mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces
larmes qu'ils aient jamais versées! et mon coeur est plein d'un
sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une
bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée!
Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il
le distribue?... Il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous
monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits
du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir
ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les
douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux,
nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton coeur. Oh!
que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur
leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions!
A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main
qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange
libérateur!... Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste
une âme divine... O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les
orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées... Les veuves! les
filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée!... Respectez la
beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment
d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des
hommes.
Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les
périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout
différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes
me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un
coup d'oeil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé,
reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur
les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les
consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je vis le
moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger
qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma
mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que
m'avoit dit Mme Leblanc. «Griffart!» m'écriai-je. Le vilain monsieur qui
m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Griffart! «_Qu'est-ce que y
a?_ me dit-il.--Comment! tu ne me reconnois pas?--_Je ne sais pas
encore._--Et vous, Messieurs?--_Pis qui n' sait pat, lui_, répondit l'un
d'eux, _nous n' savons pat itou_.» Alors je pris noblement un air
dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je
toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma
bouche ces mots: «Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le
fils du commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes
coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou
bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets,
subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi,
avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de
tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant à Griffart: «Eh
bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?--_Pat encore, note
maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons
reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole.
Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique
ça qu'elle n' gourera pas Griffart._--Et si elle se présente au bout de
la rue?--_Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11] z'avec les
enfans perdus._--Et de ce côté-là?--_Tout de même pour changer.
Trouve-tout bat l'antif avec les lurons._--Avec les lurons! tenez, mes
enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter
tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille
de vin à un sieur Florval qui demeure là,... dans cette allée, au
cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au
cabaret le boire avec tes camarades.»
[11] En termes d'argot, _allumer_ signifie guetter; _battre l'antif_
veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre
n'est pas instructif!
Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens plus grossiers
qu'énergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dégoûtans que
ridicules, et leur joie m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès
qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même: d'un côté,
Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre, Trouve-tout et les
lurons... Oserai-je y aller?... m'exposerai-je à un second examen?...
J'ai peur... Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent a,
disent-ils, pris des habits d'homme... Si je pouvois me déguiser en
femme!... Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!...
Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la
fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?...
Allons-y... Peut-être qu'avec de l'argent... Allons-y,... nous verrons;
toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout
de la rue présenter aux lurons le fils du commissaire... Allons,
montons... C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui
peut.
J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laissé sa porte
entre-bâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri
perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle
avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur
les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour
la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se
dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étois pas monsieur le
commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma
bourse un double louis: le plus doux espoir brilla sur sa figure
maintenant rassérénée.
«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi...--Je le veux bien»,
interrompit-elle; et, plus prompte que l'éclair, elle courut à sa porte
qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile
vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient un rideau; à son
alcôve... «Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si
vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous vous seriez épargné
d'inutiles démonstrations qui doivent coûter à votre amour-propre autant
qu'à votre pudeur... En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes
intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que
tu me fournisses des vêtemens de femme et que tu m'aides à
m'habiller.--Je le veux bien, répondit-elle.--Cela est charmant! Tu veux
tout ce qu'on veut, toi!--Dame! il faut bien faire son état.--Que me
donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crotte du haut en
bas!--C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un
mauvais temps.--Et ce caraco tout déchiré?--Je l'ai arrangé comme ça
lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me
payer.--Et ce fichu tout sale?--C'est un vieux moine qui me l'a
chiffonné.--Et cette baigneuse toute roussie?--C'est que mon amoureux,
dans un accès de jalousie, l'avoit jetée au feu.--Allons, Mademoiselle,
reprenez vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi
tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux
louis sont pour le secret.--Voilà qui est parler! foi d'honnête fille,
_Fanchette_ va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement
du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix coûtant: quatre louis. Et
par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son
panache, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que
vous êtes bien gentil.--Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien
obligé du reste.»
Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine à me
la fournir médiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas
outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit
ensuite m'alloit aussi bien que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet
habit vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle après un
moment de réflexion, je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus
joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois hâté
d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très indécemment. «Non,
Mademoiselle, non, vous dis-je...
«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le
plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras
dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai
encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et
garde-toi bien de dire un mot à personne.--Je vous le promets. Je vous
aime, parce que...--Va, Fanchette, va vite.»
Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, quand j'entendis la
clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi
lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non
moins familier que s'il eût été chez lui, me dit bonjour sans me
regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que
ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit
fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochoit les meubles et
battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit
à peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté;
puis, en se relevant, il se fit à lui-même, après quelque jurement
préparatoire, cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.» Il ajouta:
«Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas
revenu c'te nuit avant ce matin,... t'as enragé de ça comme d' juste...
Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!... Què
plaisir dans cet endroit-là!... y a des personnes qui s'y ruinent...
avec z'un agrément!... c'est charmant d' les voir... Mais c'est qu'i
sont contens!... Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!... excepté
z'un qui en a tué z'un autre, mais v'là tout...»
A ces mots il se leva pour venir droit à moi; mais sans le vouloir il
prit à gauche, et se jeta sur la croisée, dont il brisa quelques vitres.
Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et pendant
quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit
beaucoup amusé si j'avois eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il
enfin, c'est toi... Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe... Mais j'
suis gris... Oh çà, je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois
bleus!... t'es blonde, et tu me sembles brune!... t'es petite, et j' te
trouve grande!... Ah çà! j' suis dedans, c'est clair... Mais, quoique
ça, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton
z'amoureux.»
Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint,
je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis
deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute
entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher,
roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique! Ce qui
faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet
indigne combat, c'est que je n'étois pas commodément vêtu pour faire le
coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu longtemps balancer
incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manière d'escrimer cette
différence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je
tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme
un cocher, négligeoit la parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me
retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit pas le moins
maltraité; mais, avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins
accoururent au bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion de
se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous
charger d'imprécations et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous
descendirent, et nous livrèrent à la garde que l'un d'entre eux avoit
été chercher.
Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me
donnèrent la main; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de
la rue, je passai triomphant au milieu des _lurons_, qui n'attendoient
pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur
prétendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous
courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla le bel habit
du Panthéon! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec
quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres
filles, Dieu vous préserve de la garde de Paris!
Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du
magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!... Un pesant
caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils
n'avoient point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme
publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu
de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on
eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense;
et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana
cet arrêt sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à
Saint-Martin.»
A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai
que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en
certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui
dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le
chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se
vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre
apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent
compagnes prostituées, transférer à la métropole!
Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison?
Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré
une foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de
répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas
toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque
aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là? Avec de l'adresse
et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisément que
celles de la Bastille... Mais je devois surtout me hâter; un instant
pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la
seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille
accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas
venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours
quelques amis... Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances...
Rosambert... Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin.
Derneval est plus loin encore... Mme de B... n'est peut-être pas
arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la
compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme?... c'est à elle...
Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander... Non. Duportail est là qui sans
doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever
encore... Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de
voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite
maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est son hôtel; le
commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.
Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux
heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée
quand on vint appeler Fanchette.
Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier
guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups
d'oeil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la
prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa
voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place
sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue:
«Madame, que de remerciemens...--Vous ne m'en devez pas,
interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où
vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour
vous obliger personnellement, je vous assure.--Cependant,
Madame...--Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.--Pourquoi
refuseriez-vous le juste hommage...--Bon Dieu! cela fait des phrases! Je
ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en
prie.»
Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas
quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand
service et me traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure,
et ce que j'allois devenir.
La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de
parler. «Savez-vous lire? me demanda-t-elle.--Un peu, Madame.--Et écrire
aussi?--Tout de même.--Vous coiffez?--Les femmes?--Eh mais, sans
doute.--Assez passablement, Madame. Est-ce là tout ce que...--En voilà
assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me
questionner.»
Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue,
m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à
mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul
pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma
libératrice reparut: elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle
m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur,
disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever
mon fichu. «Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma
poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut
secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main
n'est pas plus unie que cela.»
A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus
pénible: cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de
chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses
soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses
bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons
offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint
aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.
Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même
temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!... Madame, vous
abaisserez-vous à servir votre servante?--Eh mais, répondit-elle, si je
veux bien en supporter la peine et la honte?--Madame, je ne le
souffrirai pas!... Je ne le puis souffrir... Vous êtes trop
bonne.--Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement
modeste qu'opiniâtre?»
Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que
sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions
trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.
Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont
j'espérois n'être pas aisément dépouillé. «Que d'entêtement! quelle
sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois homme,
Mademoiselle y feroit moins de façon.» A peine avoit-elle dit, qu'elle
passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide,
remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné
caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.
O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre
Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que,
l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps
promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai
besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma
toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise
qu'elle m'ordonna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je
redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus
pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement
maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous,
la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune
garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination,
jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, elle
m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore
la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le
tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit
en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet
ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux
heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du
magnétisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen
garder mon secret?
Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes
dépens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il
faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas
qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos
à l'ennemi.
«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges
manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée.»
Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la
personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la
colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un
coup d'oeil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je
vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de
rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que
je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que
depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un
grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout à son aise un
innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique.
Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me
consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me
promettoit ma mésaventure.
«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de
telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus
accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre,
et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon!--Pardon!
répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne
s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?--Assurément non,
répliquai-je, un peu étourdi du reproche.--Eh bien donc, reprit-elle
avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable
offense...»
Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et
surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se
réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour
donner du coeur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans
cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante
pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration
d'amour et de guerre: «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas
longtemps, Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: «Quoi que vous
puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous
préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce
sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces.»
La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette
dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu
près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si
simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit
sans indiscrétion, et devoit même se montrer.
On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut
disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver
encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur
le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit
partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour.
«Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,... dépêchons-nous
d'achever cette plaisanterie.»
Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même
quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.