Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle

pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses

habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse

avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière

explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas

d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne

à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»

Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible

action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon

épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme

de B... se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.

Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma

main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel

poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant

d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»

Mme de B... vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui

permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis,

redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:

«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si

vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma

dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est

possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque,

dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime,

puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre

pitié.--Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma

chère maman, mon aimable amie...--Que je suis malheureuse!--Et que je

vous plains!--Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de

ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs

et détruit mon plus cher espoir!»

A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses

bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs

s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle

paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur

de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet

effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin:

«Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez

rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout

entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés,

et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez

précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.

«M. de B... venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi

furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et

m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me

laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je

suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus

cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve

pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes

serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le

charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui

renferme Mlle de Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au

lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en

sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à

Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le

premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà

confirmé dans tout Paris.

«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai

rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis

revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même

je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive

un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre

retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le

suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le

lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je

cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure

entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à

l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui

traînoit à sa suite une fille enlevée... C'en est assez, je n'écoute

plus rien, je vole au temple, je me précipite... On venoit de vous

unir!... Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me

dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir

où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il

faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie

que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut

moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous

disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon

amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon

plan.

[3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour

courir à franc étrier sur les traces de Sophie.

«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg.

Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que

je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à

l'exécution de mes desseins. La marquise de B..., déterminée à tout

souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un

misérable grenier de l'autre corps de logis.

«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon

amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la

vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son

haleine et sentir palpiter son coeur... Sans doute j'aurois dû, pour

m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence

fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta

présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!... Eh!

de quoi lui parlé-je?... Faublas, l'instant approchoit où mes desseins

alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque

magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois

sans mystère. Je vous montrois la marquise de B... songeant à peine à

son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner

des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit

m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat

m'osoit résister... Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois

malgré vous; malgré vous je vous conduisois... Que sais-je? peut-être au

bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide

amant et ma rivale préférée!»

La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit

dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir

quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.

«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour

toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions

tendres!... Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la

plus implacable de toutes... L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre.

Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie,

avilie à ses propres yeux?... Amenée par le malheur, excitée par la plus

lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon

coeur déjà rongé de son fiel empoisonné... Faublas, j'aime à croire, et

j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais

Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit

encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une

trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me

faire... Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure,

j'accomplirai son châtiment!»

Mme de B..., le visage enflammé, l'oeil furieux, s'exprimoit avec tant

de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent.

Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de

poursuivre:

«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue

trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je

m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne... Hélas! je

n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et

de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends

d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois

désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance... On sait

ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que

moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un

jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde

eût pu venger la marquise de B... mieux qu'elle-même.»

Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser;

mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara

promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore

aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:

«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je

vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour

longtemps peut-être; je retourne à Paris...--A Paris!--Oui, mon ami. Ce

ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point

pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes

désirs, vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma

fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le

sacrifice... Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand

une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne

s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus

justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me

reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur.

Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a

de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser

ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté

conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne

me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à

prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens.

Pour le repos de M. de B... lui-même, je ne veux point qu'il puisse

jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre

éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues

quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime

naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi

demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non,

non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a

toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura

vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une

infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne

pourriez le croire de faire entendre à M. de B... que le chevalier de

Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas

le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le

laisser indécis.

«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les

torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le

change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois

m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes,

quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits,

vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les

cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens

affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries

équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots

petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains

concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des

beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades

publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un

essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi,

murmurera: «La voilà! c'est elle!...» Eh bien, Faublas, ce rôle si

pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le

remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon

maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon

ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par

l'effronterie et le blâme par l'impudence.

«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une

passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des

égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il

faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en

impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à

quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses

parens[4] lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le

bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être

noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de

mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt

désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens

agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres

qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien

insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué,

son coeur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie.

Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user

quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens

repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant

jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à

celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et

sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir

longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il

faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré,

ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement

souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant,

tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour,

s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun

dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il

pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable

danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs

années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première

faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la

lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle

négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne

l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu,

peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet

cher à son coeur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami,

voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend

qu'elles règnent!

[4] Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier

leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le

lendemain.

«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus

entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si

douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au

fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?...

Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de

vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui

demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas

malheureuse!... Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps

livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de

l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami,

le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des

occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit

l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons

lâches... Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mme de B... vous

moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous

réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous

l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au

sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons

précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de

développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre

des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le

sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des

femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un

grand coeur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout

embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire

t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de

géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux

soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma

douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je

croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra

l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire

opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai

dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour

lui!»

Mme de B... venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme

dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure,

j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.

«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me

souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma

jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux

jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur

la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le

moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale

expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un

attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B... n'est

plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie,

uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre

avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me

donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.

Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la

plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour

que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien

n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention:

dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de

B..., une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté

captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.

Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes

nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne

voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit.

«Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le

plaisir de porter à Mme de B... cette lettre: dites-lui que je ne veux

pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»

Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me

faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de

m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois

probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement,

si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me

trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B..., sa tristesse,

son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la

fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais

beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes,

elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami,

j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez,

lisez tout haut.--Tout haut!--Ce sera de votre part une cruelle

complaisance, mais je l'exige.--Permettez...--Faublas, accordez-moi

cette dernière grâce.--Cependant...--Chevalier, je le veux.»

_Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu

frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez.

Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu

est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après,

vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous

rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante

marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais

et je me garde bien de vous dire que Mme de B... a disparu le jour

même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous

et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi

aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le coeur sa piquante

infidélité._

«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais... Le fat!

l'insolent!... Mais continuez, mon ami, continuez.»

_J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce

autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour

amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon

ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que

sans doute vous me pardonnez._

_Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle

dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le

seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur

touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie

que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura

sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse

traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore

l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je

l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à

l'épouse qu'il chérit._

_Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B... revient à son

premier maître._

«A son premier maître, interrompit Mme de B..., cela n'est pas vrai!»

_Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai

chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré

dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie

attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent

de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je

n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez,

mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous

embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle

doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je

suis votre ami, etc._

«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la

lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!--Cruel

enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et

son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez

me porter le dernier coup!»

* * * * *

Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5 · 第 2 / 12 段