas possible!--Trop possible, ma chère enfant, trop
possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer qu'il te trouve bête,
maussade, dégoûtante.--Grand Dieu!... Ma tante, vous n'exagérez
pas?--Demande, ma petite, demande à Mlle de Brumont.»
Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la jeune femme outragée:
«Assurément, par cet abandon que je ne conçois pas, monsieur le comte
signifie très positivement à madame la comtesse qu'elle est
laide...--Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage,
ainsi...--Qu'elle n'est pas bien faite...--Il en a menti. Voyez ma
taille; est-elle mal prise?--Qu'elle a le bras carré...--Il en a menti.
Attendez, que j'ôte mon gant.--Un grand vilain pied...--Il en a menti.
Me voici déchaussée...--La jambe grosse...--Il en a menti. Voyez.--La
gorge...--Il en a menti. Regardez.--La peau rude...--Il en a menti.
Tâtez.--Le genou cagneux...--Il en a menti. Jugez vous-même.»
J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les
imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler.
Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très
facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin
qu'elle a quelque difformité secrète.» Un geste expressif que fit Mme de
Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit
encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti
formel. Mme d'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la
comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle
accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. «Va, ma chère
amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton
enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mlle
de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te
fâcher si fort...--Ne pas me fâcher!--Ton mari...--Est un impudent
menteur...--N'est peut-être pas si coupable...--Un insolent...--Que nous
l'imaginions d'abord.--Un lâche!--Il se peut qu'une longue
indisposition...--Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux
mois.--Ou quelque chagrin domestique...--Point de chagrin pour un homme
trop heureux de m'épouser!--Ou quelque grand malheur...--Oui! le progrès
de la philosophie!--Ou quelque travail important...--Des charades!
Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je
conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il
rentrera... Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire... Il s'expliquera, il
me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,... il
m'épousera sur l'heure, ou nous verrons.»
Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que
j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma
chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte
m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B... remettre à
madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avoit rapporté cette
réponse: «Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas
tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles.
Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires
de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez
ajouter que M. de B..., qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de
reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret,
elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.»
M. de Valbrun ajouta: «Mme de Fonrose est allée maintenant au couvent de
Mme de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que
nous avons fait.» Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je
lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent
d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut
bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire
lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt,
n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!
Maintenant je me demande pourquoi Mlle de Brumont, sans avoir en tête
d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit
pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque
déplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme
tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont
l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de
Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son
génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec
distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant
sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un
vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, Mme
d'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces
atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes
sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent
vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune
fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt,
des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est
qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé
le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la
bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore
par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines
matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et
sûr, Mme de Lignolle se sentoit intérieurement avertie de la nullité
d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que
machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir
l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi Mme
d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas
s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes
distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour
de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité
spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses
désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus
malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je
ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes
propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois
j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose
dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que
souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de là vient que
souvent je déraisonne au lieu de philosopher.
Quoi qu'il en soit, Mme d'Armincour nous honora de sa présence à souper.
Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de
son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses
beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle
nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans
offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit
le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon _André_ jusqu'au
lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit
entendre. «Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus
désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle
charade?...--Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise
d'Armincour, ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença pour la
marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout.
«Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère
Éléonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère
qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle.
Adieu, Monsieur», fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en
sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour
certains hommes qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma belle
charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie...--Mademoiselle de
Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer
chez vous.»
[14] C'étoit le nom de fille de la comtesse.
J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte et prêtant
l'oreille avec la plus grande attention...
«Vous savez bien ma belle charade?» reprit encore M. de Lignolle. Madame
l'interrompit de nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne
se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des
enfans.--Comment! Madame...--Comment! Monsieur, étoit-ce à moi de vous
l'apprendre?--Comment?--Si ma tante et Mlle de Brumont ne m'avoient pas
instruite, je serois donc restée fille?--Madame, vous ne m'entendez pas.
Je savois tout comme un autre quel devoir...--Vous le saviez, Monsieur?
Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que
vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis
l'objet de vos mépris?... Où allez-vous, Monsieur?»
J'entendis Mme de Lignolle courir à la porte et la fermer.