_belle-mère_!--Faublas, dis-moi donc quelle aventure...--Conte-moi,
Coralie, par quelle métamorphose...--Monsieur, je suis mariée.--Je suis
marié, Madame.--Mais cet événement-ci me fait trembler pour l'honneur de
M. Leblanc!--Mais, ô ma Sophie! je crains bien de succomber encore à
l'occasion!--Tiens, mon joli garçon, franchement tu arrives à propos,
car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux.--Tiens,
Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie
femme ne peut jamais me déplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un
habit et d'un souper.»
Mme Leblanc me fit donner une robe de chambre et commanda qu'on me
servît. On m'apporta la bouteille si nécessaire et la volaille tant
désirée. Je bus avec l'empressement du musicien le moins sobre qui,
depuis trois heures d'horloge, concertant sans relâche en bonne maison,
n'a pas trouvé le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la constante
avidité de tel maigre auteur qui, tous les lundis sans faute, admis à la
table de tel gras libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la
semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps de la manière la plus
utile, Coralie me contoit en peu de mots son histoire.
«Quelques jours après la comique catastrophe qui me ravit en même temps
le père et le fils, un grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc me
fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et m'offre sa foi, que je ne
puis refuser, puisqu'il est riche. Je l'épouse donc...--Tu
l'épouses!--Oui, je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque
chose de plus fort: c'est que depuis trois mois je suis fidèle; mais
cela commençoit à m'incommoder. Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite
pour être réduite au calendrier des vieillards.--Madame, en ce cas, je
crains bien de n'être pas arrivé chez vous aussi à propos que vous me
faites l'honneur de le croire.--Bon! est-ce que tu veux des complimens?
Ne sois donc pas si modeste, Chevalier. Pour revenir à M. Leblanc, je
l'épouse donc. Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine de
malades imaginaires et de prétendus docteurs. Mon mari, que chaque jour
le magnétisme enrichit davantage, m'enseigne la _fameuse doctrine_, que
je pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. Tu sais, mon ami,
que je suis née rieuse, et que toujours je me suis divertie aux dépens
de ceux que j'attrapois. D'ailleurs, on m'éleva pour les tréteaux, et le
somnambulisme est presque une comédie publique. D'honneur, au mariage
près, ma nouvelle condition ne me déplaît pas: Coralie ne danse plus,
mais elle magnétise; elle prophétise, au lieu de déclamer: tu vois qu'il
me reste toujours un rôle à jouer, et que dans le fond je n'ai fait que
changer de théâtre.--Fort bien, Coralie; mais, à présent que j'ai soupé,
parlons sérieusement: tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?--Assurément
non.--Tu consens à passer la nuit avec moi, malgré l'hymen?--Malgré
l'hymen! dis donc à cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit, et je
suis obligée de te dire que celui qui paye et le mari, c'est la même
chose; et puis j'ai lu quelque part qu'on avoit toujours du goût pour
son premier métier. Je n'ai pas oublié le mien, Faublas; je sais
d'ailleurs que depuis longtemps les honnêtes femmes s'en mêlent: je te
réponds que jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers que moi et
pour un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse.»
Je rendis à Mme Leblanc son baiser, et repris ainsi la conversation un
moment interrompue:
«Ton mari où est-il?--A Beauvais, pour des affaires de famille.--Et ta
femme de chambre ne causera-t-elle pas?--Tu as raison: que je suis
étourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.»
A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa maîtresse lui dit:
«Tenez, voilà un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de
dire à mon mari que monsieur a couché avec moi: car je réponds que vous
en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse. Allez.»
Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment
héroïque, Mme Leblanc entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.
Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas
sa promesse, et Vénus, apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain,
pour amener l'heureux moment dont elle avoit conçu l'espérance au
dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son
art nouveau: comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son
désespoir, ce reproche amer à mon coeur: «_Ah! chevalier de Faublas, que
je vous trouve changé!_ D'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n'aurois
pas prophétisé celui-là.»
Et moi, qui ne me souciois point d'entrer dans les détails d'une longue
justification, je fis avec Mme Leblanc ce que j'avois fait auprès de
Mlle de Valbrun: je m'endormis sans répondre un mot.
Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon histoire de ne renfermer
aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la
moralité qui sort ici du fond même du sujet! Admirez avec combien de
justice et par quelle inévitable fatalité les deux plus indignes rivales
de Sophie se sont trouvées, l'une après l'autre et de la même manière,
précisément punies par où elles avoient péché.
Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût
cet ouvrage en paroître un peu moins moral, n'imputons pas à la _fameuse
doctrine_ un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la
_science_, que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la
pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve
de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'être rigoureusement
exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la
crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une
seconde fois.
Il étoit à peu près huit heures du matin, quand Mme Leblanc me fit
endosser un large habit noir qu'elle venoit de choisir dans la
garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit à
prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun quel asile ma bonne
fortune m'avoit offert. La commission étoit délicate: Coralie voulut
bien s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit
partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte,
mit les verrous, et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, elle
avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroupés. L'un
d'eux, en prenant le marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette
religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition dans les
maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chénon; toi,
Griffard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici
avec moi: nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une
maison publique.» Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle,
m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier, me dit-elle alors,
tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppôts de la police y
sont déjà.--Ils y sont, Coralie!--Oui, mon ami. Tout en donnant ses
ordres, l'exempt a frappé, mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que
le temps de voler ici pour t'avertir du péril.--Mais par où donc leur
échapperai-je?--Par là, Faublas. Monte tout au haut de ce petit
escalier, grimpe sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te
casser le col.--N'aie pas peur.»
Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai aux mansardes, je
passe par la fenêtre, je saute sur une gouttière, et je marche avec
cette précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'inégalité du
terrain que je parcours. Il y avoit quelques minutes que je me promenois
de précipice en précipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma
vue plongeoit, je découvris un homme qui, m'ayant aperçu, donnoit
l'alarme. Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un taudis dont
l'entrée étoit seulement défendue par un mauvais châssis garni de
carreaux de papier. Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un jeune
homme qui, d'une voix foible, me dit: «Que viens-tu faire ici? Que me
veux-tu? Toujours victime de l'injuste mépris des hommes, j'aurai donc
vainement espéré pouvoir du moins dérober mes derniers tourmens à leur
insultante pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi
viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur de mon heure
suprême?--Infortuné! que me dites-vous! je suis loin de vouloir
redoubler vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne puis-je
vous offrir quelque consolation!--Je n'en veux pas, laisse-moi; je suis
trop heureux de mourir, si je puis mourir sans témoins.--Vous me faites
trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si honteux que vous ne puissiez
l'avouer à personne?--Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais
mille fois moins que ne le seroit l'humiliant aveu qu'en vain tu
prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»
Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas aperçu, couché près de
lui, se réveilla, me tendit les bras, et cria: «J'ai faim.--Pourquoi
donc ne pas lui donner à manger?--Pourquoi? répondit le jeune homme;
pourquoi?» Et d'un ton douloureux, de ce ton qui perce le coeur et
déchire les entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!--Ah! pauvre
malheureux! quoi! la misère...--La misère, interrompit le jeune homme,
la misère! il est donc vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la
vertu même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard de la naissance
dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmentée de
mille besoins et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma faute si,
faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir l'ingrate fortune, je ne
me suis livré qu'à des travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles;
qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles étoient honnêtes; qu'à des
dangers ignobles, parce qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu
depuis à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être ouvert une carrière
également utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontré
que des confrères intéressés à nuire au talent qu'ils soupçonnent; que
des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas;
que des amis hors d'état de me prêter dix louis pour acheter _une grande
cause_? Suis-je coupable pour m'être associé une compagne d'infortune
lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui est le
plaisir des gens riches et le besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on
de ce que, docile à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art
destructeur par lequel nos belles dames trompent le premier de leurs
voeux, mon honnête femme m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est
augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon
épouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas!
si ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de mille accidens,
agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourmens de toute espèce,
qui osera dire que la faute en est à moi? Cependant je me suis vu
l'objet de leur dérision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations
m'ont été prodiguées, il m'a fallu supporter la menace et dévorer les
affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobres, tous enfin se
sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche
les souilloit, comme si je portois sur mon front détesté le signe de la
réprobation publique! Grand Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu
puissant, qui lisez dans les coeurs, vous savez si jamais ma conduite a
justifié le mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce
que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable!--Quoi!
personne ne vous a secouru?--Une fois seulement, pressé de ma détresse
extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me fis cette
violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disoit mon
protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle
barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde
de valets!... Sans doute j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière,
j'ai souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été chercher la
bienfaisance dans le palais d'un riche! on n'y trouve jamais que la
charité! J'ai souillé, par une bassesse, ma vie jusqu'alors
irréprochable... Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme
forte, si tu as conservé cette fierté de caractère que donne et justifie
la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvois, quelque
pressant que fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours
accordé de la sorte; tu sens que de tous mes affronts le plus
insupportable devoit être le dernier; que la mort devenoit mon unique
ressource... Non,... généreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus
temps pour moi... Je revins ici désespéré!... depuis trente-six heures
trois pommes de terre ont nourri mon enfant... Non, généreux inconnu, je
vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps... Mais,
je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent... O
mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé aux plus pénibles épreuves;
si, comme moi, tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et la
faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses entraîné dans ma
tombe; mais le Ciel t'envoie un libérateur. O mon fils! je me sens plus
tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est, je le vois,
sensible et bienfaisant... Monsieur, veillez sur son enfance, et
laissez-moi mourir.--Pourquoi mourir? quel aveugle délire précipite
votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que
vous fit un homme impitoyable, votre coeur se seroit-il ouvert à cette
vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain tout secours
étranger, qui rejette orgueilleusement celui que présente une main
inconnue? ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement aux
douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes?--Non. Le plus tendre
intérêt règne dans vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est
encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment
d'humanité.--Eh bien, vivez pour la société, que son injustice envers
vous n'a point privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice
lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, qu'une mort prématurée
livreroit sans défense aux coups du sort qui vous outragea trop
longtemps; vivez pour moi... Oui, sûrement, votre enfant sera le mien;
oui, je le reverrai, mais je veux vous revoir tous deux... Mon ami, ne
vous obstinez point à garder une résolution funeste,... ne me refusez
pas,... écoutez-moi... Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau,
continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai
négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser de remplir. Je vous
l'avoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes
frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que de familles
honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, j'aurois peut-être
soutenues avec une partie de l'argent prodigué dans mes vains amusemens!
et que de malheureux sont peut-être péris, que j'aurois pu sauver de
leur désespoir! Mon ami, daignez m'aider à réparer cette faute que je ne
me pardonnerai point... Je ne prétends pas vous offrir un foible secours
qui ne vous arracheroit que pour un moment à l'horreur de votre
situation déplorable: deux cents louis sont dans cette bourse,
empruntez-m'en la moitié...--La moitié!...--Empruntez, je vous en
supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgens, vous
mettront à portée de perfectionner vos talens, vous donneront le temps
d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connoître enfin.
Cent louis commenceront peut-être votre fortune! Eh bien, mon ami, quand
vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à
consoler, et, la première fois qu'un malheureux vous aura dû la vie,
vous aurez acquitté votre dette envers moi.--O bienfaisance! ô
générosité!--Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage,
embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misère n'est
honteuse que lorsqu'elle est le fruit de l'inconduite; et presque
toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge
de celui qui le reçoit.--O mon ange libérateur!... C'est la
Providence... Oui, c'est Dieu,... c'est Dieu lui-même qui t'envoya pour
nous sauver... Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai
remercier l'Éternel,... j'irai,... j'appellerai sur toi les bénédictions
du Ciel.»
Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenoit sa
petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O
moment plein de charmes! comment exprimer vos délices!
«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'étoit ranimée, daignez
m'apprendre à qui je dois la vie.--Je ne puis.--Vous refusez de me
dire... Monsieur, reprenez votre or.--Mais...--Vous voulez vous dérober
à ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.--Mais
auparavant sachez les raisons...--Monsieur, je n'accepte pas.--Eh bien,
je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le
chevalier de Faublas.--Le chevalier de Faublas! _Où tant de vertu
va-t-elle se nicher[10]?_--Comment!...--O mon bienfaiteur! pardon, mille
fois pardon; je vous offense bien involontairement.--Mes premières
aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez
d'abord; peut-être êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O
mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de
la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me
connoissez pas encore.--Ah! pardonnez vous-même une exclamation sans
doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime.
Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent coeur on ne peut
s'égarer longtemps.»
[10] On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.
Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui
demandai son nom. «Florval, me dit-il.
--Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous sincèrement disposé à
m'honorer de votre amitié?--Quelle question!--Je vous reverrai donc dans
un temps plus heureux?--Quoi!...--Florval, il faut que je me cache, je
ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.--On vous poursuit!
Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage
être confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être?
Que n'en prenez-vous un autre!--Lequel?--Tenez, dans ce coin, ces
guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu
toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai
pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en
donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous
déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus
laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont
encore assez poudrés.»
Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire
à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.
«Ainsi vous êtes avocat, Florval?--Hélas! oui, Monsieur.--J'avois
toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête.--Ah! Monsieur,
quel métier! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être
pas obligé de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des
requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux
petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, quel métier! quel
métier!--Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez
être occupés tous?--On le croiroit; mais d'abord _l'ordre, l'ordre
fameux_, est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus
que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui
lui sourioit, mais négligeant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la
même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations,
brocher des factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les
chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante
cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés!
Ah! Monsieur, quel métier!--Allons, Florval, tâchez de vous faire
connoître, et...--Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts
ils me donneront, par combien de _remises_ ils fatigueront ma patience,
avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque
insurmontables!--Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute;
songez aux orateurs célèbres: ils eurent, comme vous, des obstacles à
vaincre...--Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant:
la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que
ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si
petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations
usurpées? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit
et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite,
manoeuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas
toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le coeur,
je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère
E..., toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une
indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! quel
métier!--N'en est-il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation?--On
peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables
honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore
toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités
journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne
s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire!
Ah! Monsieur, quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop près. Eh! qui
voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin
quelque malheureux à défendre, au risque d'être _rayé du
tableau_!--Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.--Il est
vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage
pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux
jours... Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt... Je ne puis
descendre dans la rue... Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne
prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.--Mon ami, j'y
cours.»
Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté
fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas,
j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés; comme si j'avois
eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins
l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine à
découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant
au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit
au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un
procureur-syndic. «Adieu, Florval; si par hasard on vous
questionne...--Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer
au moindre péril!... Mais serai-je longtemps sans vous revoir?--Je n'en
sais rien, Florval.--Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur
de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.--Florval,
je n'oublierai pas mon ami.--Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur,
adieu.»
Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite
voix claire, me cria: «Adieu, mon papa.»