ses uniques héritières. Il possédait une très belle collection de vases
(céramique des Incas) et beaucoup de bijoux en or sans alliage faits par
les Indiens.
Qu’est-ce que tout cela est devenu?
Ma mère aussi avait conservé quelques vases péruviens et surtout pas
mal de figurines en argent massif tel qu’il sort de la mine. Le tout a
disparu dans l’incendie de Saint-Cloud, allumé par les Prussiens. Une
bibliothèque assez importante, et dans tout cela presque tous nos
papiers de famille.
A propos de papiers de famille: lorsque je me suis marié, on me demanda
à la mairie les actes mortuaires de mes parents. Je ne possédais que
celui de ma mère, significatif cependant puisqu’il était dit: Mme Veuve
Gauguin. L’employé prétendait que je ne pouvais me marier sans avoir
l’acte de décès de mon père.
Mais puisque ma mère était veuve Gauguin, cela ne prouve-t-il pas que
mon père était mort?
Rien de plus têtu qu’un employé de mairie.
Heureusement que le maire était un homme intelligent et tout fut
arrangé.
A la naissance de mon fils j’allai aussi à la mairie déclarer cette
naissance.
Lorsque je dictai à l’employé «un garçon du nom de Émil sans e,» il
écrivit: «Émile Sanzé.»
Ce fut un quart d’heure inénarrable pour rétablir l’orthographe. J’étais
un farceur qui se moquait des employés, etc... Un peu plus j’aurais eu
une contravention.
Comme on le voit jamais je n’ai été sérieux, et ne vous offensez pas de
mon style badin.
* * * * *
La vieille Môo sans préambule est venue s’installer chez moi. Ayant
chaud elle quitte sa chemise. Elle est très maigre, et vous savez que
j’aime les femmes grosses. La peau est nacrée, pensez donc, elle a eu
onze maternités. A part cela elle serait mieux si on la passait tout
entière à la chaux. Elle a bien eu onze enfants, mais si vous lui
demandez combien de pères, elle est très étonnée. Elle compte sur ses
doigts, encore sur ses doigts, bien longtemps, mais arrivée au chiffre
de 100 elle perd la mémoire.
Elle possède quelques terres et chaque jour à ce qu’elle dit il se
présente un mari pour de vrai. Mais elle a l’œil à ce qu’elle dit.
Qu’importe elle se couche et offre comme la plus belle fille du monde ce
qu’elle a. Rien de plus, rien de moins. Mais je n’aime pas les femmes
maigres.
Pour lors j’ai mal à la tête... cela va être la rougeole. La
conversation cesse et elle s’endort.
J’ose alors la regarder; décidément il faudrait la blanchir à la chaux.
Plusieurs nuits elle revient. J’ai toujours la rougeole quand elle
vient, ma chasteté en dépend. Et puis je n’ai plus de feu.
Enfin elle ne revient plus et comme on lui en demande la cause, elle dit
qu’elle ne peut pas résister, tellement c’est fatigant. Montrant tous
les doigts... elle dit: «Oui... comme ça toutes les nuits.»
Voilà comment se font les mauvaises réputations: ne vous y trompez pas.
* * * * *
Il y a eu un temps où seuls les tableaux que j’avais donnés pouvaient se
vendre.
Un bon petit jeune homme à qui j’en avais donné trente, après les avoir
copiés et étudiés, s’est empressé de les vendre à la maison Vollard. Il
est vrai que pour s’excuser il a publié que c’était moi qui lui avait
volé toutes ses recherches.
Excellent jeune homme.
Ne donnez jamais vos tableaux sinon à votre cuisinière.
* * * * *
Van Gogh avait aussi cette manie. Qui ne se rappelle, ce café bouzin
tenu par l’ancien modèle, la Siccatore, une Italienne. Vincent décora
gratis entièrement ce café (le Tambourin).
Il me raconta pendant son séjour à Arles une histoire assez curieuse à
ce sujet, histoire dont je n’ai jamais su le fin mot. Très amoureux de
la Siccatore toujours belle, malgré son âge, il aurait eu de sa part pas
mal de confidences à propos de Pausini.
La Siccatore avait avec elle pour tenir son café un mâle. Dans ce café
se réunissaient un tas de gens tout à fait louches. Le patron eut vent
de toutes ces confidences faites par cette femme et un beau jour sans
rime ni raison il jeta à la figure de Vincent un bock qui lui fendit la
joue.
Vincent tout ensanglanté fut jeté hors du café. Un sergent de ville
passait à ce moment et lui dit sévèrement: «Circulez!»
D’après Van Gogh, toute l’affaire Pausini, comme beaucoup d’autres,
aurait été mûrie en cet endroit de connivence avec Siccatore et l’amant.
Il est à remarquer que presque tous ces établissements sont au mieux
avec la police.
De cette affaire Pausini, une autre affaire en découle, toujours conçue
à ce fameux café, d’après Vincent, c’est l’affaire Prado, cet homme qui
pour la voler, assassina une courtisane puis la bonne, puis la petite
fille, qu’il aurait violée. Ce n’est que bien plus tard que la police
fatiguée des cris de la presse trouva un soi-disant assassin qui se
trouvait réfugié à la Havane. Il fut presque impossible de découvrir le
vrai nom de cet homme extraordinaire. On trouva une femme qui déposa
contre lui tout ce que la police voulut lui faire déposer et cependant
elle fut considérée comme complice. Personne n’y comprit rien, ni la
presse, ni la justice, ni l’assassin qui s’écriait: «Je suis, c’est
vrai, un bandit et j’ai tué auparavant, mais je ne suis pas coupable de
ce crime.»
Cette affaire en ce cas rappellerait l’affaire ténébreuse de Balzac.
Qu’importe, il fallait que la police ait le dernier mot. Cet homme fut
condamné à mort.
Moi et un ami nous fûmes prévenus par dépêche adressée au café de la
Nouvelle Athènes par un capitaine de la garde municipale.
A 2 heures et demie du matin, nous étions, place de la Roquette, à
attendre l’exécution, battre la semelle, car il faisait un grand froid
cette nuit très sombre. Tout au plus, pour tuer le temps, l’arrivée de
la machine et son montage. Il ne fallait pas songer un instant entrer
dans la petite enceinte réservée qui se trouvait à côté de la machine
car elle était déjà pleine de gens qui sans bouger, pressés les uns sur
les autres, étaient là à attendre le matin. Enfin le moment était
proche; les quelques lueurs qui annoncent le lever du soleil me
permirent d’entrevoir l’aspect de la place. Un grand demi-cercle autour
de la guillotine, des troupes, la police. D’un côté la voiture de la
guillotine et le fourgon au cadavre: de l’autre, la place réservée.
Devant la guillotine, au centre, cinq gendarmes à cheval.
Et soudainement la police, brutalement, se mit à nous pousser, nous
promeneurs, vers l’extrémité du cercle.
Impossible de voir, ou si peu.
Les portes de la prison s’ouvrirent et l’escorte se mit en marche. Les
gendarmes avaient tiré leur sabre et un silence extraordinaire se fit
immédiatement (comme un mot d’ordre), beaucoup enlevèrent leurs
chapeaux. Seuls, en habit noir, la police de sûreté, le bourreau. En
blouse bleue les aides-bourreaux.
Je voulais voir cependant et quand je veux, je suis très obstiné: je
traversai au galop la place et je vins (troublant le respect du moment),
au centre, me fourrer entre deux bottes de gendarme.
Personne n’osa bouger.
Je vis alors l’escorte s’avançant péniblement et entre deux poteaux de
la guillotine une tête abominable, inclinée, désolée, comme affolée par
la terreur.
Je me trompais, c’était l’aumônier. Quel extraordinaire acteur celui qui
contrefait ainsi les assassins, la douleur!
L’assassin, tout petit, mais de forte encolure, avait une belle tête non
résignée et malgré toute la mauvaise apparence de ses cheveux coupés ras
et de sa grossière chemise de toile, il était convenable.
La planchette bascula si bien qu’au lieu du cou ce fut le nez qui porta.
De douleur l’homme fit des efforts et brutalement deux blouses bleues
pesèrent sur ses épaules, ramenant le cou à la place désignée. Ce fut
une longue minute et enfin le couteau fit son devoir.
Je fis mes efforts pour voir sortir la tête de sa boîte; trois fois je
fus repoussé. On allait à quelques mètres chercher de l’eau dans un
seau pour inonder la tête.
On se demanda pourquoi juste au-dessous de la boîte il n’y aurait pas un
robinet tout préparé à cet effet. Je me suis demandé pourquoi on ne
prenait pas la mesure du prisonnier de façon que la planchette au moyen
d’un pas de vis puisse être juste à la distance voulue de l’échancrure
qui reçoit le cou du supplicié?
Voilà donc ce fameux spectacle qui donne satisfaction à la société.
Dehors on entendait des cris: «Vive Prado!»
* * * * *
A Berbère, la frontière; sur la plage je dessine. Un gendarme du Midi
qui me soupçonne d’être un espion me dit à moi qui suis d’Orléans:
«Vous êtes Français?
--Mais certainement!
--C’est drôle, vous n’avez pas l’accent (lakesent) français!»
* * * * *
Raphaël est élève de Perugin. Bouguereau aussi. Et Bouguereau s’écrie:
«Devant la nature, je ne vois que la couleur.»
Raphaël ne met pas les valeurs; dans ses tableaux ça ne s’éloigne pas.
Juge un peu, s’il connaissait les valeurs.
* * * * *
Dans une Exposition sur le boulevard des Italiens je vis une étrange
tête. Je ne sais pourquoi en moi il se passait quelque chose et pourquoi
devant une peinture j’entendis d’étranges mélodies. Une tête de docteur
très pâle dont les yeux ne vous fixent pas, ne regardent pas mais
écoutent.
Je lus au catalogue _Wagner_ par Renoir.
Ceci se passe de commentaires.
* * * * *
Il y en a qui disent: «Rembrandt et Michel-Ange sont grossiers, j’aime
mieux Chaplin.»
Une très vilaine femme me dit: «Je n’aime pas Degas parce qu’il peint
des femmes laides.» Puis elle ajoute: «Avez-vous vu mon portrait au
Salon par Gervex?»
L’habillé de Carolus Duran est cochon. Le nu de Degas est chaste. Mais
elles se lavent dans des tubs! c’est justement pour cela qu’elles sont
propres. Mais on voit le bidet, le clyso, la cuvette! c’est tout comme
chez nous.
La critique déshabille. Mais c’est tout autrement.
* * * * *
Un critique chez moi voit les peintures, et la poitrine oppressée me
demande mes dessins. Mes dessins! que nenni: ce sont mes lettres, mes
secrets. L’homme public, l’homme intime.
Vous voulez savoir qui je suis: mes œuvres ne vous suffisent-elles pas?
Même en ce moment où j’écris je ne montre que ce que je veux bien
montrer.
[Illustration: En famille PG.]
[Illustration]
Mais vous me voyez souvent tout nu; ce n’est pas une raison, c’est le
dedans qu’il faut voir. Au surplus, moi-même, je ne me vois pas toujours
très bien.
* * * * *
Le dessin, qu’est-ce que c’est cela? Ne vous attendez pas de ma part à
un cours à ce sujet. Le critique veut dire probablement, un tas de
choses sur papier avec du crayon pensant sans doute que c’est encore là
où l’on reconnaît si un homme sait dessiner. Savoir dessiner ce n’est
pas dessiner bien. Se doute-t-il, ce critique, cet homme compétent, que
décalquer le contour d’une figure peinte donne un dessin d’aspect tout
autre. Dans le portrait du voyageur de Rembrandt (galerie Lacazes) la
tête est carrée. Prenez-en le contour et vous verrez que la tête est
deux fois plus haute qu’elle n’est large.
Je me souviens du temps où le public jugeant le dessin des cartons Puvis
de Chavannes, tout en accordant à Puvis de grands dons de composition,
affirmait que Puvis de Chavannes ne savait pas dessiner. Et ce fut un
étonnement quand un beau jour il fit chez Durand-Ruel une Exposition
exclusivement de dessins-études, au crayon noir, à la sanguine.
«Tiens, tiens..., se dit ce charmant public, mais Puvis sait dessiner
_comme tout le monde_; il connaît l’anatomie, les proportions, etc...
Mais alors, pourquoi sur ses tableaux ne sait-il pas dessiner?» Dans
une foule, il y a toujours un plus malin que les autres. Et ce malin
dit: «Vous ne voyez pas que Puvis se fout de vous?... encore un qui veut
faire son original et ne pas faire comme tout le monde...»
Mon Dieu, qu’allons-nous devenir?
C’est probablement ce qu’a voulu comprendre ce critique qui me demandait
mes dessins, se disant: «Voyons un peu s’il sait dessiner.»
Qu’il se rassure. Je vais le renseigner. Je n’ai jamais su faire un
dessin proprement, manier un tortillon et une boulette de pain. Il me
semble qu’il manque toujours quelque chose: _la couleur_.
Devant moi une figure de Tahitienne... Le papier blanc me gêne.
Carolus Durand se plaint des impressionnistes, de leur palette surtout.
C’est si simple, dit-il: «Voyez Vélasquez.» Un blanc, un noir...
Si simples que cela, les blancs et les noirs de Vélasquez.
J’aime à entendre ces gens-là. Ces jours terribles où l’on se croit bon
à rien, où l’on jette ses pinceaux: on se souvient d’eux et l’espoir
renaît.
* * * * *
Les vrais ambassadeurs sont ceux qui n’ont pas trop confiance dans leur
intelligence, répondent évasivement, s’habillent et reçoivent très bien.
Au musée du Louvre, les conservateurs semblent aussi être dans le même
cas. Cependant, cependant... ne pourrait-on pas trouver mieux?
* * * * *
Je vous parle beaucoup d’un tas de choses, malgré ma promesse de vous
parler des Marquises. Ce serait de la traîtrise, vous alléchant par un
titre pompeux en espoir d’un tout autre chose qu’à Paris, mais qu’on
m’excuse moi-même y ayant été pincé. J’y suis, avalons la pilule. En
revanche, mon pinceau peut se rattraper. Il y a bien de superbes
montagnes que je pourrais vous décrire plus ou moins mensongèrement,
mais il me faudrait le talent descriptif avec un tas d’adjectifs que je
ne connais pas et qui sont si familiers à Pierre Loti.
Bien des choses étranges et pittoresques ont existé autrefois, mais
aujourd’hui il n’y a plus de traces, tout a disparu.
La race disparaît chaque jour, disséminée par les maladies européennes;
jusqu’à la rougeole qui a atteint les grandes personnes.
Les tracasseries de l’Administration, l’irrégularité des courriers, les
charges d’argent qui écrasent la colonie, rendent tout commerce
impossible. Par suite, les commerçants font leurs malles.
Rien à dire si ce n’est parler des femmes et coucher avec.
Pas mûres, presque mûres, tout à fait mûres.
C’est tellement de la prostitution que cela n’en est pas. Nous le
disons, mais eux ils ne le pensent pas.
Or on ne connaît qu’une chose que par le contraire et le contraire
n’existe pas.
Un drôle de juge aux Marquises... Une jeune fille vient se plaindre que
douze mâles venaient de la violer, sans la payer.
«C’est affreux, s’écria le juge», et de suite il fut le treizième, mais
il paya. «Tu comprends, ma petite, maintenant je ne peux juger cette
affaire-là.»
Ce même juge, le gendarme était absent, reçut une jeune fille, une
enfant pour mieux dire, qui venait réclamer son bulletin de sortie de
l’école, ce qui veut dire, bonne à...
Mon juge, lui dit: «C’est bien, donne-m’en l’étrenne», et il dépucela.
Maintenant la carte était signée.
Maints détails, croustillants quelquefois, suffiront à vous faire
connaître les Marquises, beaucoup mieux que les voyageurs. Les voyageurs
aujourd’hui voient si peu.
En ce moment, l’île de Tasata a été ravagée par un raz de marée
épouvantable qui a soulevé des blocs énormes de corail et beaucoup de
coquillages pour les collectionneurs.
Avec le corail on fera de la chaux. Les baleiniers qui sont de fins
marins voyant leur baromètre faire des farces ont prévu l’accident et
sont partis, non sans laisser au gendarme de très jolis cadeaux. Des
pots-de-vin... fi donc... des cadeaux (avec factures!!!).
Que voulez-vous, ont dit les capitaines, la contrebande doit être
toujours bien avec les gendarmes.
Ceci se passe encore de commentaires.
* * * * *
La pire des souffrances c’est la dernière.
Après le café au lait du matin, dans le temple, les sexes rapprochés la
nuit se séparent: formalité nécessaire pour permettre à l’âme de secouer
la matière qui la subjugue.
Après le bidet, le bénitier; le corps et l’âme sont nettoyés. On prie.
Seigneur, donnez-nous le pain quotidien.
_Business is business._
* * * * *
Chez le crémier, je mange une crépinette aux choux. Mon voisin, un
Anglais, me demande comment ça s’appelle. Et moi: «Qu’est-ce que tu
dis?» Le garçon passe et le jeune homme demande un _qu’est-ce que tu
dis_.
Je ne me savais pas si farceur.
* * * * *
Il ne s’agit plus de peinture, ni même de littérature: il s’agit
d’armes. C’est qu’en ce moment nous avons ici un gendarme... Vous
savez... il sort de Joinville-le-Pont! c’est un gaillard terrible.
Joinville est en quelque sorte le prix de Rome des exercices physiques.
Il y a beaucoup à en prendre et en laisser. Pour mon compte personnel,
je laisserai.
Les maîtres d’armes brevetés de Joinville-le-Pont sont en général des
gaillards très exercés: exercés à coups de triques. Très forts
assurément, mais acrobates, et font en général de très mauvais élèves.
On dit: «Ayez une bonne main, vous toucherez quelquefois.»
«Ayez une bonne main et de bonnes jambes, vous toucherez souvent».
Ajoutez-y une bonne tête et vous toucherez toujours.
Une bonne tête... c’est ce qu’à Joinville on ne donne pas. Là on
professe sans discernement.
Le jeu de fleuret consiste à se servir de deux mouvements; les quelques
autres en découlent ou sont du supplément.
Un mouvement de va-et-vient et un mouvement tournant, à l’attaque ils se
nomment un, deux, trois, et doublez...; à la défense... opposition et
contre.
Quoique très simples ces mouvements donnent lieu à énormément de
combinaisons. Qui les comprend bien est déjà fort.
Le maître d’armes de régiment excelle à vous fatiguer, vous fait faire
durant toute l’année en temps décomposés des une, deux, des doubles et
finalement quand l’élève veut faire le moindre petit assaut, il perd la
carte. «Que vais-je faire», se dit-il? Tiens une, deux. Il presse et il
dégage; l’adversaire prend le contre. Ça ne biche pas. Naturellement...
vos mouvements doivent correspondre à la parade.
Il est donc essentiel que le professeur le fasse comprendre à l’élève,
en lui donnant la leçon doucement et contrecarrant par sa parade le
mouvement commandé. Ainsi par exemple il commande une, deux, mais au
lieu d’une opposition, il pare doucement avec un contre, de façon que
l’élève suive attentivement la parade et exécute d’après cela.
Maintenant en tant qu’exécution on a un principe à Joinville-le-Pont
dont on ne veut démordre. Allongez le bras, fendez-vous. De cette façon
il est impossible de tromper les distances, et l’adversaire attentif au
mouvement du genou se trouve prévenu constamment.
Tandis que les bons maîtres d’armes civils agissent tout autrement: le
bras ne s’allonge qu’au fur et à mesure et la fente souvent inutile ne
vient que par-dessus le marché.
Nous aimons aussi la correction s’il se peut, mais intelligemment nous
prétendons qu’il faut faire des armes, comme on est bâti.
Ainsi par exemple ayant le poignet faible et la main délicate je m’étais
habitué à me servir des muscles du bras, toute la force concentrée à la
saignée.
Étant très large de poitrine et n’ayant fait des armes que très tard il
m’était impossible à moins d’une gêne extrême de me tenir
réglementairement, couvert presque dans les deux lignes. Aussi sans
aucune gêne, poitrine découverte, je me suis habitué à n’offrir à
l’adversaire qu’une seule ligne en prenant l’engagement toujours en
tierce (aujourd’hui on dit en sixte).
Il vaut mieux être correct... Voyez Mérignac. Halte-là, tout le monde
n’est pas Mérignac.
Je me souviens, à la salle Hyacinte à Paris, d’un instituteur de
première force aux armes. Cet instituteur avait des bras, et des jambes
surtout très petites, aussi il s’était habitué à se servir de ses jambes
comme s’il avait eu des roulettes sous la plante des pieds. Il ne se
fendait pas, mais par une série de petits pas, soit en arrière, soit en
avant, il était hors d’atteinte ou immédiatement sur vous. De la tête...
toujours de la tête.
Vous avez le poignet fort, fatiguez votre adversaire par des engagements
et des pressions solides de force contenue: mais si vous avez la main
faible, qu’elle se dérobe sans résistance avec agilité à toutes les
pressions. En armes il n’y a pas de dogmes, non plus de bottes secrètes.
Durant mon séjour à Pont-Aven, il y avait un maître de port et
garde-pêche, Breton de l’endroit, marin en retraite, maître d’armes
breveté de cette fameuse école de Joinville-le-Pont. D’accord avec lui
nous installâmes une petite salle d’armes, ce qui, malgré le bon marché,
lui faisait des petits bénéfices dont il était très satisfait. C’était
d’ailleurs un brave garçon, assez bon tireur mais inintelligent comme
tireur et comme professeur. Il n’entendait en rien la science des armes.
Tout cela lui était entré par entêtement et force exercices.
Dès le premier jour, je vis que ce pauvre garçon avait des jambes très
courtes: aussi je m’amusais entre temps, moi qui suis grand et bien
jambé, à lui tromper les distances de sorte que malgré sa finesse de
main, il n’arrivait jamais qu’à quelques centimètres du but. Je lui en
parlai et cela parut être de l’hébreu. Le pauvre garçon heureusement
n’était pas fier et je devins quelque temps son professeur pour bien des
choses. Ainsi je lui fis donner des leçons en faisant comme je l’ai dit
plus haut, c’est-à-dire en contrecarrant l’élève à la leçon par des
parades autres que celles annoncées.
Au bout de quelque temps nous eûmes un excellent professeur, et les
élèves firent de rapides progrès.
Tromper les distances. Il est évident que si vous vous disposez à
attaquer, il faut sans qu’on s’en aperçoive, par des allongements de
bras et un certain piétinement, être le plus près possible de
l’adversaire, les coudes au corps. De cette façon, le bras en
s’allongeant, traîtreusement, c’est-à-dire au fur et à mesure de ses
mouvements, touche le but sans avoir recours aux jambes. De même dans le
cas contraire votre bras doit être allongé, vous devez être penché
légèrement en avant; de cette façon vous avez pour vous toute la
longueur de bras et une certaine distance que vous gagnez en reprenant
la position droite.
Avec les maîtres d’armes de l’armée on ne doit faire assaut que très
tard, c’est-à-dire quand l’élève est découragé. Au civil, presque dès le
début, le professeur termine la leçon par une leçon d’assaut en faisant
certaines invites à la valse, certaines incorrections, tout cela très
doucement pour qu’en aucun cas, l’élève prenne l’habitude de bafouiller.
Comment je vous ai fait une pression et vous n’avez pas dégagé? Comment
je vous ai paré avec une opposition et vous avez essayé de doubler?
Comment après avoir doublé mon contre, j’ai essayé de changer de ligne
et vous n’avez pas dédoublé (doublez, dédoublez)... ainsi de suite.
L’élève ainsi intéressé dès le début apprend la science des armes,
s’habitue dès le début à appliquer la leçon dans un assaut et fait de
très rapides progrès sans pour cela se fatiguer comme un acrobate.
Les différents assauts qu’on donne à Paris tous les ans sont la preuve
de ce que je viens de dire, car on voit des maîtres d’armes battus par
des civils qui ont dix fois moins d’exercices qu’eux.
De la tête, toujours de la tête...
* * * * *
Notre excellent professeur de Pont-Aven fut très étonné lorsqu’un beau
jour d’automne il nous arriva dans la salle une paire d’épées, un cadeau
d’un élève américain, qui avait pas mal de galette.
Là encore faisant l’assaut avec le professeur, je lui fis voir que
c’était un jeu différent.
Certainement il faut toujours étudier à fond les armes avec le fleuret
c’est là la grande base; mais il faut appliquer en duel cette science
tout autrement.
Il ne s’agit pas en duel de toucher proprement en certains endroits
spécifiés: là tout compte.
Il faut penser que sur le terrain les coups dangereux sont aussi
dangereux pour soi.
Un homme qui pare bien et qui riposte savamment est une fine lame.
Il n’y a pas de position réglementaire: c’est l’adversaire qui vous
indique la position que vous devez avoir. Tout est imprévu, tout est
irrégulier. C’est en quelque sorte une partie d’échecs. C’est à celui
qui trompera l’autre, se fatiguera le dernier. Méfiez-vous d’avoir les
ongles en dessous, car un froissé solide vous désarmera sûrement. Vos
allongements de bras doivent être mous et faits dans la ligne de tierce,
sinon un liement est à craindre. Le contraire si vous avez affaire à un
gaucher.
Étudiez bien votre adversaire. Savoir quelles sont ses parades favorites
à moins qu’il soit intelligent et joue ce jeu qu’on joue au collège.
Pair ou impair. Il faut donc avoir des mouvements très irréguliers,
inattendus, faire croire à son adversaire tout autre chose que ce que
vous voulez.
Je pourrais en écrire long sur ce sujet, mais j’espère que le lecteur
comprendra suffisamment.