M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je

fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là

dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: _pair_ ou _non_. Si vous

devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si

vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes

mort.--«_Pair_», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste...

Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!... M. de Valbrun, en

prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non;

vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et,

tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc

êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable

si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard

qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je

m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point

cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos

dispositions.--Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé

la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai

charmé d'obtenir votre amitié.--A qui ai-je le bonheur de parler?--Je ne

puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux,

souffrez que je me retire.--Comment! avec cette robe de religieuse?

Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un

moment.»

En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l'équipage où je me

trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.

* * * * *

Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée

à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle

vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur!

lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie,

que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se

pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d'honnêtes

gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous

donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se

soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau

monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce

soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine...»

[Illustration: APPARITION DE JUSTINE]

A ce nom qui sonnoit si doucement à mon oreille, j'interrompis M. de

Valbrun: «Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier... Monsieur

le vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» Il m'assura que je

lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'écartai ses

mains trop discrètes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût

bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure

chiffonnée, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donné du souci.

FAUBLAS.

Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?

JUSTINE.

Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.

LE VICOMTE DE VALBRUN.

Monsieur de Faublas!... Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il

croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois

j'aurois dû le reconnoître. (_Il vint à moi et me prit la main._) Brave

et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre

réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se

soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous

ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître

dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne...

Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le

vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où

allez-vous?

FAUBLAS.

A l'hôtel de _l'Empereur_, rue de Grenelle.

LE VICOMTE.

Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le plus habité!

gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous êtes connu: vous

oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt

pas sans être arrêté.

* * * * *

Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne sentois que le vif désir

de hâter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh

bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille à la

découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez

monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez

soin qu'il ne manque de rien.»

Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à Justine quel étoit

précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me

dit-elle en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.--J'entends! tu

es, dans ce temple de la volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle,

vous êtes assez jolie pour cela.--Monsieur de Faublas, vous me faites

des complimens.--Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de

temps?--Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de

réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les

prétendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable...--Le plus aimable!

et déjà tu lui fais de mauvais tours!--Moi! point du tout, je vous

assure; c'est qu'il est très jaloux, monsieur le vicomte!--Mais ce

coiffeur?--Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe

d'un être comme celui-là!--Comment donc! Justine, de la fierté!... Mais

que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?--Prendre

l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se

fâche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de trouver des

places...--Oui, des places, dans des petites maisons?--Dame, je veux

faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie?

J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un

sort honnête, et...--Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine.

Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lâchement nos amours,

perfide... Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.--Oh! non,

répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée de votre retour et de

cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé

chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on

se montrera jamais intéressée.--Voilà, mon enfant, un discours bien

tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute.

Tiens, ce La Jeunesse...--N'en parlons point.--Si fait, parlons-en, et

ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu

inhumainement sacrifié ton prétendu?--Sûrement, dit-elle en riant; je

n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»

J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. «Ne vous avisez pas de

sortir, me dit-il, la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs

escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les

environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici,

je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine,

je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me

rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui

ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de

ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me

traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos

promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon

jockey et La Jeunesse.--Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin

dont vous étiez accompagné au jardin, c'est La Jeunesse?--Le

connoissez-vous?--Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B...

Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?--Oui,... Monsieur de

Faublas... Un bon sujet... Un excellent domestique...--C'est toi qui

l'as donné à monsieur le vicomte?--Oui, Monsieur de Faublas.--Bien, mon

enfant, très bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau.»

Le vicomte, en me disant adieu, me prévint qu'avant de sortir il alloit

soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de

n'ouvrir à qui que ce fût.

Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle

espèce d'amusement je comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je

déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir.

Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je

trouve à dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton

dolent: «Vous êtes donc fâché contre moi?--Non, ma petite, je ne suis

pas fâché; mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira plus fort, me

prit par la main, et me conduisit dans une chambre à coucher, commode,

recherchée, galante plus que le galant boudoir de Mme de B... Et moi

aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de réminiscence. Justine,

restée là, paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. Je la

priai de se retirer; elle se le fit répéter deux fois, et m'obéit enfin

en me lançant un regard qui disoit plus que bien des reproches.

Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, quand on m'apporta une

tasse de chocolat. Sensible à cette attention de la maîtresse du logis,

je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer,

seulement vêtue d'une gaze légère. Déjà voluptueuse comme une grande

dame, non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite créature

faisoit fermer les volets de manière que le plus foible jour ne pût

pénétrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirés, on plaça les

bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la cassolette. Tout cela

se faisoit sans qu'on daignât répondre un mot à mes fréquentes

questions; mais, dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que son

premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, et sa plus douce

envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus

prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante que le

zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La

Jeunesse, et... Ne crains rien, ma charmante femme; près d'un aussi

méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.

Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends détailler

la foule des motifs que j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en

parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi:

l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous

ne sachiez pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi

pressantes, dites-moi donc comment vous faites.

Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez échapper l'occasion, après

avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis

à tes appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie petite Justine!

et assurément ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante,

patiente, empressée, autant que tu me trouvas foible, languissant et

malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisoit

alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi

couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante

voiture, tourmenté de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillon;

il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un

entretien très vif avec une nonne charmante,... et très bavarde, bavarde

comme on l'est au cloître en pareil cas!

«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa

surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me

parut que, si cette exclamation échappée à la tendre véracité de Justine

renfermoit l'amère critique du présent, elle offroit aussi, dans son

double sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je me sentois aussi

plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche,

je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.

Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment

que, si elle prenoit la peine de me réveiller, ce seroit très

gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment près de moi,

puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés: je ne la vis pas, car

les bougies étoient éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que

je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de dîner, je sentois le vif

aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier

désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparoit

à me quitter, quand je me surpris quelque velléité de réparer mes torts

envers elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, et je lui fis

part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que

la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne

lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer que sans doute elle

imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Quelque diligence

qu'elle fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il étoit

décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe des

_Petites Maisons_, dans la personne d'une des plus gentilles créatures

qui jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de quitter ma

désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne, à

la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive, si digne de

récompense, alloit peut-être recevoir le prix de ses soins généreux, il

se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à

coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit

qu'on demandoit à entrer au nom du roi.

«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite,

donne-moi le temps de me sauver.--Vous sauver! où?--Je n'en sais rien,

mais qu'on n'ouvre pas.--Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire

porter une échelle, escaladez le mur à droite; et, si notre voisine la

_dévote_, Mme Desglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi,

efforcez-vous de la récompenser mieux.--Justine, écoute donc.--Eh

bien?--Tâche de faire passer de mes nouvelles à Mme de B... J'ignore ce

que je vais devenir, mais c'est égal; mande-lui toujours que je suis à

Paris, que tu m'as vu.»

Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumière, je me

suis promptement emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement

masculin, pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser

deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre,

_le vêtement nécessaire_. Comme je me prépare à m'en couvrir, j'entends

le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.

Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait

préparer, je ne prends que l'épée de M. Valbrun; en une seconde, ma main

droite est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un

bouclier, porte le vêtement nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je

me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.

La Jeunesse me suit avec une échelle; il la plante, je monte. A la vue

de plusieurs hommes qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la

cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant à perdre; et, sans

m'amuser à considérer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrois

reconnoître parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de

l'autre côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour la petite

contusion que je viens de me faire à la jambe?

Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au

moins dix heures du soir; je suis environné d'épaisses ténèbres, dans un

jardin que je ne connois pas; la seule chemise dont je me trouve couvert

ne me garantit pas du vent de bise qui souffle avec violence; je suis

tourmenté de mille inquiétudes et je meurs de froid.

Cependant pourquoi perdre courage? A Paris comme ailleurs il n'y a pas

de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus

forte raison un enfant de famille, quand il a sa bourse pleine d'or et

l'épée à la main. Va donc, Faublas, va donc examiner un peu la maison

que tu entrevois à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as été bien

près de tomber.

J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et doucement je tâtonne.

Comment donc se fait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais

enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois plus de lumière,

j'entre avec confiance.

«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on alors tout bas. Aussitôt

je déguise ma voix en l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi

mystérieux que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.» Elle avance au

hasard sa main, qui rencontre la garde de mon épée. «Vous avez l'épée à

la main?--Oui.--Est-ce qu'on vous poursuit?--Oui.--Est-ce qu'on vous a

vu passer par la brèche?--Oui.--Ne le dites pas à ma maîtresse, elle

auroit peur.--Où est-elle?--Qui? ma maîtresse?--Oui.--Vous le savez

bien; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur

est allé à Versailles accoucher une grande dame; il ne reviendra que

demain.--Bon. Mène-moi chez ta maîtresse.--Ne savez-vous pas les

êtres?--Oui; mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus; conduis-moi... Là,

bien, par la main.»

A peine avons-nous fait quatre pas que la femme de chambre, en ouvrant

une seconde porte, dit: «Madame, c'est lui.»

La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens bien tard ce soir, mon

cher Flourvac.--Impossible plus tôt.--Ils t'ont retenu?--Oui.--Eh bien!

où donc es-tu?--Je viens.--Qui t'arrête?--Je me déshabille.»

Vous savez que je n'avois pas besoin de me déshabiller, vous à qui j'ai

conté que ma main gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez que

je ne devois marcher qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur dans

une chambre pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y avoit plus

ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au pied du lit, je dépose

doucement par terre le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant

une molle couverture dont l'édredon propice va me réchauffer, je tombe

dans les bras d'une inconnue, qui commence par me donner le baiser le

plus tendre.

«Oh! que tu as froid! me dit-elle.--Il gèle si fort!--Mon cher

chevalier!--Ma douce amie!--La rigueur de la saison ne t'empêchera pas

de venir?--Sûrement non.--Toutes les fois que M. Desglins

découchera?--Oui.--Bathilde, pour t'avertir, fera toujours comme

aujourd'hui.--Bien.--N'est-ce pas ingénieusement imaginé, ce petit

lampion allumé sur sa fenêtre?--Oui.--Et ce pan de mur que j'ai fait

abattre?--Oui, j'ai passé par la brèche.--Et tu y passeras plus d'une

fois, car nos voisins les _Magnétiseurs_ ne la feront pas réparer de

l'hiver.--Sans doute.--N'es-tu pas content d'être venu loger chez

eux?--Très content.--Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est

allé...--A Versailles, oui.--Nous pouvons passer ensemble la nuit

entière.--Tant mieux.--J'étois sûre qu'il en seroit bien aise, mon

chevalier.--O mon amie!--Tu m'aimes toujours, Flourvac?--Tendrement.--Je

t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette après-dînée, mon

ange.--Pourquoi?--Tu n'es pas venu me joindre au

sermon.--Impossible.--Mais ce matin j'étois bien contente; et

toi?--Ravi.--La messe ne t'a pas paru longue?--Oh! non.--Que j'avois de

plaisir à te regarder!--Et moi!--Que tu as bien fait de mettre ta chaise

à côté de la mienne!--N'est-il pas vrai?--Mais tu as mal fait de me

parler.--La raison?--Toutes ces dames qui me connoissent et qui

m'estiment, qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'église avec un

jeune officier?--Je conçois.--Tiens, mon coeur, ne viens plus me trouver

à l'église.--Parce que?--Parce que, dans le fond, cela n'est pas bien.

Oh! vraiment, ma conscience n'est pas tranquille.--Bon!--Faire l'amour

jusque dans la maison du Seigneur!--Il est vrai que...--Préférer

la créature au Créateur!--Vraiment!...--Et un militaire

encore!--Comment?--Si du moins c'étoit un abbé!--Mais...--A propos

d'abbé, mon ange, as-tu fait ma commission?--Laquelle?--Tu l'as

oubliée?--Laquelle?--Tu sais que le maigre m'incommode.--Eh bien?--Quoi!

Flourvac, vous ne vous souvenez pas que je vous avois prié d'aller

consulter...--Eh! oui, un médecin.--Point du tout, un prêtre.--Oui, oui,

je me rappelle...--Un prêtre, pour lui demander la permission...--Il te

l'accorde.--A moi?--A qui donc?--Vous m'avez nommée, moi?--Non, une

parente.--Ah! bon... Ainsi, mon coeur, je puis donc faire gras le

vendredi et le samedi?--Oui.--Ah! que je suis aise! ah! que je te

remercie!»

Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut le plus vif de tous. J'en

avois reçu beaucoup d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir une

conversation difficile, je m'étois efforcé de ne répondre que par de

courts monosyllabes aux questions que multiplioit l'inconnue trompée.

Cependant ses appas, quoique toujours défendus par une toile modeste,

agissoient sur moi plus efficacement que l'édredon le plus chaud; et,

mon sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions heureuses

dont, quelques minutes auparavant, Justine eût profité, si des gens

ennemis de son bonheur n'étoient venus méchamment nous interrompre.

Aussitôt j'essayai de prouver ma reconnoissance à l'hospitalière beauté

qui me faisoit si complètement les honneurs de chez elle. Mais qui de

vous, à ma place, s'y seroit attendu, Messieurs? on m'opposa la plus

sérieuse résistance.

«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,... vous savez nos

conventions... Ce n'est pas ainsi... Non,... non,... je ne le souffrirai

point,... je ne le veux pas.»

Très surpris de l'étrange caprice de cette femme inconcevable qui, dans

l'hiver et par un temps affreux, fait escalader des murs à son amant

pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle, je me remets à

ses côtés sans dire un mot, et bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi

je l'entends qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui demande ce

qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle, ingrat, vous ne m'aimez plus, vous

oubliez nos conditions... Près de moi vous restez immobile... Mes

embrassemens ne vous paroissent plus désirables, s'ils ne sont, comme

ceux des femmes vulgaires, impudiques et criminels.»

Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvois pénétrer le

sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la

voix qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez étonnés d'apprendre.

Mes désirs avoient été repoussés d'abord, parce que j'avois

malhonnêtement exprimé mes désirs; parce que, d'une main profane,

j'avois voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de

cette beauté toujours modeste devoient rester enveloppés. Il falloit,

sans écarter, sans déranger la fine toile artistement ouverte; il

falloit, le moins indécemment et le mieux possible, embrasser de toutes

les femmes la plus vive et la plus chaste en même temps.

Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi, vous, qui portez une

superbe tête sur un corps très ordinaire, ne vous moquez pas de ma

janséniste. Si vous aviez prudemment employé le moyen dont elle usoit,

peut-être que vos époux ne vous auroient pas si vite abandonnées,

peut-être que vos amans vous seroient demeurés plus longtemps fidèles.

J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce

moyen-là que lorsqu'il ne lui en reste aucun autre; j'avoue que, pour

mon compte, je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix entrecoupée,

bégayoit entre mes bras ces mots inusités, quoique expressifs: «Divins

transports! bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois que

médiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vantés.

Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, je reprends à côté

de Mme Desglins une place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et

je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour

que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle

veuille bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit dévorant dont

je me sens atteint. Mais j'aurois pu me dispenser de mettre mon esprit à

la torture: il étoit décidé que j'irois souper ailleurs.

«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?... Quoi!... C'est la

voix... Cela ne se peut pas... Mais pourtant... Bon Dieu! oui, c'est la

voix du chevalier,... de mon amant... Comment cela se fait-il?... Un

inconnu! ah! l'horreur!... je suis perdue!»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 · 第 4 / 12 段