outrages.--Mes outrages?--Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en
ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous m'épouserez! vous
m'épouserez tout à l'heure... Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce
n'est pas un grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est votre
devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. Je le veux et je
vous l'ordonne.--Mais, Madame...--Point de mais, Monsieur. Je vous
trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille
pas?... On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des
charades?... Vous me ferez un enfant, Monsieur... Vous m'en ferez un!...
Vous me le ferez! vous me le ferez tout à l'heure!... tout à l'heure,...
ici!... là, à cette place-là.»
La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrière
les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet,
dans un petit espace que laissoit découvert le _lampasse_ devenu trop
court, vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era più
dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul
punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.
Quel personnage je fais là, cependant! que le rôle d'observateur est, en
ce cas, humiliant et pénible! Ah! tante bavarde autant que maudite,
pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tôt? Eh bien!
Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis à toi-même? Quoi! tu désespères
de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne
t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une
aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. Écoute ce que dit la
comtesse, et fais un saut de joie.
«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, peut-être qu'en effet ma
tante et Mlle de Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise
plaisanterie. Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit
entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je
crois que c'est vous rendre service que de vous engager à vous retirer
dans votre appartement.--Madame, je vous demande le secret; j'espère
qu'une autre fois je serai plus heureux.--Une autre fois! reste à savoir
si je voudrai...--Madame, dans tous les cas, je compte sur votre
discrétion.--Monsieur, je ne promets rien.--Madame...--Monsieur, je vous
prie de me laisser libre.»
Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma dès qu'il fut dehors.
Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: «Ah!
Madame, que je suis aise!...--Pourquoi donc cette folle joie?
interrompit-elle.--Madame, vous ne pouvez concevoir...--Mademoiselle,
interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous
faire une juste idée de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez
qu'entre lui et moi, tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on
doive se réjouir et me féliciter; rien dont je doive me
réjouir.--Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre
peine qui fait ma joie?--Ce que je dirois, Mademoiselle!...--Que
diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit
chez vous un vengeur?--Un vengeur!--Si je vous déclarois que vous voyez
à vos pieds un jeune homme...--Un jeune homme!--Qui vous aime...--Qui
m'aime!...--Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration
pour vos charmes!--Vous êtes un jeune homme! et vous m'aimez!--Ah! ce
n'est pas de l'amour, c'est...--Mademoiselle de Brumont, êtes-vous bien
sûre d'être un jeune homme?--Jolie comtesse, en vérité, je ne puis avoir
là-dessus aucune espèce de doute.--Eh bien, venez, venez, vengez-moi,
épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!--Ah! vous
n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, je ne
demande pas mieux.»
Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! J'avois raison d'être
content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait... que
tout me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la nature de
celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage
éprouvé: le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques
sourds gémissemens, à la fois douloureux et tendres, annoncèrent mon
triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri.
Triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse du succès,
s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite! Victoire la
plus douce de toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait
jouir encore du bonheur d'autrui!
Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse: aussitôt
que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étois. Préparé à
cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute
adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse: «Charmante
Éléonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes,
uniquement jaloux d'assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont
voulu forcer à me faire _génovéfain_...--Ils vouloient vous faire moine!
s'écria-t-elle; mais vous n'auriez jamais épousé personne! Oh! que c'eût
été dommage!--Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse
que je n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je
ne devinois pas que le destin propice me réservoit l'avantage peu commun
de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois
confusément que j'étois né pour épouser. Je me suis donc échappé du
couvent où l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de Valbrun,
indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parens, m'a
recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercher un asile plus
sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai grâces au hasard favorable
qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge.--Le sort ne
m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse
en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens
soient morts.--Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore! mon
père est encore jeune...--Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble
plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à ce que tous vos parens soient
morts; restez, Flourvac, je le veux.»
Pendant que je faisois à Mme de Lignolle l'indispensable mensonge que
vous venez de lire, je l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes
dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle m'avoit paru
pressée d'être vengée! tant j'avois jugé convenable la prompte exécution
de ses ordres formels!
A présent, lecteur, parlez sans déguisement; n'auriez-vous pas quelque
envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où
je suis avec elle?
Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y passai les plus douces
heures de ma vie; mais je vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs
j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. Près de l'aimable
disciple que je formois, je me rappelai le maître plus aimable qui
m'avoit formé. Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens
inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m'avoient, presque
sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les bras de
sa vive moitié! Je me trouvois à la place de M. de Lignolle, enseignant
à la jolie comtesse les premiers élémens de l'auguste science que
j'avois apprise de la belle Mme de B..., sous les auspices du marquis.
Mais, hélas! des deux femmes rares que m'avoit données mon étoile
singulièrement propice, l'une déjà m'étoit ravie, l'autre bientôt se
verroit abandonnée... Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je
quittois ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé son éducation!
Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une
écolière supérieure à Mme de Lignolle! Charmante enfant, sujet précieux,
chez qui se trouvoient réunis les moyens séduisans et les dispositions
heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui trouvai!
combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activité! La
même nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction
complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus
courtes nuits.
Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand tous deux, enfin lassés,
nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit midi:
«Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du
matin?... Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément,
et, presque nu que j'étois, je courus à ma chambre, j'ouvris la petite
porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!... Heureusement je
vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. Le vicomte, avec un
crayon rouge, avoit griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à
déchiffrer:
_Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de
Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle
agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je
reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?_
Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le
regard qu'elle me lança me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu
de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'étoit pas tout
à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquens soupirs, quelques
mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon
écolière attendoit sa dernière leçon. Qui de vous, Messieurs, l'eût
refusée, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa
rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le
poste que j'occupois, et je me préparois à sortir du lit de la comtesse,
mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, d'une voix ferme, elle
demanda: «Qui va là?--C'est moi, répondit M. de Lignolle; ne vous
levez-vous pas aujourd'hui?--Pas encore, Monsieur.--Il est tard
cependant, Madame.--Oui, Monsieur, mais je suis occupée.--A quoi,
Madame?--Monsieur, je compose.--Qui vous apprend à composer?--Mlle de
Brumont.--Je voudrois bien assister à la leçon.--Cela ne se peut pas,
Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de
faire quelque chose.--Et que faites-vous donc, Madame?--Des enfans qu'on
puisse croire les vôtres, Monsieur.--Que voulez-vous dire?--Que je finis
une charade.--Une charade! voyons donc.--Vous avez envie de chercher le
mot?--Oui, vraiment.--Eh bien, attendez une minute.
«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complète. Je
veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans
encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement
interrompu nos doux exercices.» Elle ne m'en dit pas davantage, mais un
regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre
l'_exercice cruellement interrompu_. Docile avec plaisir, j'obéis, sans
me permettre la plus légère observation. Alors, pour me prouver, après
Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique,
embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps
très conséquemment agir et très distinctement parler, Mme de Lignolle
éleva la voix, et dit au comte: «Monsieur, écoutez-vous à la porte?--Il
le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.--Bon! voici
ma charade: _Amo 'l primo mio._ (Piano a Faublas abbracciandolo.) _L'amo
di molto._--Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.--_Signor, sì_,
soggiunse ella. _M'ama 'l secondo mio._ (Piano a Faublas.) _M'ami! Ah!
m'ami è vero?_» Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l
Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: «M'ama 'l secondo
mio.--_Bravo, signor!_ disse la contessina. _Il mio integrale, benchè
composto da due, nondimeno fa più ch'uno._ (Piano a Faublas.) _Deh! non
è la... la verità? la verità,... ben' mio!_--Ma, disse Lignolo, dunque
in prosa la fate?--_Signor,... sì... in pro..._» Esta volta sulle labbra
della svenuta la parola morì.
Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son
mari, qui vouloit absolument deviner, eût cessé de répéter: _Mon tout,
quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un._ «Monsieur, reprit la
jeune écervelée, plus contente que si elle eût fait un poème épique et
une bonne action, je dois, en conscience, vous prévenir d'une chose
essentielle: c'est que ma charade est une espèce d'énigme qui a deux
mots. Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je
crois que vous ne les devinerez pas.--Je ne les devinerai pas! ah! je
vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une
demi-heure.--Dans une demi-heure, soit; je serai levée.»
Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la
comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que
cette fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, vous savez bien, ma
plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a
critiquée. On l'a critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru
cela?--Oui, Monsieur le comte.--Oui?--Sans doute; l'envie!--L'envie,
vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi
désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une
charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le
disons en même temps; chacun félicite mon rival, et personne ne me fait
le moindre compliment. Cette injustice m'a donné de l'humeur, et je me
suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois
dans la tête. Dans le _Mercure de France_, Mademoiselle, on imprime au
bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de
la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien,
parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une
chose affreuse qu'un homme qui emploie régulièrement trois ou quatre
jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, de l'énigme
et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux
par un peu de gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou je ne
m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, écoutez mon projet: je veux
proposer aux rédacteurs du _Mercure_ d'ouvrir une souscription dont le
produit sera destiné à l'impression d'une grande pancarte qui paroîtra
toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui
auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine
précédente.--Fort bien vu, Monsieur, répondit la comtesse; mais, puisque
nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne?--Pas encore,
Madame», répliqua-t-il d'un air confus. Mme de Lignolle aussitôt lui
repartit: «Monsieur, si vous venez à bout de trouver les deux mots, je
vous promets, en attendant l'exécution de votre grand projet, je vous
promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insérer dans le
_Mercure_ ma charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée,
votre nom à vous qui l'aurez devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne
au public comment et pourquoi je l'ai faite.--Madame, ce que vous me
dites là m'excite encore...»
Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un
laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra
précipitamment, fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh bien, mon cher
coeur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?...
Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous avez les yeux
battus... Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y
connois!... Je t'en félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous,
Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix,
embrassons-nous... Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf
mois!--Un petit-neveu dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se
pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le
bonjour à Mlle de Brumont.»
Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se
pencher à l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant écouter la tante,
j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, épargnez-moi, laissez
à la marquise une erreur...--Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle,
n'êtes-vous pas content de moi?--Au contraire, Madame, je vous rends
grâces de votre discrétion.--Et vous avez tort, Monsieur, elle est
naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.»
M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A propos, Mademoiselle, me
dit-il, je vous rends grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse
des choses difficiles.--Difficiles! mais non, Monsieur le comte.--Oh!
que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment
sensible à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop honnête
compliment du mari, je lui répétai mot à mot l'équivoque réponse que sa
femme venoit de faire: _Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle
et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela._
Après ces politesses réciproques, la conversation devint générale, et de
part et d'autre il ne fut rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à
deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. «Qu'on fasse
entrer», dit la comtesse. Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M.
de Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.--Cela ne se
peut guère, Madame.--Allez donc chez vous, mais ne tardez pas à
revenir.»
Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur le vicomte.--Bonjour,
Monsieur le chevalier.--Eh bien! la lettre à ma soeur?--Je l'ai fait
porter au couvent.--Celle à mon père?--C'est moi-même qui l'ai mise hier
à la poste.--Et ma Sophie?--La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre
est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué.--Partons,
Vicomte, partons!--Comment! partons?--Oui, tout à l'heure...--Ne
sommes-nous pas convenus d'attendre?...--Je n'attends pas un
moment.--Mais songez donc...--Je ne songe à rien.--Aux périls...--Je
n'en connois plus... O ma Sophie! je différerois d'un jour le bonheur de
te voir?--Cependant, il faut différer...--Vicomte, si vous ne voulez pas
m'y conduire, j'irai seul.--Mais...--J'irai seul. Plutôt périr cent fois
que de ne pas la voir aujourd'hui!--Chevalier de Faublas, et la
comtesse?--De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il
s'agit de Sophie?--Et vos ennemis?--Je les défie tous.--Ainsi nulle
considération ne peut plus vous arrêter?--Nulle considération, Monsieur
le vicomte; et, je vous le répète, si vous m'abandonnez, je pars seul...
Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point
altérée.--Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends;
mais je vous demande une grâce.--Parlez, et croyez...--Attendez au moins
jusqu'à la nuit.--Jusqu'à la nuit!--Écoutez-moi: dans un quart d'heure
je dîne avec la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès que
vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sûr que mon carrosse vous
attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me
joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au couvent, je vous le
promets.--A six heures précises, Vicomte?--Chevalier, je vous en donne
ma parole.»
Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-même
me chercher. L'aimable enfant, trop abusée, se crut sans doute l'objet
de la profonde rêverie dans laquelle on me vit plongé pendant tout le
dîner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et
sans distraction, vous occupiez alors mon coeur et ma pensée?
Après le dessert, cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai
plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrèrent les
siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement sur tant d'appas.
Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau!... la jolie bouche!...
Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas d'être abandonnée le
lendemain de vos noces.
Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une commisération trop
naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement,
dans la situation où je me trouvois, une réflexion fait naître une idée
promptement suivie d'une autre réflexion, qu'une autre idée remplace
aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce
qui étoit bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences.
Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oseroit, en pareil
cas, après avoir assigné le point juste où il faudroit s'arrêter,
oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc
votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa
franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.
J'approchai de la comtesse, et, me penchant à son oreille, je lui dis
bien bas: «Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir
seule au boudoir?» Mme de Lignolle se leva. «Madame la marquise,
dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?--Oui,
oui, répondit Mme d'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont
toujours...--Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le
comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!--Eh! Monsieur,
répliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne
défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté! Mais quiconque est
également incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce
me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.»
A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et,
quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite
quand nous en sortîmes.
Cependant mes voeux hâtoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup
à venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annonça la baronne, je
pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient à peine, j'eus à peine
la force de faire à ma _protectrice_ une inclination légère; mais,
aussitôt que cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma
chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, qui faisoit à la baronne les
premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais aucun des
mouvemens de l'objet chéri n'échappe à l'oeil vigilant d'une amante. Mme
de Lignolle me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle de
Brumont?...--Oui, Madame.--Mais vous allez revenir, j'espère?--Oh!
oui,... Madame,... je... re...vien...drai,... oui, je tâ...che...rai,...
oui, Madame, le plus tôt possible!»
J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue que je tremblois en lui
adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!
Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement
l'escalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cochère, je me
précipitai dans la voiture du vicomte.
Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une
religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. «La veuve
Grandval.--Je vais vous conduire à votre chambre, ma soeur.--Non, ma
soeur, dites-moi où sont maintenant rassemblées toutes vos
pensionnaires.--Au _salut_, ma soeur.--Où dit-on le _salut_?--Mais...
dans la chapelle.--Et la chapelle?--Est devant vous.»
Je cours à la chapelle, et mon coup d'oeil inquiet en embrasse toute
l'étendue. Beaucoup de femmes sont en prières; une d'entre elles se
distingue par son recueillement plus profond. Mon coeur s'est ému, mon
coeur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, ses
grâces enchanteresses... Je fais quelques pas, je la vois! grand
Dieu!... Faublas, heureux époux, maîtrisez la violence de ce premier
transport: allez doucement vous mettre à genoux tout à côté d'elle.
Mme de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne s'aperçut pas qu'une
étrangère venoit de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente
prière qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai
que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa
légitime épouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la
foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie; si,
dans l'auguste sévérité de tes jugemens, tu as décidé que mon crime ne
pouvoit s'expier que par une éternelle séparation, Dieu puissant, Dieu
de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtimens ta
miséricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de
frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera pour ta victime un signalé
bienfait; et, si tu daignes combler son dernier voeu, tu permettras qu'à
son heure suprême elle entrevoie encore son époux une fois, une fois
seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière et
reçoive son dernier soupir.»