bien bas: «Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous
demander.--Monsieur, parlez.--Je ne puis douter que vous n'ayez de
bonnes moeurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais
tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des
aventures galantes et les répète.--Fi donc! Monsieur.--Bon! vous me
comprenez: je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de
conversations avec la comtesse.--Cela n'est pas facile, Monsieur, car
les jeunes femmes...--Oui, aiment en général à causer de mille fadaises
qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et
je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez.--Monsieur, je
suis franche, je ne puis vous répondre...--Tâchez; j'ai de bonnes
raisons pour vous en prier.--Je le crois, Monsieur.--D'ailleurs, vous
n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande
réserve.--Je n'en suis pas fâchée.--Et puis, ses lectures sont choisies;
elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui
instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans
tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.--Oui, ces messieurs nous
assomment! c'est une chose bien désagréable!--Mademoiselle, chez moi pas
plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et
l'amour...»
La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me
fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. «Mademoiselle,
me dit Mme de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une
maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à
compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il
s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir
ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points,
désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je
crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il
y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai
conçue de vous: efforcez-vous donc de mériter le plus promptement
possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous
bien que je lui cède tous mes droits.»
Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un
baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la
comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle
insistoit pour que je restasse, mais un _je le veux_ de madame lui ferma
la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement
qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une espèce de cabinet pratiqué au fond
de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir
d'un ton très affectueux, et Mme de Lignolle, en me donnant un baiser
sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit,
Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?»
Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre,
où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de
quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures,
d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!... Des
plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?... loin d'elle? Heureusement
l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante
lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents
pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour
ainsi dire, le même air... hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à
l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai
que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa
couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me
l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je
pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je
m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre
sollicitude et de consoler sa douleur!... Oui, j'irai; je chercherai le
péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois
de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me
plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.
Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant,
la comtesse!... une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune!
de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!...
A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?... Mais à quelles idées me
livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de
ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me
retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime:
c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie
femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner
de ses nouvelles!
Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre
et respectueuse.
_Mon père_,
_Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je
vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais
vous n'ignorez pas quelle passion consume un coeur que vous avez fait
trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé
l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père,
en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que
vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au
contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que
pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon
père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je
n'aurois pu vivre loin de ma Sophie._
_J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes
adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui
m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne
m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas
prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le
premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que
j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas._
_Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de
revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me
menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà
fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois,
ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus
tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je
vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas
et sa femme embrasseront leur père chéri!_
_En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me
tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de
***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie:
votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez
promptement, mon père, écrivez._
_Je suis avec un profond respect, etc._
P.-S. _Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère
Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai._
Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M.
de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit
appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse;
cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est
commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie
d'aller visiter Mme de Lignolle?... Je n'en ferai rien; va, sois
tranquille, ma Sophie... Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?... Que
m'importe? Quelle idée me vient là?... Le grand mal après tout! je n'y
mets pas un vif intérêt;... c'est simplement de la curiosité... Oui,
mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les époux font
lit à part... Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame;
mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son
appartement séparé... Comment faire pour m'en instruire?... Parbleu!
guetter le moment et regarder par le trou de la serrure... Bon! il n'est
que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront
point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!... Je meurs
de fatigue... Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de
vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.
Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mme de
Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son
lever.
«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me
demanda-t-elle avec vivacité.--Parfaitement bien; et Madame?--J'ai mal
dormi.--Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.--Je
vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant.--C'est
peut-être la faute de monsieur le comte?--Comment cela?... Répondez
donc, Mademoiselle: comment cela?--Madame...--Expliquez-vous, je veux
savoir...--Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être
déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.--Point du tout; mais je
ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime pas à
attendre.--Madame...--Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le
veux.--Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte
atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute
jeune, je crois.--J'ai seize ans.--Il est vrai que monsieur le comte
paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie.--Sans
compliment, le trouvez-vous?--Je ne fais sûrement que répéter à madame
ce qu'elle a coutume d'entendre.--Vous êtes tout à fait polie,
Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez
d'abord.--Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de
madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme,
je pense?--Il y a deux mois.--J'ai conclu de tout cela que M. de
Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu...--Eh bien!
dites donc ce qu'il avoit pu.--Venir cette nuit chez madame.--Jamais
monsieur ne vient chez moi la nuit.--Ou bien, hier au soir, y rester un
peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la
comtesse.--Me tourmenter! à quoi bon?--Quand je dis la tourmenter,
j'entends lui faire ces caresses qui sont très permises entre deux
époux.--Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne
dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée
cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce
singulier propos!»
A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet
de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me
mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble.
Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à
mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de
l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!... Quoi donc! une jeune
personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus
instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si
claire cette phrase: _C'est peut-être la faute de monsieur le comte._
Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie
qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne
lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle
m'eût simplement dit: «Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est
elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner,
dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après
laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse:
_Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon
mari m'auroit embrassée cinq ou six fois?_ Ma foi! Madame la comtesse,
comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que
je ne puis concilier ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de
vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.
Mme de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un
déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la
suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de
Lignolle accourut en criant: «Non, non, je ne ferai point de grâce, je
serai inexorable.--Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais
je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc?--Ce qu'il y a, Madame!
une chose affreuse!--Comment?--Cette nuit vous dormiez tranquille, un
séducteur étoit auprès de vous!--Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur;
mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.--Sans moi, sans le
hasard qui me l'a fait découvrir...--Ce hasard-là ne m'a rien découvert,
à moi.--Le malheureux vous ravissoit l'honneur.--Quoi! l'aurois-je
souffert? ou ne m'en serois-je pas aperçue?--Fiez-vous désormais à ceux
qui se disent...--D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre,
Monsieur?--A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis
qui vous l'ont donné?--Qui? quoi? qu'est-ce?--Qui vous ont
répondu...--Monsieur...--De sa sagesse...--Voulez-vous enfin...--De sa
conduite...--Vous expliquer?--De son honnêteté.--Oh! je perds
patience.--Et qui...»
Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser
directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui
arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que
j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes
sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en
falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de Lignolle,
bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au
collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui
disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que
depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquez-vous, je le
veux.--Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration
secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre;
en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte,
j'approche, je lis un livre affreux, Madame!... le plus dangereux, le
plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!--Ah! nous y
voilà.--Le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes_.»
Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de
Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur
des femmes et ce _Traité de l'inégalité des hommes_. «Oui, oui, s'écria
la comtesse, apprenez-moi cela.
--Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le comte avec beaucoup de
chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se
lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes,
et vous ne tremblez pas?--Que pourroit-il en arriver, Monsieur?--Des
désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe,
corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa
maîtresse.--Séduire, toujours séduire! avec quoi, Monsieur,
et pourquoi?--Aussi je viens de faire maison nette dans
l'antichambre.--Vous congédiez tous nos gens?--Oui, Madame.--Je
n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable,
renvoyez-le, j'y consens.--Je les renverrai tous, Madame.--Non,
Monsieur.--Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un
philosophe.--Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi?--Oui, je
l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les _Pensées
philosophiques_, ou le _Dictionnaire philosophique_, ou le _Discours sur
la vie heureuse_, ou le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les
hommes_, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en
sûreté dans ma maison.»
Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans
doute, M. de Lignolle osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit
de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur,
elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps
en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le
comique antiphilosophe continuoit toujours:
«Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle
n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides
en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère
n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et
plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse
philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais
philosophes[12].
[12] Voyez un gros livre intitulé: _La Religion considérée_; c'est
l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.
--Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup de fierté, vous garderez
pourtant ceux-là, car je le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme
atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très modérément:
«Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais,
du moins, permettez quelques observations.--Faites-m'en grâce, Monsieur,
interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le
veux.--Fort bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien!
cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous
donneront des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne soit
déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, vos laquais deviendront
ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera
vos chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre cuisinier manquera
ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et
sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs
enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de
chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle
de compagnie fera un enfant chez vous.»
Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux éclats devant
lui.
Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un
malheur réel venoit de nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez
de mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner trop court, avois
encore été me coucher sans souper! Et la cruelle comtesse parloit de
renvoyer le déjeuner à l'office! Mlle de Brumont, tremblant qu'il n'en
revînt pas, le reversa promptement dans la chocolatière, qu'elle fit
mettre auprès du feu, dans le boudoir même. «A la bonne heure, dit Mme
de Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé.»
Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit élevé son enfance.
Nous fîmes à peu près trente lignes de complimens respectueux, à quoi
nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept
lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas.
Désolé de voir qu'il falloit entamer la quatrième page de l'interminable
épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat
devoit être chaud. «Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela
d'abord.»
Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de
ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que
je ne pouvois me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle
étoit laide, rôdoit sans cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la
constitution générale de cet individu je ne sais quoi de _philosophique_
qui me faisoit trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi
m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient
de continuelles distractions.
Mme de Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas, s'étant aperçue
plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander
avec humeur si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment où
l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, la fatale chambrière,
en farfouillant dans l'âtre, couchoit la chocolatière sur la cendre. Je
vis le désastre, la plume échappa de mes mains et mes yeux se portèrent
vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque
convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. «Ah!
Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» et la comtesse, si vive
alors qu'il ne falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle eût dû
se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'oeil du côté de la cheminée,
ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un héros[13], dans son
imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa
cette réponse à jamais mémorable: «Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun
le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»
[13] Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses
secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je
vous dicte?»
Emporté par mon désespoir, je lui répondis je ne sais quoi d'assez peu
mesuré. «Cette vivacité sympathique ne me déplaît pas trop»,
répliqua-t-elle; puis, s'adressant à l'indigne servante, elle ajouta:
«Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte.» Cet
ordre généreux porta jusqu'au fond de mon âme le baume de la
consolation. Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style
se ranimer, et, Mme de Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinité
de jolies choses à la chère tante.
La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner
revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont placées l'une
vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse
vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vis d'elle, je touche
au moment heureux!... mais, ô revers plus insupportable que le premier!
un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le
timbre. _Besançon!_ dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève
impétueusement, et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop
légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je
pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure
qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas
que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines
brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. Non,
je ne vois que le chocolat coulant à grands flots sur le parquet.
Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi courbé, les
yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole
entrecoupée, lit:
_Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever,
combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le
parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars,
j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15._
«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse; et, tout en brisant le
papier précurseur, elle continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante!
je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant j'aperçois sous un
fauteuil un débris précieux; je m'élance, je le saisis, je le baise, et
je lui dis: «O bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon unique
espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant je vais m'asseoir
dans un petit coin où je dévore mon insuffisante proie, tandis que Mme
de Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son
boudoir maintes et maintes gambades.
Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites au suisse que je suis
aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.»
Puis elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de Brumont, je vous ai
dérangée de bien bonne heure; mais vous pouvez maintenant disposer du
reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde révérence qui me
fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement.
Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde à
qui j'écrivis.
Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme
de chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit
visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes, et dont
tu as la couleur! Vous concevez qu'étant naturellement poli, je ne fis
pas cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi
que, docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les
yeux. Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette: disgraciée
de la nature, elle avoit eu recours à l'art; je lui trouvai la main
assez légère et le coup de peigne moelleux; mais combien les talens
acquis valent moins que les dons naturels! Combien dans ce moment je
regrettai ma petite Justine!