Encore une drôle de pudibonde cette jeune Danoise dans un atelier libre

de sculpture que je vis avec un énorme compas, prenant avec précaution

la distance... du machin à la cheville du modèle.

Le modèle très froid fut convenable.

Cette jeune Danoise prenait ses repas à la crèmerie d’en face sans

jamais quitter ses gants. Une

[Illustration: P.G Fantaisies religieuses]

portion, quarante centimes, deux sous de pain. Comme on le voit, la

sagesse même, l’économie, et l’élégance et par-dessus tout elle ne se

trompait pas d’un centimètre du machin à la cheville: elle voulait faire

juste, c’est la probité de l’art. Elles finissent toutes par avoir une

médaille au Salon.

* * * * *

Mon premier voyage de pilotin fut à bord du _Luzitano_ (Union des

chargeurs; voyages du Havre à Rio-de-Janeiro). Quelques jours avant le

départ, un jeune homme vint à moi, me disant: «C’est vous mon successeur

comme pilotin: tenez, voici un petit carton et une lettre que vous serez

bien aimable de faire parvenir à son adresse.»

Je lus: «Madame Aimée Rua d’Ovidor.»

«Vous verrez, me dit-il, une charmante femme à laquelle je vous

recommande d’une façon toute particulière. Elle est comme moi de

Bordeaux.»

Je vous fais grâce, lecteur, du voyage en mer, cela vous ennuierait.

Je vous dirai pourtant que le capitaine Tombarel était un quart de nègre

tout à fait charmant papa, que le _Luzitano_ était un joli navire de

1.200 tonneaux, très bien aménagé pour passagers, et qui filait par

belle brise ses 12 nœuds à l’heure.

La traversée fut très belle, sans tempête.

Comme vous le pensez, ma première occupation fut d’aller avec mon petit

carton et la lettre à l’adresse indiquée. Ce fut une joie...

«Comme il est gentil d’avoir pensé à moi, et toi, laisse-moi te

regarder, mon mignon, comme tu es joli.» J’étais à cette époque tout

petit et j’avais, malgré mes dix-sept ans et demi, l’air d’en avoir

quinze.

Malgré cela, j’avais fauté une première fois au Havre avant de

m’embarquer, et mon cœur battait la breloque. Ce fut pour moi un mois

tout à fait délicieux.

Cette charmante Aimée, malgré ses trente ans, était tout à fait jolie,

première actrice dans les opéras d’Offenbach. Je la vois encore

richement habillée partir dans son coupé attelé d’une ardente mule. Tout

le monde la courtisait, mais à ce moment-là l’amant en titre était un

fils de l’empereur de Russie, élève sur le vaisseau-école. Il fit de

telles dépenses que le commandant du navire alla trouver le consul de

France pour que celui-ci intervînt _adroitement_.

Notre consul fit venir Aimée dans son bureau et lui fit maladroitement

quelques remontrances. Aimée sans colère se mit à rire et lui dit: «Mon

cher consul, je vous écoute avec ravissement et je crois que vous devez

être un très fin diplomate, mais... mais je crois aussi qu’en matière de

cul vous n’y entendez rien.»

Et elle partit en chantant: «Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu à

faire ainsi cascader ma vertu.»

Et Aimée fit cascader ma vertu. Le terrain était propice sans doute, car

je devins très polisson.

Au retour nous eûmes plusieurs passagères, entre autres une Prussienne

tout à fait boulotte.

Ce fut au tour du capitaine d’être pincé, et il chauffait dur, mais

inutilement. La Prussienne et moi nous avions trouvé un nid charmant

dans la soute aux voiles dont la porte donnait sur la chambre près de

l’escalier.

Menteur au possible, je lui racontais un tas d’absurdités et la

Prussienne tout à fait pincée voulut me revoir à Paris.

Je lui donnai comme adresse _la Farcy, rue Joubert_.

C’était très mal et j’eus du remords quelque temps, mais je ne pouvais

pas cependant l’envoyer chez ma mère.

Je ne veux pas me faire meilleur ni pire que je suis. A dix-huit ans on

a en soi bien des graines.

* * * * *

Roujon, homme de lettres, directeur des Beaux-Arts.

Une audience m’est accordée et on m’introduit.

A cette même direction, j’avais été introduit deux années auparavant

avec Ary Renan, devant aller étudier à Tahiti; et pour m’en faciliter

l’étude, le ministre de l’Instruction publique m’avait accordé une

mission. C’est à cette direction qu’on me dit: «Cette mission est

gratuite, mais selon nos usages et comme nous l’avons fait précédemment,

pour la mission du peintre Dumoulin au Japon, nous vous dédommagerons au

retour par quelques achats.--Tranquillisez-vous, M. Gauguin, quand vous

reviendrez, écrivez-nous, et nous vous enverrons le nécessaire pour le

voyage.»

Des paroles, des paroles...

Me voilà donc chez l’auguste Roujon, directeur des Beaux-Arts.

Il me dit délicieusement: «Je ne saurais encourager votre art qui me

révolte et que je ne comprends pas; votre art est trop révolutionnaire

pour que cela ne fasse pas un scandale dans nos Beaux-Arts, dont je suis

le directeur, appuyé par des inspecteurs.»

Le rideau s’agita et je crus voir Bouguereau, un autre directeur (qui

sait? peut-être le vrai). Certainement il n’y était pas, mais j’ai

l’imagination vagabonde et pour moi il y était.

Comment! moi, révolutionnaire; moi qui adore et respecte Raphaël.

Qu’est-ce qu’un art révolutionnaire? à quelle époque cesse sa

révolution?

_Si_, ne pas obéir à Bouguereau ou à Roujon constitue une révolution,

alors là j’avoue être le Blanqui de la peinture.

Et cet excellent directeur des Beaux-Arts (centre droit) me dit aussi,

en ce qui concernait les promesses de son prédécesseur: «Avez-vous un

écrit?»

Les directeurs des Beaux-Arts seraient-ils encore moins que les plus

simples mortels des bas-fonds de Paris pour que leur parole, même devant

témoins, ne soit valable qu’avec leur signature?

Pour tant soit peu qu’on ait conscience de la dignité humaine on n’a

plus qu’à se retirer; c’est ce que je fis immédiatement, pas plus riche

qu’auparavant.

Un an après mon départ pour Tahiti (deuxième voyage), ce très aimable et

délicat directeur ayant appris par quelqu’un de naïf--sans doute--que

mon admirateur croyait encore aux bonnes actions, que j’étais à Tahiti

cloué par la maladie et dans une atroce misère, m’envoya très

officiellement une somme de deux cents francs... _à titre

d’encouragement_.

Comme on le pense, les 200 francs sont retournés à la direction.

On doit à quelqu’un et on lui dit: Tenez, voici une petite somme _dont

je vous fais_ cadeau, à titre d’encouragement.

* * * * *

J’ai eu l’intention de haïr Bouguereau, puis c’est devenu de

l’indifférence. Plus tard même, ce fut même le sourire, quand à Arles,

allant au grand numéro, chez le père Louis, celui-ci, très fier, me fit

faire connaissance avec son salon extra. En qualité d’artiste, je ne

pouvais être bon juge, disait-il.

Dans ce salon deux très belles éditions Goupil. Une vierge de Bouguereau

et en pendant--du même, une Vénus.

Le père Louis, en cette occasion, se montra homme de génie. En très

splendide maquereau qu’il était, il avait compris l’art peu

révolutionnaire de Bouguereau, et quelle était sa place.

* * * * *

Cabanel! c’est une autre affaire.

Je l’ai haï de son vivant, je l’ai haï après sa mort et je le haïrai

jusqu’à la mienne.

Et voici pourquoi.

Je fis, jeune homme, un voyage dans le Midi, et à Montpellier je visitai

ce fameux musée construit et donné avec toute la collection par M.

Brias. Inutile de raconter quel était ce fameux Brias peintre et l’ami

des peintres, ce qui fit le désespoir de Raoul de Saint-Victor.

Dans ce musée, le fond de la collection était une très belle collection

de peintres italiens, Giotto, Raphaël, etc... Intermédiairement des

Millet, des bronzes de Barye. De là on arrivait à une très grande salle

dont le tiers se trouvait en surélévation de quelques marches. La

collection intime de Brias, c’est-à-dire la sélection (à une époque),

des peintres révolutionnaires. O Roujon!

Le portrait de Brias par lui-même, par Courbet, par Delacroix et

d’autres...

De Courbet nombreuses toiles, entre autres son grand tableau des

baigneuses.

De Delacroix nombreuses études et maquettes pour ses grandes

décorations, entre autres un Daniel dans la fosse aux lions. Beaucoup de

Corots, des Tassaërts, etc...

Une toile magistrale de Chardin. Un grand portrait d’une noble dame

assise devant une table et faisant de la tapisserie. L’ensemble de tout

cela, quoique révolutionnaire, était pour moi une source de joie, quand

tout à coup mon œil se fixa sur un point tout à fait désharmonieux. Une

petite toile représentant une tête de jeune homme, joli garçon comme un

merlan. Stupidité et fatuité. Cabanel peint par lui-même...

J’ai fait un oubli dans cette nomenclature. Plusieurs choses de Ingres,

entre autres un tableau fameux dont (ma mémoire me faisant défaut) j’ai

oublié le titre.

C’est un jeune roi couché dans un lit et qui va mourir avec son secret.

Dans l’alcôve, le médecin a la main placée sur le cœur du jeune homme.

Les jeunes servantes défilent, et le cœur, à la vue de l’une d’elles,

tressaillit.

C’est un morceau de Ingres de premier ordre.

* * * * *

Bien des années plus tard, je revins en compagnie de Vincent visiter à

nouveau ce musée.

Quel changement!

La plupart des dessins anciens avaient disparu et de toutes parts à leur

place, des Acquisitions de l’État, 3ᵉ médaille.

Cabanel et toute son école avaient envahi le musée. Il faut vous dire

que Cabanel était de Montpellier.

* * * * *

Je hais la nullité, la demi-route.

Et dans les bras de l’aimée qui me dit: «O mon beau Rolla, tu me tues,»

je ne veux pas être obligé de lui dire: «Non, je te rate.»

Il me faut tout. Je ne peux, mais je veux la conquérir. Laissez-moi

prendre haleine et remis, m’écrier:

«Verse, verse encore; courir, m’essouffler et mourir follement.

Sagesse... que tu m’ennuies, bâillant sans cesse.

La philosophie est lourde, si d’instinct elle n’est en moi. Douce au

sommeil avec le rêve qui lui donne parure. Ce n’est pas science... tout

au plus en germe. Multiple comme tout dans la nature, évoluant sans

cesse, elle n’est pas une conséquence comme de graves personnages

voudraient nous l’enseigner, mais bien une arme qu’en sauvages nous

seuls fabriquons par nous-mêmes. Elle ne se manifeste pas comme une

réalité, mais comme une image: tel un tableau: admirable si le tableau

est un chef-d’œuvre.

L’art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l’art.

Sinon, que devient la beauté?

Le Colosse remonte au pôle le pivot du monde; son grand manteau

réchauffe et abrite les deux germes, Séraphitus, Séraphita, âmes

fécondes s’alliant sans cesse qui sortent de leurs vapeurs boréales pour

aller sur tout l’univers apprendre, aimer et créer.

Vous voulez m’apprendre ce qui est en moi: apprenez d’abord ce qui est

en vous. Vous avez résolu le problème, je ne saurai le résoudre avec

vous. Et il nous appartient à tous de le résoudre.

Labeur sans fin; sinon, que serait la vie?

Nous sommes ce que nous avons été de tous les temps et nous sommes ce

que nous serons dans tous les temps, une machine ballottée par tous les

vents.

Les marins adroits et prévoyants évitent le danger là où les autres

succombent, tenant compte cependant d’un je ne sais quoi qui fait vivre

l’un au même endroit où un autre agissant pareillement meurt.

Les uns veulent, d’autres se résignent sans combat.

* * * * *

J’estime que la vie n’a de sens que quand on la pratique volontairement

ou tout au moins en son degré de volonté. La vertu, le bien, le mal sont

des mots. Si on ne les broie pour construire un édifice, ils n’ont leur

vrai sens que si l’on sait les appliquer. Se remettre entre les mains de

son créateur, c’est s’annuler et mourir.

Saint Augustin et Fortunat le manichéen en présence ont raison et tort

tous deux, car là rien ne se constate.

Le pouvoir du bien et le pouvoir du mal!

Se remettre entre leurs mains, c’est grave et bien peu digne. C’est

l’excuse...

Personne n’est bon, personne n’est méchant; tout le monde l’est

semblablement et autrement. Inutile à dire si les roublards ne disaient

le contraire.

C’est si peu de chose la vie d’un homme et il y a cependant le temps de

faire de grandes choses, morceaux de l’œuvre commune.

Je veux aimer et je ne peux pas.

Je veux ne pas aimer et je ne peux pas.

On traîne son double et cependant les deux s’arrangent. J’ai été bon

quelquefois: je ne m’en félicite pas. J’ai été méchant souvent; je ne

m’en repens pas.

Sceptique, je regarde tous ces saints et ne les vois vivants. Aux niches

de cathédrale ils ont un sens, là seulement.

Gargouilles aussi, monstres inoubliables: mon œil en suit les accidents

sans effroi, bizarres enfantements.

L’ogive gracieuse allège la pesanteur du monument: les grandes marches

invitent les passants curieux à voir le dedans. Le clocher. Croix d’en

haut. Le grand transept. Croix du dedans. Dans sa chaire le prêtre

bafouille de l’enfer; sur leurs chaises, ces dames causent de modes: et

j’aime mieux cela.

Comme on le voit, tout est sérieux, ridicule aussi. Les uns pleurent,

les autres rient. Le château féodal, la chaumière, la cathédrale, le

bordel.

Qu’y faire?

Rien.

Il faut que cela soit et après tout ça n’a pas de conséquence. La terre

tourne toujours. Tout le monde chie. Zola seul s’en occupe.

Mon grand-père me disait: «De notre temps!» et à mon tour, grand’père,

je dirai: «De mon temps.» Notre et mon, il y a une nuance. C’est la

marche ascendante du moi sur le vous.

On nous parle d’Abraham, de la famille, de César, de Brutus, etc...

C’est qu’on a du temps à perdre. Abraham est là-bas, et les enfants

qu’on ne sacrifie plus sont aux cinq parties du monde. L’un est ministre

et son frère est maquereau. Le fils à Brutus c’est aujourd’hui le fils à

papa. Allez donc philosopher avec tout ça, à moins qu’on veuille dire

par là _Chi va piano va sano_.

Les gens graves regardent un hareng sec, sec, sec pendu à un clou de la

muraille, lui disant: «Hareng saur de là» tout comme les augures dans la

belle Hélène qui font aussi leurs calembourgs.

Soyons tous dans le train, soyons bécarres, demi-bécarres, très snobs.

Sinon, nous courons le risque qu’un nouveau Roujon, directeur de la vie,

nous dise que nous sommes trop révolutionnaires.

* * * * *

Ces nymphes, je les veux perpétuer... et il les a perpétuées, cet

adorable Mallarmé; gaies, vigilantes d’amour, de chair et de vie, près

du lierre qui enlace à Ville-d’Avray les grands chênes de Corot, aux

teintes dorées, d’odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici

comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l’éternité.

Les tableaux et les écrits sont des portraits de l’auteur. La pensée n’a

d’œil que pour l’œuvre. Regardant le public, l’œuvre s’effondre.

Quand l’homme me dit: «Il faut,» je me révolte.

Quand la nature (ma nature), me le dit, je ne transige que vaincu.

On dit verse, verse encore; cela n’a de valeur que si l’on souffre.

Sur une intelligence qui est mienne j’ai voulu édifier une intelligence

supérieure qui deviendra celle de mon voisin si cela lui convient.

L’effort est cruel, mais il n’est pas vain. C’est de l’orgueil et non de

la vanité.

Sur un fond d’azur, une couronne seigneuriale, une couronne d’orties et

pour devise:

«Rien ne me cuit.»

C’est trivial mais hautain. On monte en riant son calvaire; les jambes

flageolent sous le poids de la croix; arrivé on grince des dents et

alors redevenu souriant on se venge. Verse encore... Femme qu’y a-t-il

de commun entre nous: les enfants!!! ce sont mes disciples, ceux de la

deuxième renaissance.

Racheter les péchés des autres quand ils sont des pourceaux? Et pour

cela s’immoler? On ne s’immole pas, on se fait vaincre.

Civilisés! vous êtes fiers de ne pas manger de chair humaine.

Sur un radeau vous en mangeriez... devant Dieu qu’enfin tremblant vous

invoquez.

En revanche tous les jours vous mangez le cœur de votre voisin.

Contentez-vous donc de dire: «Je n’ai pas fait» n’étant pas sûr de dire:

«Je ne ferai.»

Mais tout cela est triste? Oui, si vous ne savez pas en rire. Chez

l’Indien au supplice, l’orgueil de savoir sourire devant la douleur

rachète grandement la souffrance. Et... pourquoi forger les pleurs pour

en pleurer.

On raisonne, mais libre.

C’est peut-être là la force du peuple.

Chez l’enfant aussi, l’instinct régit la raison.

* * * * *

J.-Jacques Rousseau se confesse. C’est moins un besoin qu’une idée.

L’homme du peuple est sale, mais apte à se nettoyer. On ne voulait pas

le croire et cependant il a fallu le croire. C’est autre chose que

Voltaire qui a dit à la caste noble: Vous êtes ridicules, nous sommes

ridicules, restons ridicules.

Candide est un naïf enfant, il en faut... Restons ce que nous sommes.

Jacques le fataliste reste fatalement le serviteur.

Jean-Jacques Rousseau, c’est autre chose.

L’éducation d’Émile!! celle qui révolte un tas de braves gens. C’est

encore la plus lourde chaîne qu’un homme ait essayé de briser. Moi-même

dans mon pays je n’ose y penser. Ici, désormais éclairé, tranquillement

je regarde. J’ai vu un chef indigène, celui qui sans la domination

française serait devenu roi, demander à un colon blanc marié avec une

blanche, lui demander un de ses enfants. L’adoptant il lui aurait donné

presque toutes ses terres et 500 piastres d’économie en payement au

père.

Ici l’enfant est pour tous le plus grand bienfait de la nature, et c’est

à qui l’adoptera. Voilà la sauvagerie des Maoris: celle-là je l’adopte.

Tous mes doutes se sont dissipés. Je suis et je resterai ce sauvage.

Le christianisme ici ne comprend rien.... Heureusement que malgré tous

ses efforts, conjointement avec les lois civilisées de succession, le

mariage n’est qu’une cérémonie d’amusement. Le bâtard, l’enfant

adultérin, seront comme par le passé des monstres imaginaires de notre

civilisation.

Ici l’éducation d’Émile se fait au grand soleil qui éclaire, adopté de

choix par quelqu’un et adopté par toute la société.

Souriantes, les jeunes filles librement, peuvent enfanter autant

d’Émiles qu’elles voudront.

* * * * *

Les subterfuges de la parole, les artifices du style, brillants détours

qui me conviennent quelquefois en tant qu’artiste, ne conviennent pas à

mon cœur barbare, si dur, si aimant. On les comprend et l’on s’exerce à

les manier; luxe qui concorde avec la civilisation et dont je ne

dédaigne pas les beautés.

Sachons nous en servir et nous en réjouir, mais librement; douce musique

qu’à mon heure j’aime à entendre jusqu’au moment où mon cœur réclame le

silence.

Il y a des sauvages qui s’habillent quelquefois.

* * * * *

J’ai peur que la jeunesse sortant d’un même moule, trop joli à mon idée,

ne puisse, quoiqu’elle fasse, en effacer la trace.

L’art pour l’Art. Pourquoi pas.

L’art pour Vivre. Pourquoi pas.

L’art pour Plaire. Pourquoi pas.

Qu’importe. Si c’est de l’art.

Alors à vingt ans on dit: «Ce sera.»

J’en ai déjà tellement lus qui l’ont dit.

Quelle veine!!

Et si un jour le nuage se dissipe, il faudra s’entêter, ou dire à

nouveau «ce n’est plus cela», mais maintenant ce sera. Ainsi de suite

jusqu’au vieil âge.

J’en ai vu, tellement vu, de ces Chrysostomes qui parlent d’or, un tas

de fronts plissés. Ça me rapetissait, mais je me disais: «Je me

rattraperai.»

L’artiste, à dix ans, à vingt ans, à cent ans, c’est toujours l’artiste,

tout petit, un peu grand et très grand.

N’a-t-il pas ses heures, ses moments: jamais impeccable, puisqu’homme et

vivant. Le critique lui dit: «Voilà le nord,» un autre lui dit: «Le nord

c’est le sud», soufflant sur un artiste comme sur une girouette.

L’artiste meurt, les héritiers tombent sur l’œuvre; classent les droits

d’auteur, l’hôtel des Ventes, les inédits et tout ce qui s’ensuit. Le

voilà déshabillé complètement.

Pensant à cela, je me déshabille auparavant, ça soulage.

Cézanne peint rutilant paysage fonds d’outremer, verts pesants, ocres

qui chatoient; les arbres s’alignent, les branches s’entrelacent,

laissant cependant voir la maison de son ami Zola aux volets vermillon

qu’orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les

véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et en

contraste le son grave des orties violacées au premier plan, orchestre

le simple poème. C’est à Médan.

Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu’il pense être un

pitoyable gâchis d’amateur et souriant professeur il dit à Cézanne:

«Vous faites de la peinture.»

--Assurément, mais si peu.

--Oh! je vois bien: tenez, je suis un ancien élève de Corot et si vous

voulez me permettre avec quelques habiles touches je vais vous remettre

tout cela en place. Les valeurs, les valeurs... il n’y a que ça.»

Et le vandale impudemment étale sur la rutilante toile quelques

sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales.

Cézanne s’écrie: «Monsieur vous avez de la chance, et faisant un

portrait vous devez sans doute mettre les luisants sur le bout du nez,

comme sur un bâton de chaise.»

Cézanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du

monsieur.

Et après un temps de silence, il lance un formidable pet, se retourne

vers le monsieur, disant: «Hein!» ça soulage.

* * * * *

Je viens de lire...

Les mains assorties... (au besoin ça se comprend), mais, main assortie!!

Désormais je n’achèterai plus une paire de gants, mais un gant assorti.

J’aime la critique quand elle m’instruit. J’aime aussi l’esprit quand il

fleure bon, mais la Blague: est-ce de la critique?

Mais on fait son métier. Tous les métiers ne sont pas nécessaires.

Nous, sauvages, nous nous défions des fatras, et si l’on cogne c’est la

masse et non la perfide épingle assortie.

Pesanteur et féminine distinction... au choix.

* * * * *

Il s’agit d’un livre que je n’ai pas lu. Chez l’auteur _si cela_ est, il

y a une autre chose qui le fait comprendre. Le critique n’en parle pas,

c’est donc qu’on nous mystifie, nous et l’auteur. L’auteur dit que de

près ce serait ridicule de craindre l’homme, mais on le craint de loin.

C’est peut-être très fin, mais assurément ce n’est pas vrai.

* * * * *

Mon bon oncle d’Orléans qu’on appelait Zizi parce qu’il se nommait

Isidore et qu’il était tout petit, m’a raconté que lorsque j’arrivais du

Pérou nous habitions la maison du grand-père: j’avais sept ans.

On me voyait quelquefois dans le grand jardin, trépignant et jetant le

sable tout autour de moi...

«Eh bien, mon petit Paul, qu’est-ce que tu as?» Je trépignais encore

plus fort, disant: «Bébé est méchant.»

Déjà enfant je me jugeais et j’éprouvais le besoin de le faire savoir.

D’autres fois on me voyait immobile, en extase et silencieux sous un

noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi qu’un figuier.

«Que fais-tu là, mon petit Paul?

--J’attends que les _noisettes_, elles tombent.»

En ce temps, je commençais à parler français et par habitude sans doute

de la langue espagnole, je prononçais avec affectation toutes les

lettres.

Un peu plus tard je taillais avec un couteau et sculptais des manches de

poignard sans le poignard; un tas de petits rêves incompréhensibles pour

les grandes personnes. Une vieille bonne femme de nos amies s’écriait

avec admiration: «Ce sera un grand sculpteur.» Malheureusement cette

femme ne fut point prophète.

On me mit externe dans un pensionnat d’Orléans. Le professeur dit: «Cet

enfant sera un crétin ou un homme de génie.» Je ne suis devenu ni l’un

ni l’autre.

Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère

furieuse me demanda où j’avais eu ces billes. Je baissai la tête et je

dis que je les avais changées contre ma balle élastique.

«Comment? toi mon fils, tu fais du négoce.»

Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisante.

Pauvre mère! elle avait tort et avait raison en ce sens que déjà enfant

je devinais qu’il y a un tas de choses qui ne se vendent pas.

A onze ans j’entrai au petit Séminaire où je fis des progrès très

rapides.

Je lis dans le _Mercure_ quelques appréciations de quelques littérateurs

sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus

tard.

Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n’entre en

rien dans mon développement intellectuel: je crois, au contraire, que

cela m’a fait beaucoup de bien.

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 11 / 12 段