Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale

personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers

incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se

faisoit entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui

n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle

plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre;

elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans

un cabinet voisin.

Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop

prompte visite m'y reléguoit entra. «Il est là qui change d'habits, lui

dit-elle.--Sans le secours de votre femme de chambre?» demanda-t-il.

Elle répondit: «S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais

pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous

un tiers dans son secret?»

Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. «Bonjour, mon cher Faublas,

me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la

baronne de Fonrose a mis à vous servir?--Content? m'écriai-je; mais

c'est, en vérité, trop peu dire.--Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher

Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense;

demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe.

Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en

moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs;

et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de

reconnoissance, me baiser la main.»

Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son

maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus

qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit

annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne

étoit une excellente comédienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse

à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une

courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit

m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour moi

l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si Mme de

Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à

l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la

complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma

chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: «Monsieur de

Valbrun, partons.--Pour aller où?--Voir Sophie.--Sophie est-elle à

Paris?--Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***.--Tant mieux;

mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois vous

dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me

reste à faire.--Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû

commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.--Êtes-vous jaloux

de me la prouver?--N'en doutez pas.--Eh bien, faites-moi le plaisir de

m'entendre.--De tout mon coeur; mais partons.--Quelle pétulance! De

grâce, écoutez-moi!--Ma Sophie!--Nous en parlerons tout à l'heure.

Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite

maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui

s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce

que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner

quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de

rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup,

étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la

matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux

heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous

reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt

s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé

de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A

son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un

jugement _ténébreux_ venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à

Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Mme de Fonrose...--Moi, d'abord,

interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un

jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à

l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du

mandat qui ordonnoit votre liberté.--Madame, recevez tous mes

remerciemens...--Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi

jusqu'à la fin.--Sophie m'attend.--Bientôt nous parlerons d'elle;

écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la

police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des

informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout

que du chevalier de Faublas.--Comment! déjà?--Pouvez-vous en être

étonné? la déclaration de je ne sais quelle soeur Ursule, qui a,

dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne

prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la

plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué

dans l'enclos des _Magnétiseurs_ par un jeune homme qui se sauvoit en

chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux

officiers de la police Mme Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la

porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que

s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son

taudis, y a été _interrogée sur faits et articles_. Le concours de tant

d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures

ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux

heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous

transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle

est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille

sur tout le reste. Les amis du comte de la G..., que l'un de vos seconds

a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je

jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En

attendant...--En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me

perdre!--Vous vous perdriez sans la voir!--Sans la voir!--Si vous osez

faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce

que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied.

De grâce, attendez quelques jours.--Quelques jours! les jours sont des

siècles!--Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et

lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre

maîtresse?--Elle est ma femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous

interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous

en félicite.--Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en

trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!...--Je vous

crois.--Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son

heureux époux!...--Chevalier, reprit le vicomte, permettez...--Une

qui...--De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi

de ne pas vous exposer.--Hélas! je ne la verrai donc pas

aujourd'hui!--Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais

que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien.

Chevalier, vous réfléchissez; eh bien?--Vicomte, vous me voyez pénétré

de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins,

et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une

preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma

conduite, et j'obéirai.--Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un

asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher.--Pourquoi

monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.--Parce qu'il

n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.--Vous croyez, Vicomte?--Mais je

vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?--Moi, je ne vois pas

trop...--Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire!--Oh!

mais, Vicomte...--Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un

peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier,

je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous

savez que je ne suis point jaloux.--J'aime cependant, lui répondit-elle,

le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi

plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs,

ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne

resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra

bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes

les femmes et l'amant de la sienne.»

Mme de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus

prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui

n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps

en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le

vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais vous

l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se levant. Je fus presque

affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit

encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.

«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place

qui lui convient merveilleusement de toutes les manières.--Une place?

s'écria le vicomte.--Une place, oui. Factotum femelle, elle sera

demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez Mme de

Lignolle.--La petite comtesse?--Oui.--Une demoiselle de compagnie à la

petite comtesse! On en rira.--Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une;

celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.--Mais à

cause de M. de Lignolle...--M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort

vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies

lui reproche des torts,... de ces torts qu'une femme ne pardonne point.

Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je

vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu

étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, capricieuse aussi; je lui

connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de

vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde

ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries

les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir,

d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des

travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le

monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le

bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est

pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui

l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous

charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut

mettre dans la société.--Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma

Sophie!--Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux,

si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos

talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je

ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal

fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle

dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs

femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait

aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces

petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles

littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains

périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous,

si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de

deviner des énigmes.--Voilà, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait

fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme

offensée.--Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi

qui eusse à me plaindre de lui.--Maintenant je le jurerois,

répliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?»

Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: «Au lieu

d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs?

Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de

ma Sophie?--Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême,

et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, car je

m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un

projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le

promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit

pas une chambre...--Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous

chargeriez d'amener après-demain, Madame la baronne?--Après-demain, non,

mais à la fin de la semaine.--O ma Sophie!...--Ne sautez donc pas, me

dit Mme de Fonrose; vous allez vous décoiffer.» Elle ajouta: «J'admire

ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût

un mari qui s'en avisât.--Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir,

il fait nuit; mais croyez-vous que Mme de Lignolle prenne sa demoiselle

de compagnie dès ce soir?--Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.--Et M.

de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?--Vous

savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous

savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatal _je veux_, il faut

que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous

nommerez Mlle de Brumont.»

Nous descendîmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaçoit

une malle derrière. «Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne.

Je priai le vicomte de me venir voir chez Mme de Lignolle le lendemain;

il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de

ce que Mme de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille

pour lui faire cette confidence: «Je crois Mme de B... revenue chez

elle... Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles

et me donner des siennes?--Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que Mme

de B... vous intéresse encore?--Non de la manière dont vous l'entendez,

non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le

marquis l'aura reçue.--Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire

demain.»

M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta

qu'à la porte de l'hôtel du comte.

* * * * *

[Illustration: LES CHARMES DE Mme DE LIGNOLLE]

Monsieur de Lignolle étoit chez madame quand on nous annonça. La

baronne, en me présentant à la comtesse, lui dit: «Je vous amène cette

jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires

aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit,

écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais

c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes,

des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a

rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne

croyez pas que j'exagère, Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime

amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai

trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.--Je vous en

remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je

n'hésite pas.--Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des

demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai

senti que je vous devois la préférence; et puis il faut tout dire, c'est

un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»

La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès

ce soir... «Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc.--Monsieur,

je n'attends pas.--Mais...--Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours

que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que

j'attendisse encore, je tomberois malade.--Si dans le monde on trouve

ridicule...--Que m'importe, Monsieur?--On vous blâmera, Madame,

car...--Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces _car_ dont

vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout

quand vous me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle...--Mais,

Madame, je vous observe...--Oh! que je suis malheureuse!--Je vous

observe que si...»

La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle

avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit: «Je le veux.--Puisque

vous le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il faut bien que cela

soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne

permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on

parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu

de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient

remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas

trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit

priés d'en faire une!... Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez

plus instruite, car... votre figure,... vos manières... Comment vous

nommez-vous, Mademoiselle?--De Brumont, Monsieur.--Vous n'êtes pas

philosophe, j'espère?--Non, Monsieur, je suis honnête fille.--Belle

réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous êtes de bonne famille

apparemment?--Monsieur, je suis noble.--Bon encore cela! bon! Je vois

que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes

arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a annoncée, je limois

le dernier vers d'une charade... Oh! c'est que c'est une vraie charade,

celle-là!... Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.

«Devinez, Mademoiselle, devinez.»

Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu

commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des

définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place

qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée!

s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous

avez raison, c'est une fille vraiment étonnante!--Monsieur, je suis fort

aise, répliqua Mme de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est

surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre

ainsi.--D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de

deviner ma plus belle charade,... une charade dont le plan seul m'a

coûté cinq jours de méditation!... une charade dont j'ai travaillé le

style pendant neuf jours et demi... Enfin, j'ai changé dix-huit fois le

premier vers,... oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en

dormant.--Comme Voltaire, Monsieur le comte.--Ah! Mademoiselle, Voltaire

n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à

mon ouvrage; comment le trouvez-vous?--Très saillant, Monsieur, et plein

de charmantes antithèses.--De charmantes... Vous nommez cela des

antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!... Je

n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que

certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne

des antithèses... Mesdames, cela s'appelle des antithèses.

--Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de

ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises.--Comment,

Madame, des bêtises?--Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous

mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons,

s'appellent des bêtises.--Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse!» Il

revint à moi: «Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour

vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites

avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse,

ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides,

chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades

et des antithèses...--Laissez-moi faire, Monsieur le comte;

que j'aie seulement le bonheur de lui plaire...--Vous lui

plairez!--Croyez-vous?--Vous lui plairez, j'en suis sûr.--Eh bien, je

lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en

donne ma parole.--Et vous me rendrez, Mademoiselle, un véritable service

dont je serai très reconnoissant.--Vous avez trop de bonté, Monsieur:

une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir.

Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre

chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter à remplir auprès de

sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en

paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant

à vous, toujours désintéressés, je vous jure.--Revenons à mon ouvrage.

Vous le trouvez?--Surprenant! d'une simplicité... sublime! Mais,

Monsieur, comment faites-vous?...--D'abondance, interrompit-il; mes plus

longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je

compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de

Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le

faut: aussi mes vers sont très faciles.--Et vos charades ont le mérite

d'être faites en bouts-rimés.--Justement: chaque poète a son faire, et

voilà le mien.--Vous ne me disiez pas cela!--Diantre! c'est mon

secret!--Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux

esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que

chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement

modeste de _Mes fantaisies_, _Mes souvenirs_, _Mes essais_, _Mes

délassemens_, _Mes caprices_, _Mes loisirs_, etc.; lisez les petites

chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de

fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs

prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant

la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, de nos

petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la

mode; lisez nos odes _germaniques_, nos épouvantables tragédies; lisez,

Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre

manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute

en bouts-rimés.»

Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en

l'accablant d'éloges. «Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade

vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer

cela?--Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance

publique.»,

Il prit une plume, et sous le mot _malpropre_ il écrivit: «Par M.

Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de

Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du

régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et

militaire de Saint-Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***.--Quoi!

Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!--Mademoiselle, c'est

l'usage... Là!... vous lirez cela dans le _Mercure_ de la semaine

prochaine.»

Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle

verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics;

ensuite, il s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez prendre Mlle

de Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je

vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite.

Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!--Monsieur, répondit la comtesse,

je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une

affaire arrangée.»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 · 第 8 / 12 段