En fin de compte, si vous avez affaire à un adversaire beaucoup plus

fort que vous, gardez-vous bien, et au moindre mouvement en avant, de sa

part, présentez votre bras contre sa pointe. Vous en êtes quitte pour

une blessure sans conséquence et l’honneur est satisfait.

Par contre, si vous avez devant vous quelqu’un qui n’a jamais fait

d’armes, prenez garde, il est dangereux. Il ne se sert d’une épée que

comme d’un bâton, en travers, allant de haut en bas. N’hésitez pas,

faites de la contrepointe et un coup de tête ou coup de figure vous

arrange convenablement l’individu.

J’ai rencontré en ma vie, bien des vantards, surtout en voyage et aux

colonies: avec ceux-là il suffit de causer quelques instants pour savoir

à quoi s’en tenir.

Ainsi, un petit procureur que je vous ai déjà présenté me dit un jour

qu’il était terrible, ayant quinze ans de salle d’armes. Lui! un mal

bâti dont on ne saurait préciser le sexe et la nature.

Je profitai d’un jour où j’étais avec lui à déjeuner sur une goélette de

guerre pour remettre la conversation sur ce sujet, et je lui dis: «Je

n’ai pas quinze ans de salle d’armes et cependant je vous fais un pari

de 100 francs et je vous en rends huit sur dix.» Naturellement il ne

tint pas le pari.

Au régiment, à la salle d’armes, les officiers n’y viennent pas, ils

préfèrent aller au cercle jouer à la manille. Quant aux soldats, ennui

de part et d’autres, eux et le professeur.

Quelques-uns montrent des dispositions, on les nomme prévôts.

Toujours avec l’enseignement militaire, c’est-à-dire, le corps sans la

tête.

J’ai eu souvent l’occasion de tirer avec ces prévôts. Tous des mazettes

et inintelligents.

Au collège, c’est presque la même chose, il faut un peu d’armes pour

entrer à Saint-Cyr, et le professeur cherche à gagner son argent en

douceur.

Je me souviens de ce temps: nous avions pour maître le fameux Grisier

qui envoyait son prévôt (je ne me souviens pas de son nom, il doit

encore exister ayant une salle d’armes à Paris), ce prévôt était célèbre

par ses coupés.

Le père Grisier venait quelquefois, engageait le fleuret de la main

droite et avec la main gauche nous donnait une légère tape sur la joue.

J’en ai reçu.

C’était d’ailleurs un honneur qu’il nous faisait, appelant cela la botte

Grisier. Il avait été maître d’armes de l’empereur de Russie.

* * * * *

Assez causé d’armes et qu’on m’excuse: c’est ce fameux gendarme qui sort

de Joinville-le-Pont. Mais je ne vous lâche pas pour cela, car je vais

de ce pas vous ennuyer avec une petite leçon de boxe. Là encore histoire

de me vanter.

Mes premières leçons de boxe ne sont pas de première jeunesse. Mon

professeur fut un amateur, un peintre qui se nommait Bouffard, à

Pont-Aven. Quoique amateur, il était passablement fort: j’ai continué

depuis et cela m’a servi quelquefois, quand cela ne serait que pour se

donner de l’assurance. Mais il s’agit de boxe anglaise, tandis qu’à

Joinville-le-Pont on fait ce qu’on appelle de la boxe française ou pour

mieux dire de la savate. Étant marin, j’avais fait de la savate, mais

histoire de rire.

Charlemont fils, aujourd’hui le grand champion de la boxe française, a

composé une vraie boxe, et non exclusivement la savate. Bien loin, bien

loin de cela, l’École de Joinville-le-Pont.

En tant qu’imparfaitement l’école anglaise est meilleure.

La boxe de Joinville-le-Pont n’a de valeur que pour un homme très agile,

acrobate, et très exercé: de première force. Sinon elle est un vrai

danger qui vous met vite à la merci d’un boxeur très médiocre de la boxe

anglaise.

Voilà toute ma leçon de boxe qui consiste à vous mettre en garde contre

l’École de Joinville et s’il vous prend fantaisie de vous y adonner,

ayez des jambes agiles, pratiquez tous les jours, quittez toute lecture

et devenez une _brute_.

* * * * *

Autrefois la chanson était (toujours un souvenir d’enfance): «Maman, les

petits bateaux qui vont sur l’eau...»

Aujourd’hui les bateaux vont sous l’eau: que devient la chanson?

Les vieux ronchonnent et disent: «De notre temps!»

Mais à la mer, les gros poissons mangent les petits. Ici ce n’est pas le

cas, puisque les petits bateaux, ils mangent les gros.

Et je me plais à voir la tête d’un gros Anglais de quelques tonnes

littéralement transformé en chair à saucisse.

Charcuterie à la dynamite.

* * * * *

Donner, ce n’est pas savoir donner. Pour savoir donner, il faut savoir

recevoir.

On dit qu’il faut savoir obéir pour savoir commander. Ce n’est pas très

exact. Voyez les rois. Voyez aussi les gendarmes. Plats comme des

valets, ils savent obéir. Savent-ils commander? Grand Dieu non. Et

pourtant ils aiment commander; ils appellent cela se rattraper ou se

venger.

C’est moi le chef!...

Et la femme dit: «Je suis la maréchale (maréchale tout court)--au

logis».

Chez moi je suis en chemise, dans mon atelier je suis en blouse: le soir

dans le monde je suis en habit.

Dans la rue j’entends une dispute, j’approche et j’écoute.

Un maigre vieillard, sa fille desséchée, une grosse femme avec des

tétons, des mamelons, des monstres, avec éloquence, cette éloquence du

peuple naturelle, s’écriait: «Oui, Monsieur, je ne connais pas

d’expression assez vile pour exprimer ma pensée... Quant à vous,

Mademoiselle, je vous dis merde!»

Une cuvette, de l’eau, un peu de savon, et tout est nettoyé. Et ses

mains tapaient sur les mamelons caoutchoutés, son ventre mamelonnait.

Je

[Illustration]

[Illustration: P.G. Rengaines classiques]

m’en souviens, et ma foi, pardonnez-moi, je ris.

Dans cette impasse un peu cour des miracles, l’impasse Frémin donnant

sur la rue des Fourneaux. 5 heures du matin, je ne dors pas et j’entends

la mère Fourel, la femme du charretier qui s’écrie: «Au secours, mon

mari s’est pendu.»

Je saute du lit, j’enfile un pantalon (les mœurs!). Je prends en bas un

couteau et je coupe la ficelle. Le pendu était mort, tout chaud, tout

bouillant. Je voulus le faire porter sur un lit. Halte-là, il faut

attendre la justice...

De l’autre bord, ma maison surplombe de quinze mètres un terrain de

maraîchers. Je crie au maraîcher: «Avez-vous un melon-cantalou?»

Justement, en voilà un de mûr, et à mon déjeuner je mange mon cantalou,

sans songer au pendu. Comme on le voit, dans la vie il y a du bon. A

côté du poison, il y a du contrepoison. Et le soir dans le monde en

habit, croyant émotionner, je raconte l’histoire, et tout le monde, en

souriant, sans émotion, me demande quelques morceaux de la corde de

pendu.

Une histoire en amène une autre. Je me souviens qu’une fois, un soir,

j’avais un peu bu et à minuit je rentrais dans une rue du Havre; j’étais

marin de commerce à cette époque. Je faillis me casser le nez contre un

volet qui, entr’ouvert, débordait. «Cochon!» m’écriai-je, et je tapai

sur le volet qui ne voulut pas se refermer... Je te crois, il y avait

là un pendu qui ne voulait pas. Cette fois je ne dépendis pas,

continuant mon chemin (j’avais un peu trop bu) me disant sans cesse à

haute voix: «Le cochon! c’est se fouttt’ des passants, il y a de quoi

vous casser la figure.» Heureux ceux qui sont toujours comme il faut.

* * * * *

J’ai connu à Tahiti un brave garçon, très naïf, domestique chez un riche

colon. Il voulait à toute force coucher avec la fille du patron, et pour

ce... tous les jours la famille buvait du lait spermatisé. Il ne réussit

pas, je crois, car ce fut le patron qui voulut faire des caresses.

Horreur... cela donne beaucoup à penser. Défiez-vous des «on dit».

* * * * *

Les histoires en Océanie sont nombreuses et intéressantes. En voici une

qui n’est pas mienne, étant d’autres, mais que je garantis.

A mon premier voyage de pilotin sur le _Luzitano_, voyage à

Rio-de-Janeiro, j’avais, comme apprentissage, à faire la nuit le quart

avec le lieutenant.

Il me raconta.

Il était mousse sur un petit navire qui faisait de très longs voyages

en Océanie; chargements et pacotilles de toutes sortes.

Un beau matin au lavage du pont, il se laissa tomber à l’eau sans qu’on

s’en aperçût. Il ne lâcha pas son balai, et grâce à son balai, l’enfant

resta quarante-huit heures sur l’Océan. Par extraordinaire, un navire

vint à passer et le sauva. Puis quelques temps après, ce navire ayant

atterri dans une petite île hospitalière, notre mousse s’en alla se

promener un peu trop longtemps. Il resta pour compte.

Notre petit mousse plut à tout le monde et le voilà installé à ne rien

faire, forcé de perdre sur-le-champ son pucelage, nourri, logé, choyé et

chatouillé de toutes façons. Il était très heureux. Cela dura deux ans,

mais un beau matin un autre navire vint à passer et notre jeune homme

voulut rentrer en France.

«Mon Dieu que j’ai été bête, me disait-il, me voilà obligé de

bourlinguer... J’étais si heureux!»

Chez les sauvages il y a du bon, mais voilà le mal du pays.

* * * * *

Si vieillesse pouvait; ça ne compte pas.

Si jeunesse savait... Voilà qui compte.

* * * * *

Je n’ai jamais si bien fait que quand je voulais mal faire.

Tout ceci dit et écrit pour les gens qui n’ont pas de morale. Je fus

amené un jour dans une famille honnête, ma sœur était avec moi où l’on

ne parlait que des vertus familiales et surtout des devoirs en ménage.

Ce fut pour moi un trait de lumière et je vis, _sans me tromper_, que

j’étais dans une boîte à mariage. Rien de terrible comme la vertu.

Une veuve promène ses trois filles. Voyez la mère, vous saurez ce que

deviendront les filles. Et ce n’est pas engageant.

Aujourd’hui un père doit dire à son futur gendre.

D.--Avez-vous eu la vérole?

R.--Non.

D.--Très bien, mais vous n’aurez pas ma fille, car vous êtes sujet à

être malade et à pourrir ma fille.

Il y a de ces nécessités qu’il faut avaler. Avaler est dur; mettons, se

résigner.

* * * * *

Les hommes vieux n’ont pas de dents; les vieux loups en ont de fameuses.

Une femme ne devient vraiment bonne que quand elle devient grand’mère.

En Océanie... je ne dis pas cela pour vous, Mesdames de la Métropole...

Sinon de conviction, par politesse.

Turlututu, mon chapeau pointu.

* * * * *

Et lui de me dire: «Tout homme doit servir sa patrie.

--Et vous pourquoi n’avez-vous pas servi?

--Moi c’est autre chose, je suis exempt étant des colonies.»

Patriotisme!

* * * * *

Bon! voilà mon esprit qui voyage; nous ne sommes plus en Océanie, mais

en Afrique, ce bon continent que tout le monde veut se partager ou

plutôt se disputer, si propice aux héros aventuriers comme Marchand; ce

pays où, sous prétexte de civiliser, on égorge. Ennuyé de tirer sur les

lapins, on tire sur la chair noire. Les Boërs tirèrent sur la chair

noire disant: «Ote-toi de là, que je m’y mette.» Mon Dieu, les Anglais

ne firent pas pire. Un jeu sur le sentiment. On vendait des esclaves;

aujourd’hui c’est défendu. Non! c’est que je tousse: allez-y voir.

Or donc en Afrique maints manuscrits arabes nous renseignent. On me l’a

dit, et je l’ai cru, j’ai donc prêté toute oreille, faites comme moi si

vous voulez savoir ce qui s’y dit.

Au désert, tout n’est pas sable, par-ci par-là, riants paysages, à tel

point qu’il y a des girofles le nez en l’air.

C’était donc un jour que le manuscrit arabe ne nous indique pas, un lion

et un âne se rencontrèrent. «Mes compliments d’abord,» s’écria maître

Aliboron, et notre orgueilleux roi du désert de répondre: «Je les tiens

pour bon.»

Le lion n’aime pas beaucoup l’eau et arrivés près d’une rivière il dit à

l’âne: «Es-tu assez fort pour me porter sur ton dos, traverser la

rivière, ce qui m’évitera une bronchite assurément.»

Notre âne, heureux de plaire à un aussi dangereux compagnon, se mit avec

complaisance à sa disposition, lorsque... tout à coup, il se sentit les

fesses labourées méchamment. Il hiâna, s’écriant: «Mon Dieu! qu’é que

c’est que ça!--Oh rien, s’écria le lion, c’est ma griffe.»

Plus loin, arrivés contre un monticule, notre âne avisa son roi du

désert: «Es-tu capable avec moi sur ton dos de monter en courant sur ce

monticule.» Sobre de parole, le manuscrit nous dit seulement que le lion

exécuta facilement la besogne lorsque... tout à coup le lion sentit un

extraordinaire instrument, une arme naturelle, sans doute un pal qui lui

perforait cruellement l’intestin. Cette fois ce fut un rugissement: «Mon

Dieu! qu’é que c’est que ça!» Et notre baudet, avec cet air jovial et

fumiste particulier à sa race de dire: «Oh! c’est rien, c’est ma

griffe.»

Il y a deux genres de griffes, et n’est pas la plus terrible celle qu’on

pense. Ne pas confondre avec le coup de pied de l’âne. La philosophie

arabe est tout autre.

* * * * *

Mordioux! Cap de Dioux! une main tirait la moustache, l’autre sur la

garde de l’épée.

Aujourd’hui. De quoi, e, e! et on se crache dans les mains.

On dit évoluer.

J’ai un _Mardi-Gras en Espagne_, par Goya. J’ai copié, mais j’ai changé,

mettant les gens en habit et le chapeau tuyau. C’était moins bien, mais

plus mascarade.

Devant moi un vieux bambou: il est gravé par un sauvage. C’est une

figure de géométrie, le carré de l’hypothénuse. Une géométrie naufragée

sans doute, et cela m’intéresse. J’aurais voulu savoir ce qui s’est

passé dans le cerveau de cet indigène artiste, mais l’artiste est mort.

J’ai aussi un livre de voyages, avec forces illustrations. L’Inde et la

Chine, les Philippines, Tahiti, etc... Toutes les figures copiées avec

soin, avec idée de portrait, ressemblent à Minerve ou à Pallas. C’est

beau l’École.

Jean Dolent, dans son livre _les Monstres_, fait dire à sa cuisinière:

«Avec un gigot on ne met pas de navets,» et il ajoute: «Le

Conservatoire!»

Si vous avez des enfants qui ne sont bons à rien, mettez-les

ronds-de-cuir: c’est encore le meilleur moyen de devenir quelque chose.

Ici un fonctionnaire me dit: «Est-ce que vous connaissez Huysmans? il

paraît que c’est un grand littérateur; il vient d’être décoré.»

Oui, mais Huysmans a été décoré comme employé de ministère. Et notre

fonctionnaire réjoui me dit: «C’est donc ça que je ne le connaissais

pas.» La vraie gloire c’est d’être connu par les conducteurs d’omnibus.

Le père Corot à Ville-d’Avray. «Eh bien! père Mathieu, ça te plaît-il,

ce tableau?--Oh que oui, les rochers y sont bien ressemblants.» Les

rochers étaient des vaches.

_In populo veritas._

* * * * *

Au restaurant de très grands peintres discutent et ça n’en finit pas et

l’on demande à Degas son avis. Tout ça, dit-il, c’est une affaire de

cimaise. Jérôme me dit: «Voyez-vous la grande affaire en sculpture,

c’est de bien calculer son armature...» Qu’en dis-tu, Rodin?

* * * * *

Ce qui est remarquable dans la grande Révolution, c’est que les meneurs

ont été des menés. Un troupeau qui en mène un autre. Tout commence bien

pour finir mal. Marat me paraît être le seul qui ait su ce qu’il

voulait. Naturellement il devait être tué par une femme. Le grain de

sable qui arrête la machine. La fatalité serait-elle par hasard

consciente. Oh! alors le mot ne se comprend pas, ou plutôt je ne le

comprends pas. J’ai été élevé par des gens qui considéraient l’histoire

comme un sage enseignement. Renseignement peut-être, car je n’ai jamais

vu aucun résultat qui concorde. J’espère bien que si demain nous avions

la guerre avec l’Angleterre, nous ne nous laisserions pas mener par une

vraie pucelle d’Orléans.

J’estime que les historiens sont de braves gens, mais qu’ils doivent

être embarrassés pour agir s’il faut choisir dans le tas. Quant à moi,

si je consultais l’histoire, il me semble que je ne ferais que des

bêtises. Il est vrai qu’en politique je suis comme presque tous les

artistes: «Je n’y comprends rien.»

Ainsi depuis quelque temps je vois que toutes les nations s’embrassent à

qui mieux. Je bois à la santé!... les Rois, les Empereurs, les

Présidents de la République. Et comme un serin, je me dis: «Ça sent

mauvais.»

Dans un salon, presque un cornichon, le monsieur qui lit tous les

bulletins politiques (l’Esprit des autres) pérore gravement. Quand il

prononce la Triple-Alliance, son poing serré, symbole de puissance, se

met en évidence.

Dans un coin, un épaté quelconque demande à son voisin: «Quel est donc

ce monsieur?»

C’est un attaché d’ambassade, un garçon qui ira loin. Voulez-vous être

sérieux, parlez politique, de la Triple-Alliance si bien conclue que

depuis trente ans elle est toujours à refaire.

«Maman les petits bateaux qui vont sous l’eau ont-ils des jambes.

--Petit bêta, s’ils en avaient ils marcheraient sur l’eau.»

* * * * *

Zola avait ses haines. Sans être comme lui un grand homme, on peut, il

me semble, avoir aussi ses haines. Je suis de ceux-là.

Je hais profondément le Danemark. Son climat, ses habitants.

Oh! il y a en Danemark du bon, c’est incontestable.

Ainsi depuis vingt-cinq ans, tandis que la Norvège et la Suède ont

envahi les salons de peinture en France pour plagier dans tous les

sentiers qui sentent mauvais, mais ont de belles apparences, le Danemark

honteux de son échec à l’Exposition universelle de 1878, se mit à

réfléchir, à se concentrer en lui-même. De là est sorti un art danois,

très personnel et auquel il faudra faire sérieusement attention, et je

suis heureux ici d’en faire les éloges. Il est bon de regarder l’art

français, et même celui de tous les autres pays, mais uniquement pour

être plus à même de regarder en soi.

On me fit autrefois à Copenhague une singulière niche. Moi qui ne

demandais rien, je fus vivement engagé et invité par un monsieur au nom

d’un Cercle d’art à exposer mes œuvres dans une salle _ad hoc_. Je me

laissais faire.

Le jour de l’ouverture, je me disposai l’après-midi seulement à aller

jeter un coup d’œil et quel fut mon étonnement lorsque arrivé on me dit

que l’Exposition avait été fermée d’office à midi.

Inutile de chercher un renseignement quelconque; de toutes parts bouche

close. Je ne fis qu’un saut chez le monsieur important qui m’avait

invité. «Le monsieur était, dit le domestique, parti pour la campagne et

ne rentrerait pas de sitôt.»

Comme on le voit, le Danemark est un charmant pays. Il faut reconnaître

aussi qu’en Danemark on sacrifie beaucoup à l’éducation, aux sciences,

et tout particulièrement à la médecine. L’hôpital de Copenhague peut

être considéré comme un des plus beaux établissements de ce genre, par

son importance et surtout par sa tenue intérieure qui est de premier

ordre.

Rendons-leur cet hommage, d’autant plus qu’après je ne vois plus rien

que de néfaste. Pardon, j’oubliais encore ceci, c’est que les maisons

sont admirablement construites et installées soit pour le froid, soit

pour l’aération en été, et que la ville est jolie. Il faut dire aussi

que les réceptions en Danemark sont en général dans la salle à manger où

l’on mange admirablement. C’est toujours ça et ça fait passer le temps.

Par exemple ne vous laissez pas trop ennuyer par ce genre uniforme de

conversation: «Vous, un grand pays, vous devez nous trouver bien en

retard. Nous sommes si petits. Comment trouvez-vous Copenhague, notre

musée, etc... c’est bien peu de chose?» Tout cela dit pour que vous

disiez juste le contraire: et vous le dites assurément par politesse.

Les usages!!

Le musée! parlons-en. A vrai dire il n’y a pas de collection de

peinture, sinon quelques tableaux de la vieille école danoise, des

Meissoniers paysagistes et faiseurs de petits bateaux. Espérons que cela

a changé aujourd’hui. Il y a un monument construit exprès pour leur

grand sculpteur Torwaldsen, un Danois qui a vécu et est mort en Italie.

J’ai vu cela, très bien vu, et ma tête a bourdonné. La mythologie

grecque devenue Scandinave, puis avec un autre lavage devenue

protestante. Les Vénus baissent leurs yeux et pudiquement se drapent

dans le linge mouillé. Les nymphes qui dansent la gigue. Oui, Messieurs,

elles dansent la gigue, voyez leurs pieds.

On dit en Europe, le grand Torwaldsen, mais on ne l’a pas vu. Son fameux

lion, le seul visible pour les voyageurs en Suisse! un dogue danois

empaillé.

Disant cela je sais qu’en Danemark on va brûler du sucre dans tous les

coins pour m’apprendre à en casser sur le dos du plus grand sculpteur

danois.

Beaucoup d’autres choses me font haïr le Danemark, mais ce sont des

raisons particulières qu’il faut garder pour soi.

Laissez-moi vous introduire dans un salon comme on en voit aujourd’hui

rarement. Le salon d’un comte, de très grande noblesse danoise.

Le vaste salon est carré. Deux énormes panneaux de tapisserie allemande,

exécutés spécialement pour la famille, merveilleux autant que vous

puissiez l’imaginer. Deux dessus de porte, vues de Venise, par Turner.

Le mobilier, en bois sculpté avec armes de la famille, tables de

marqueterie, étoffes du temps, le tout une merveille d’art.

Vous êtes introduit et l’on vous reçoit. Vous vous asseyez sur un pouff,

forme colimaçon, en velours rouge, et sur la table merveilleuse, un

dessus de quelques francs venant du Bon Marché, album de photographies

et vases de fleurs du même genre. Vandales!!!

A côté du salon une très jolie salle de musée. La collection des

tableaux; le portrait de l’aïeul par Rembrandt, etc...

Ça sent le moisi... personne n’y va.

La famille préfère le temple où on lit la Bible et où tout vous

pétrifie.

Je reconnais qu’en Danemark le système des fiançailles a du bon en ce

sens que ça n’engage à rien (on change de fiancé comme de chemises),

puis cela a toutes les apparences de l’amour, de la liberté et de la

morale. Vous êtes fiancés, allez vous promener, en voyage même; le

manteau des fiançailles est là qui couvre tout. On joue avec le tout,

mais pas ça, ce qui a l’avantage des deux parts, d’apprendre à ne pas

s’oublier et faire des bêtises. L’oiseau à chaque fiançaille perd un tas

de petites plumes qui repoussent sans qu’on s’en aperçoive. Très

pratiques les Danois... goûtez-y, mais ne vous emballez pas. Vous

pourriez vous en repentir et souvenez-vous que la Danoise est une femme

pratique par excellence... Comprenez donc, c’est un petit pays; il faut

qu’il soit prudent. Jusqu’aux enfants à qui on apprend à dire: «Papa, il

faut de la galette, sinon mon pauvre père tu peux te fouiller.» J’en ai

connu.

Je hais les Danois.

* * * * *

Leur littérature: on dit qu’elle est bien. Je ne la connais pas. Je me

souviens pourtant d’avoir vu jouer une pièce de Brandès! Mais non, mais

si, je n’en suis pas sûr. Il s’agissait d’un homme qui, en voyage, à

l’hôtel, avait profité d’un de ces moments si dangereux pour une femme.

Il la retrouve plus tard tranquille près de son mari. L’homme menace,

sinon rupture du silence, et la femme se résigne.

Comme on voit, c’est touchant et toujours nouveau. J’ai vu jouer aussi

_Othello_. Le grand tragédien en tournée, Rossi, jouait _Othello_ en

italien, la répartie ou contre-partie était en danois. Yago le traître

était souple comme la barre de la justice et Desdemona, malgré tous ses

efforts pour simuler une chaude Espagnole, n’arrivait qu’à zéro de

chaleur (glace fondante).

J’ai vu jouer aussi _Pot-Bouille_ de Zola. Là les acteurs étaient dans

leur élément. La lavure de vaisselle, la crasson bourgeoisie. Les

Josserand étaient parfaits, Trublot un peu moins.

A part cela, les Danoises dansent très bien; faut croire que tout leur

esprit est par là. Ne jugez pas les Danois à Paris, mais chez eux. Chez

nous ils sont doux comme sucre: chez eux du vrai vinaigre.

Ce peuple a de très curieuses pudibonderies. Ainsi dans le Sund les

propriétés sont voisines et chacun a sa cabine pour s’habiller ou se

déshabiller au bain de mer. La route surplombe.

Les femmes se baignent à part et les hommes aussi, mais à leurs heures.

On se baigne nu, et il est de règle que le passant sur la route ne doit

rien voir.

J’avoue que de ma nature très curieux, j’allais contre la règle, un

jour où la femme d’un ministre marchait dans la mer s’en allant en pente

douce. J’avoue aussi que ce corps tout blanc nu jusqu’à mi-mollet

faisait assez bon effet. La petite fille suivait et se retournant

m’aperçut. «Maman!» La maman se retourna effrayée reprenant le chemin de

la cabine, me montrant ainsi tout le devant après m’avoir montré

l’arrière. J’avoue encore que le devant faisait à distance assez bon

effet.

Ce fut un scandale. Comment! avoir regardé!!!

* * * * *

Aux bains de mer, en France, une Danoise, après s’être revêtue d’un

costume de bain selon nos usages, sortie de la cabine hésitait,

pudibonde Danoise, à aller se baigner avec tout le monde, hommes et

femmes. Et la garde-cabine interrogée répondit: «Madame ne voit donc pas

la mer,» de même le maître baigneur s’écrie: «En voilà encore une qui me

tend les fesses, et qui dans le monde ne me donnerait pas la main.»

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 10 / 12 段