Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers mots qu'elle a

prononcés, je me suis jeté hors du lit. Tandis qu'elle flotte

incertaine, je mets précipitamment le _vêtement nécessaire_, non pas à

mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en son véritable lieu. Je

prends mon épée, j'avance à tâtons, je pousse une porte entre-bâillée;

et, si je calcule bien, je dois être maintenant dans la première pièce

où m'a d'abord reçu la femme de chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui

confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui

dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais très distinctement,

répète sans cesse: «Bathilde, ouvre-moi donc!»

Cependant Mme Desglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre à

coucher, elle s'avance dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée,

elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui répondre, je

m'arrête, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher,

elle a passé tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous soyez, dit-elle

alors, veuillez au moins m'entendre: ne me perdez pas tout à fait, fuyez

sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me

gardez le secret.»

C'étoit mon intention; je comptois m'élancer dehors dès que la porte

seroit ouverte; mais l'infortunée dévote l'ouvre trop tard. Après que

Mme Desglins a tourné deux fois la clef dans la serrure, à l'instant

même où M. de Flourvac pousse l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est

point encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit qu'elle entend,

paroît avec de la lumière. Quel spectacle pour chacun de nous!

La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond, sur ma

gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns après les

autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de

la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile

d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, Mme Desglins, consternée,

tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas

fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours

entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable

de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je

m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!--La perfide! répond l'officier

furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs!»

Je veux parler, je veux justifier Mme Desglins; mais le jeune homme,

peut-être trop vif, ne m'écoute pas et tire son épée, que rencontre

aussitôt la mienne. Aux premières bottes, je sens que le jeune Flourvac

n'est pas fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit

forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du

combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une

prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris

d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à

l'entrée d'une allée qui me paroît spacieuse: là, je romps brusquement

la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu

redoutable, me poursuit; et, l'obscurité ne me permettant pas de courir

vite, il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de

nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet trop foible, saute à

dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le

vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit.

Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que Mme

Desglins m'a parlé: je la trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans

l'enclos _des voisins les Magnétiseurs_.

Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne

dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma

position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me

plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique

davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais, qui

se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma

chemise, hélas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune

homme à qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par

quel temps et dans quel costume il est réduit à faire, de jardin en

jardin, la plus pénible des promenades!

Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au

bout du vaste enclos des _Magnétiseurs_, arrêté par une grille qui le

fermoit. Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon épée,

et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de

manière à tout renverser s'il étoit possible.

Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans

ton énorme gueule où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos

circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgré mon espadon,

peut-être je serois demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait

ce qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y eût encore trouvé

vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. «En voilà encore un!

s'écria-t-il; comme il est fagoté! queu vêtement pour l'hiver! et pis

c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois

de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout!

comme si nos ancêtres, qu'avoient cent fois pus d'idées que nous,

n'avoient pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez,

Monsieur le _préiambule_, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout

du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez

tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande

de votre grâce, Monsieur _le sozambule_, allez vous coucher avec tous

ces autres... Non, pas par là,... tenez donc, par ici...»

Je ne savois si je devois répondre, quand une femme furieuse vint à

nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entraînant avec elle:

«Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur

qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai bêtise! que de

balivernes!... gni en a pas un, va, de ces chiens de _cornambules_, qui

nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»

Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai

l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque

coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer,

j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, où, dans une immense

salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir

beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne paroissoit vide.

Cependant j'en découvris un qui l'étoit; tant de besoins si pressans me

faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'à

lui. Là, je me dépouillai promptement du _vêtement nécessaire_; il étoit

tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor,

je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je

mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise

imprégnée de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon

individu déjà presque inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis

délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai

dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire

adage qui tous les jours nous dit: _Le plaisir vient de la douleur._

Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est passé, la

foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le

plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut

ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu

dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du

corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui

m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au

dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espèce de

maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la

peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment

satisfaire ce vif appétit, un moment oublié pendant mes plus grandes

anxiétés, mais à présent revenu pour me crier sans relâche qu'après les

fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la

journée qu'une tasse de chocolat?... O ma Sophie! sans doute je dois des

larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de ta tendresse; mais au

moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au

moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vêtemens. Il est

bien plus à plaindre, ton malheureux époux! Le moyen que sans nourriture

il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge,

sans habit et sans souliers!

Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, lorsque plusieurs

personnes, étant brusquement entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut

aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avoit

pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paroître

plongé dans un profond sommeil, dont les douceurs étoient bien loin de

moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de

plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut

mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs

tranquillement dialoguer ainsi:

«Je ne le connois pas.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi, dit-elle;

mais attendez donc... Si fait, si fait,... je... je sais qui c'est,...

un nouveau venu.--De ce soir?--Oui.--Tant mieux.--Il n'a pas mauvaise

mine.--Pas du tout.--Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.--Cela

n'est pas étonnant, vous l'avez mis au baquet, Madame.--Oui,

répond-elle.--C'est cela; le baquet, la diète!...--Sans doute, sans

doute.--Son sommeil est-il bien naturel?--Il n'y a qu'à le lui

demander.--Oui, s'il veut le dire.--Essayons.--Soit; parlez-lui.

--Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?... Il ne répond

pas.--Faites-lui une autre question, Madame.--Jeune homme, reprit-elle,

pourquoi êtes-vous venu ici?... Allons, il ne dira mot.--Eh bien,

faisons-lui l'opération, Madame.--C'est mon avis.--Et le mien.--Et le

mien.--Et le mien.»

A ce mot _opération_ je frissonnai, une sueur froide me prit quand je

sentis qu'on levoit ma couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle

en la rejetant aussitôt, il est tout nu.--Il est tout nu!

répétèrent-ils.--Tenez, sur cette chaise sa chemise!--Toute

mouillée!--Trempée comme si on l'avoit mise dans l'eau!--Oui, ma

foi!--Tant mieux, c'est qu'il a transpiré.--C'est qu'il a

transpiré.--C'est qu'il a transpiré.--Effets d'une crise.--Crise très

heureuse!--Sans nous il avoit une fièvre inflammatoire.--Putride.--Ou

une apoplexie.--Ou une catalepsie.--Ou une paralysie de poitrine.--Ou

une sciatique dans la tête.--Et il couroit grand danger!--Et il étoit

perdu!--Et il seroit mort!--Oh! oui, il seroit mort.--Il seroit mort.»

Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois à me rassurer, ils

répétèrent en choeur que je serois mort.

L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour dire: «C'est pourtant à

vous, Madame, qu'appartient l'honneur de cette cure!--En vérité, je

le crois, répondit-elle.--Puisque cela va si bien, que ne

recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle lui répondit: «Très volontiers;

mais faites-lui donc donner une chemise.»

Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt apportée, on me posa sur

mon lit de manière que mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans,

furent ensuite supportés par le premier bâton d'une chaise, sur laquelle

il me parut que s'étoit assise la dame que l'on venoit de prier de se

mettre en _rapport_[5]. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes

deux jambes dans les deux siennes, promena doucement sur plusieurs

parties de mon corps sa main, que je trouvois familière, et d'une façon

tout à fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop

prudent pour témoigner combien cette _opération_ de nouvelle espèce

étoit de mon goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit

quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.--Oui, qui tient de

la léthargie.--Tant mieux, il produira plus sûrement le

_somnambulisme_.--Sachons donc s'il parleroit maintenant.--Madame,

voulez-vous bien l'interroger?

[5] Mot technique.

--Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme agit-il sur vous?» Je ne

répondis pas un mot, mais je trouvai la question presque impertinente.

Me demander si le magnétisme agissoit sur moi, sur moi dont

l'imagination si promptement s'allume, dont le sang s'enflamme si

aisément!... Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation

maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit sur moi, le

magnétisme; sûrement, du coin de l'oeil, vous aperceviez son effet le

moins équivoque: car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux

attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à ceux qui vous

entouroient: «Messieurs, sous huit jours, au plus tard, je vous garantis

ce jeune homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai le

questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera déjà

somnambule et qu'il me répondra.»

Dès que les médecins se furent éloignés de mon lit, je me hâtai d'ouvrir

les yeux pour examiner la jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me

quitter, m'avoit, ce me semble, un peu serré la main. Sa voix ne m'étoit

pas inconnue; mais je ne pouvois me dire où j'avois été frappé de ses

doux accens. Malheureusement la dame me tournoit déjà le dos quand je la

regardai; mais il me sembla que j'avois vu quelque part cette taille

élégante et svelte qui déjà m'enchantoit.

Je la suivois toujours des yeux, quand on vint lui annoncer que Mme

Robin demandoit à la voir. Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis

elle dit à ceux qui l'entouroient: «Messieurs, Mme Robin est une brave

femme; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoyé ce

soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous régalerons demain.»

Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler d'une dinde aux

truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommodé d'un bon

morceau de pain sec!

«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. L'autre répondit: «Votre très

humble servante, Madame Leblanc.--Vous venez, Madame Robin, pour voir la

fille chérie?--Oui, Madame.--Eh bien, passons dans ce cabinet.»

Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte;

j'écoutai et j'entendis: «Jeune Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une

voix basse et d'un ton mystérieux: «Oui.--Cependant vous parlez?--Parce

que je suis somnambule.--Qui vous a initiée?--La prophétesse Mme Leblanc

et le docteur d'Avo.--Quel est votre mal?--L'hydropisie.--Le remède?--Un

mari.--Un mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.--Oui, Madame, un

mari; la somnambule a raison.--Un mari avant quinze jours, reprit Mlle

Robin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari

qui soit capable de l'être, j'en connois qui n'en auroient que le nom.

Point de ces vieux garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris,

vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.--Boiteux,

interrompit Mme Robin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui

la demande.--Paix donc, Madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la

somnambule parle, il faut écouter sans rien dire.--Fi de ces gens-là!

reprit Mlle Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille

sans dot; ils font trembler une pauvre vierge dès qu'ils parlent de

l'épouser.--Ah! pourtant...--Paix donc, Madame.--Mais un jeune homme de

vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, oeil noir,

bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds

sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai.--Ah! dit Mme

Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un

pauvre diable... Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour

t'établir!» Tout d'un coup, au bruit de plusieurs _chut_, _chut_,

prolongés, il se fit un profond silence. «Silence, dit Mme Leblanc, le

dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le

passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé

que la mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux truffes.--Cela est

vrai, répondit-elle.--Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.--Je vois

qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garçon

Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux...--Un bien aimable

homme, cependant...--Paix donc, Madame Robin.--Je vois que la fille

Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taillé,

bien portant, alerte et gai...--Oui; mais si pauvre, si pauvre...--Paix

donc, Madame Robin.--Je vois dans le présent que la mère Robin tient

cachés, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents

doubles...--Mon Dieu!--Cinq cents doubles...--N'achevez pas.--Cinq cents

doubles louis en vingt rouleaux.--Pourquoi l'avoir dit!...--Mais paix

donc, Madame Robin.--Je vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne

dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux...--Huit

rouleaux!--Paix donc, Madame Robin.--De huit rouleaux au moins pour

l'établissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf... Je vois...

L'avenir m'épouvante... Pauvres Robin fille et mère! couple infortuné,

que je vous plains!... On ouvrira l'armoire de la mère, le coeur de la

fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura ravi

l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la

fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon!--Ah!

s'écria Mme Robin, saisie d'épouvante, je la marierai! je la marierai la

semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de

Tubeuf.» Mme Robin, ainsi déterminée, s'en alla, et l'un des docteurs la

reconduisit poliment.

Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique je l'eusse entendu. Un

rêve imposteur me berçoit-il de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un

grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scène le

hasard venoit de me rendre témoin! D'une part, quel mélange

d'effronterie, d'extravagance et de charlatanisme! que d'ignorance et

d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous êtes de

grands enfans! il est donc vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur

de gobelets... Je méditois sur cette éternelle vérité, dans un de ces

momens courts et rares où la sagesse paroissoit vouloir se rapprocher de

moi; mais la sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête,

s'éloigna promptement; et, comme son brusque départ ne me permit point

alors d'avoir la réflexion solide et profonde, je ne puis aujourd'hui

finir la phrase philosophique, épigrammatique et morale.

On va voir que mes idées prirent un cours tout différent; je me fis des

reproches peu délicats, mais naturels dans la circonstance: un homme

affamé n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je pas mêlé de

la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avois-je point répondu

quand on m'interrogeoit? Avec toute ma sagacité, je ne savois rien

deviner d'abord; avec ma belle prudence, je m'étois conduit comme un

poltron! C'étoit bien la peine d'échapper à la fureur des élémens

conjurés, pour venir sur ce misérable grabat mourir de peur et de faim!

Je mériterois que la faute fût irréparable... Allons, Faublas, elle ne

l'est pas; allons, mon ami, de la tête et du coeur! un peu d'adresse et

beaucoup d'audace! Il s'agit de te procurer un bon repas, bien

nécessaire, et peut-être d'obtenir encore une douce nuit.

Il faut convenir que l'obligeante prophétesse m'aida merveilleusement

dans l'exécution de ce projet louable. Je suis sûr que Mme Robin étoit à

peine au bas de l'escalier, quand Mme Leblanc dit aux docteurs de

retourner à mon lit. A leur approche, je me hâtai, comme la première

fois, de fermer les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, commanda le

silence, et d'une voix renforcée rendit l'oracle effrayant: «Quelle

puissance supérieure me transporte au-dessus des nuages! je plane dans

l'immensité des cieux, mon regard parcourt l'univers, ma vaste science

embrasse les siècles écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je

vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut toujours un petit

libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en même temps une

belle dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans une rencontre

assez singulière, souffler une aimable nymphe à monsieur le baron, son

très honoré père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté s'appelle

_de Blasfau_... Je vois dans l'avenir qu'il ne sera pas longtemps

malade, et que tout à l'heure il va me répondre et somnambuliser.»

A mon véritable nom que disoit la prophétesse, en le déguisant par la

simple transposition des deux syllabes qui le composent; à l'histoire de

mes amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à l'anecdote secrète

qu'elle me rappeloit malignement, je reconnus enfin..., savez-vous qui?

Non; eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me plaît

qu'auparavant vous écoutiez les réponses que je vais faire aux questions

de Mme Leblanc.

«Beau jeune homme, dormez-vous?--Oui; mais je parle, parce que je suis

somnambule.--Qui vous a initié?--La plus aimable des femmes, celle dont

je tiens la jolie main, la prophétesse.--Quelle est votre maladie?--Ce

matin c'étoit épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire, il y

a pléthore et faim dévorante.--Que faut-il faire à cela?--Me donner le

plus tôt possible une bouteille de perpignan et un morceau de dinde aux

truffes.--Ah! ah!--Et cela, dans l'appartement de la prophétesse, qui

voudra bien m'accorder un entretien particulier.--Ah! ah!--Je lui

révélerai maintes choses essentielles à la propagation... du

magnétisme.--Ah! ah!»

O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement du beau sexe et de ma longue

adolescence, tu voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept ans, la

réunion de plusieurs qualités ordinairement incompatibles. Avec la jolie

figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me

donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement et les grâces,

l'esprit du jour et l'éloquence du moment, l'adresse qui fait naître

l'occasion, la patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille

agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit davantage, et

peut-être useroit moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouvé

ma reconnoissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels

adorés j'ai prodigué les sacrifices! Cependant, si tu m'as réservé à des

travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier sur ma route

les obstacles et les tentations, tu veux que, depuis le couvent du

faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, je

sois arrêté de maison en maison, et sans relâche forcé d'y choisir entre

une infidélité passagère ou une éternelle séparation; déesse, je te

déclare que je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je

tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es

belle, proportionne les moyens aux difficultés, vois la peine extrême de

ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué. Vénus, vous le savez, il

ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur[6],

ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron[7]; il faut, à qui

doit courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre

immortel amant[8], ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante

Soeurs[9].

[6] Adonis.

[7] Vulcain.

[8] Mars.

[9] Hercule.

Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande. O divinité

bienfaisante, vous n'êtes pas seulement la reine des plaisirs, on vous

dit aussi la mère de l'Amour! Deux époux, quand ils sont encore amans,

peuvent donc ne pas vous paroître indignes de votre protection. Du haut

de l'empyrée, contemplez sans jalousie une mortelle aussi belle que

vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son

chevalier d'un regard favorable, venez à mon secours, prévenez mes

périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à l'asile désiré;

daignez me réunir à la plus chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé

sous vos auspices un encens délectable et pur; alors vous sera fait, en

actions de grâces, un délicieux sacrifice également digne du ministre,

de la victime et de l'idole.

Pendant que je fais cette poétique invocation, la prophétesse achève sa

tournée dans le dortoir; bientôt elle descend chez elle et m'envoie

chercher; il est inutile de dire que je mets le _vêtement nécessaire_,

et que je laisse mon épée.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 · 第 5 / 12 段