haïr l’hypocrisie, les fausses vertus, la délation (_Semper tres_); à me
méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma
raison. J’appris là aussi un peu de cet esprit d’Escobar qui, ma foi,
est une force non négligeable dans la lutte. Je me suis habitué là à me
concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à
fabriquer mes joujoux moi-même, mes peines aussi, avec toutes les
responsabilités qu’elles comportent.
Mais c’est un cas particulier, et en général je crois que l’essai en est
dangereux.
* * * * *
Il y a quelque temps un jeune homme, M. Rouart, fit en Belgique une
conférence. J’aime assez que les jeunes, quitte à se tromper, bien
intentionnés, soient à la recherche d’un meilleur, affirment leurs
opinions.
Sa parole fut éloquente sans rien prouver, en ce sens que la vie
intellectuelle d’artiste ou autre ne se règle qu’avec les nécessités si
diverses qui existent à chaque époque. Et si je croyais, en pareil cas,
l’utilité de la parole, je ferais une conférence qui s’adresserait aux
non artistes leur disant: «Faites vivre les artistes.»
Mais de quel droit dire à son voisin: «Fais-moi vivre.» Il faudra se
résigner à ce qu’il y ait des riches et des pauvres. Voilà plus de
trente ans que je vois des efforts de toute espèce en groupes et
sociétés et je n’ai jamais vu que l’effort individuel qui puisse
compter.
Que dire de cette extraordinaire fumisterie, le Champ de Mars.
A l’Exposition universelle de 1889, les gens de la haute, dans les
Beaux-Arts, allaient souvent se rafraîchir au café d’en face, le café
Volpini. Sur mon instigation les murs du café avaient été décorés avec
des tableaux d’un petit groupe; j’en faisais partie.
C’est là que le plus grand des peintres, Meissonier, se frappa le front
et dit:
«Messieurs, il est grand temps de devenir des peintres libres et
libéraux; lâchons cette ignoble boîte où il y a des jurys, des
médailles, des récompenses comme au collège. Plus de médailles,
désormais, maintenant que nous les avons toutes. Il nous faut élargir le
centre de notre clientèle et pour cela faire une grande part aux
artistes étrangers. A nous les dollars.»
Ce fut une société splendide.
La Norvège, la Suède, l’Amérique. Les Paulsen, les Henrysen, les
Harrisson, tous les Mediocrisen enfin. Une vraie invasion,
impressionniste, synthétiste, libéraliste, symboliste. Liberté, égalité,
fraternité. Chacun sa cimaise. On crut à une renaissance.
Les Puvis de Chavannes, les Carrière, les Cazin, quelques autres mêlés
avec les Carolus, les Besnard, les Frappa! Tous également, sociétaires,
s’écriant: «Place aux jeunes, mais pour ceux-là plus de médaille.»
C’était très malin, et les recettes devinrent extraordinaires...
M. Rouart, si je l’ai compris, a été préoccupé d’une chose qui perce
malgré lui dans sa conférence. C’est la défense de la bourgeoisie.
Pourquoi faire?
Drumont défend-il le catholicisme en attaquant les Juifs?
Voyez-vous, je crois que nous sommes tous des ouvriers. Les uns
s’encrapulent, les autres s’anoblissent.
Nous avons tous devant nous l’enclume et le marteau: c’est à nous de
forger.
* * * * *
Enquête sur l’influence allemande.
Nombreuses réponses que je lis avec intérêt, et tout à coup je me mets à
rire. Brunetière!
Comment? La _Revue du Mercure_ a osé s’adresser, interroger la _Revue
des Deux Mondes_.
Brunetière, si long à réfléchir qu’il ne sait pas encore à qui il devra
s’adresser pour lui faire sa statue.
Rodin. Peut-être! cependant son Balzac était si peu réussi et ses
bourgeois de Calais... si peu savants.
Et il dit: «Tout le monde aujourd’hui parle de tout sans rien avoir
appris.»
Il me semble là que tout le monde a son paquet au _Mercure_.
Pauvres Rodin et Bartholomé qui croyaient avoir appris la sculpture.
Pauvre Remy de Gourmont qui croyait avoir appris quelque peu de la
littérature.
Et nous pauvre public qui avons cru qu’il y avait d’autres artistes que
M. Brunetière. Il est évident que la foule s’incline devant celui qui
est chargé de reliques, mais si j’en crois la fable, quelquefois les
reliques sont trop lourdes et l’on se noie.
Heureusement que je n’ai pas été interrogé, car sans modestie, moi qui
n’ai rien appris, j’aurais été tenté de répondre que Corot et Mallarmé
étaient bien français. Je serais alors aujourd’hui singulièrement
mortifié.
Je ne suis pas savant, mais je crois qu’il y a des savants: je crois
aussi qu’un savant trouvera un jour le principe exact de pondération
entre le génie et le talent.
Il me semble qu’en ce moment, plus le génie baisse, plus le talent
monte.
Je vais faire comme M. Brunetière, je vais me mettre à réfléchir;
réfléchir si longtemps que je n’oserai plus tenir un pinceau, et écrire
quoi que ce soit. Il faut être prudent.
Ne quittez pas le chapeau, sinon le génie s’envole.
A ma fenêtre ici, aux Marquises, à Atuana, tout s’obscurcit, les danses
sont finies, les douces mélodies se sont éteintes. Mais ce n’est pas le
silence. En _crescendo_ le vent zigzague les branches, la grande danse
commence; le cyclone bat son plein. L’Olympe se met de la partie;
Jupiter nous envoie toutes ses foudres, les Titans roulent les rochers,
la rivière déborde.
Les immenses maiore sont renversés, les cocotiers ploient leur échine,
et leur chevelure frise la terre; tout fuit: les rochers, les arbres,
les cadavres entraînés vers la mer. Passionnante orgie des Dieux en
courroux.
Le soleil revient, les cocotiers altiers relèvent leur panache, l’homme
aussi; les grandes douleurs sont passées, la joie est revenue, la mère
sourit à l’enfant.
La réalité d’hier devient la fable et on l’oublie.
* * * * *
Il est temps de cesser tout ce bavardage, le lecteur s’impatiente: et je
termine non sans écrire à la fin une petite préface.
J’estime (autrement que Brunetière), qu’aujourd’hui on écrit beaucoup
trop. Entendons-nous sur ce sujet.
Beaucoup, beaucoup, savent écrire, c’est incontestable, mais très peu,
excessivement peu, se doutent de ce que c’est que l’art littéraire qui
est un art très difficile.
La même chose se passe pour les arts plastiques, et cependant tout le
monde en fait.
Il est cependant du devoir de chacun de s’essayer, de s’exercer.
A côté de l’art, l’art très pur, il y a cependant, étant donné la
richesse de l’intelligence humaine, et de toutes ses facultés, beaucoup
de choses à dire et _il faut les dire_.
Voilà toute ma préface; je n’ai pas voulu faire un livre qui ait la plus
petite apparence d’œuvre d’art (je ne saurais): mais en homme très
informé de beaucoup de choses qu’il a vues, lues et entendues dans tous
les mondes, monde civilisé et monde barbare, j’ai voulu en pleine
nudité, sans crainte et sans honte, écrire... tout cela.
C’est mon droit. Et la critique ne saura empêcher que cela soit, même si
c’est infâme.
_Marquises. Atuana, janvier, février 1903._
FIN
5406.--TOURS, IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cⁱᵉ.