J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon

étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me

demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services

j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à

Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla

des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que

vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et

qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper

aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme

de B... ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme,

désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger

plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la

secourir.--Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il

convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions

fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne

jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai

de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher

cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée

vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant

de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer.

L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je

veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous

vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De

toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de

votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et

convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien,

dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous.

Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler;

attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»

Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte.

D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement

ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé.

Une _batiste_ menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un

sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un

bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers

lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui

me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et

plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de

fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre

des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de

mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette

main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché

sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion

délicieuse à mon coeur, comme je me sentis pressé du vif désir

d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma

Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire

à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer

franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mme de B...,

non moins foible que moi... Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre,

et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis

à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton

époux.

Mme de B..., quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon

déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me

dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures

je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale...

Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va

nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je

veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma

tendresse inquiète... Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement

votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel

de _l'Empereur_; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part

quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier,

écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas

d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me

récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de

folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la

route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez,

mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble,

ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne

peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me

l'approprier.»

J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport,

la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe;

puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main

qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable:

«Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce

présent.»

Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous

descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la

petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste

qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me

fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres

caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras,

ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis,

je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que

d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre

réunion!

* * * * *

Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du

jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il

s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le

reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite

sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit

tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement

remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy,

première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé.

Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses

douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas,

ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent

mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me

reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia;

les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent

un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils

imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment

ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe

sacrilège osa souiller ma sainte _étamine_, en l'enveloppant d'un

manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une

toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi,

le postillon eut ordre d'avancer.

Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui

veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes

plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me

laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien

distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et

j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des

soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant

arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis

quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me

conduisoit-on?

La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai

calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près:

trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses

inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me

voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible,

j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!... Ce n'étoit pas pour

moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre

que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous

promettois de revenir bientôt.

Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!

Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune

épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si

court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin

n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu

resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier

d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur

le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité

qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si

longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.

Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois

deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit

couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut

de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de

curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit

des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs

personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me

parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois;

assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible

d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce

de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste,

ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix

réunies.

Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort

doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles:

«Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»

L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla

que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au

tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un

profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon

imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu...

Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.

Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un

_Ave Maria_. Un _Ave Maria_! Trois fois je me fis répéter cet étrange

commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne

pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison

demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot.

Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact

procès-verbal:

«D'où venez-vous?--Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont

amené.--Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?--Ici? Je n'y

suis peut-être jamais venu! Où suis-je?--N'avez-vous pas séduit Mlle de

Pontis?--Mlle de Pontis! O Sophie!...--Oui, Sophie de Pontis: vous la

connoissez?--J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je

l'aurois adorée et non séduite.--Connoissez-vous le chevalier de

Faublas?--Ce nom-là est venu jusqu'à moi.--Derneval, le

connoissez-vous?--Non.»

Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous

appelez-vous pas Dorothée?--Non.»

Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit

reprit: «Qu'on lui ôte cette serviette, et qu'on lève son voile.»

L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient m'étonner! Devant un

autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont

rangées à la file plus de cinquante... Mes yeux ne me trompent-ils pas?

Non, ce n'est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et

plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les

entends même s'écrier en choeur: «Ce n'est pas elle!»

«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l'assemblée.

«L'affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de

réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous

recevrons leur réponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que

l'une de nos soeurs veille auprès d'elle.»

Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avois garde

de résister: j'étois lié d'abord, et puis je trouvois la voiture assez

douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois

plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins,

j'en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par

leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris,

jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là

singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'oeil j'en

lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'éloigner les

idées funestes qui tout à l'heure portoient l'épouvante au fond de mon

âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n'y

songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune

circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je

n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues

distractions.

Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long

souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit

une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'étoit une espèce de

cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut

allumée, on fit donner une chaise à la soeur Ursule, à qui les

vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près

de moi jusqu'au lendemain matin.

O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que

j'avois distingués, celui d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint!

quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que

d'innocence sur son front ingénu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie,

on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les

bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des

femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.

Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il

falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante.

Quoique très fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis

il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de

Rosambert, docile élève de Mme de B..., c'est ici qu'il te faut montrer

digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin

la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que

le hasard propose en ce moment à l'éloquence: une fille charmante et la

liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.

Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant

livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi

remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne

permet pas de tout imprimer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de

charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je

préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un

moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières

instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de

cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de

parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir,

vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que

nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de

la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette

clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et

veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore

une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que

moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de

vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du

cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si

heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard.

Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes

paroles, le feu de ton regard brûle mon coeur, mon âme repose dans la

tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»

J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider

pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de

manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la

pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu

de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice,

à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore

fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque,

après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe,

traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que

je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.

Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que

Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est

la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon;

voici l'allée couverte: votre coeur n'est-il pas ému? Le mien palpite,

et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade

chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un

trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux

sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit

ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva

mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle

venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions

nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la

joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous

confondions souvent nos soupirs et nos pleurs... Plus loin... Oui, le

voilà, c'est lui!... Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de

joie; ne le voyez-vous pas, le _marronnier propice_, cet arbre consacré

par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses

rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon

chiffre et celui de ma femme... De ma femme! ah! nous étions amans, et

nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés!

séparés!... Je vole vers elle... Grand Dieu! le jour va bientôt

paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.

Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à

cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé.

Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du

côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je

redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je

sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où

j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que

je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire,

aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du

couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur

mitoyen.

Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à

quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger

bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me

déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant

promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je

veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je

crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte.

Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me

voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur.

Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le

temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.

Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune

fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se

tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête,

comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le

visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour

distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en

implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites

mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie

qu'elles me cachent.

«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah!

faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»

Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens

mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me

régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant

d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez

décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé

par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.

Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir

reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois

de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à

peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits

enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement

courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles

grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et

futée crient _gare_ à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'oeil

au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le

luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons

pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près

des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de

nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de _monsieur_;

pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de _madame_. Le

troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps

simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien

quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose

d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des

deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous

permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance,

je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous

gentilhomme?--Oui, Monsieur.--Votre nom?--Le vicomte de

Valbrun.--Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on

m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure,

dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement

pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en

vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé:

Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du

sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet;

cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans

sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre

domestique et votre jockey.»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 · 第 3 / 12 段