C’est le mot fidélité prononcé plus haut qui me remet en mémoire le mot

d’Aurélien.

Je voudrais dire par là que tout s’enchaîne, et qu’on est jamais sûr

d’avoir inventé. Savoir voir et savoir écouter.

On ne connaît bien la sottise qu’après l’avoir expérimentée sur

soi-même. On se dit quelquefois: «Mon Dieu! que j’ai été bête.» C’est

justement pour cela même qu’on s’aperçoit qu’on aurait pu faire

autrement. Malheureusement on est déjà vieux quand on s’aperçoit qu’il

est temps de réfléchir.

Laissons donc les choses comme elles sont, faute de pouvoir faire

autrement, laissons-nous vivre sans école par conséquent sans

contrainte.

En ce moment, le brigadier s’évertue à dire aux indigènes que c’est lui

le chef et non M. Gauguin.

Ce qu’il se fout dedans!!!

Lui et Pandore font la paire.

La petite Taia qui le blanchit n’est pas bête.

Quand elle veut lui carotter dix sous elle lui dit: «Vous êtes beaucoup

savant» et il les donne.

C’est moi le chef, ce n’est pas M. Gauguin.

Comment trouvez-vous la petite Taia? je vous la sers pour une vraie

Marquisienne. Des gros yeux ronds, une bouche de poisson et une rangée

de dents capables de vous ouvrir une boîte de sardines. Ne la lui

laissez pas longtemps, car elle la mangerait. En tous cas elle connaît

déjà par cœur son brigadier.

Ce brigadier ce fut celui-là même qui eut une fois aux îles basses à

recueillir un noyé involontairement ayant eu la jambe coupée par un

requin. Il hésitait à le mettre dans le cercueil et le lieutenant

impatienté lui dit: «Qu’attendez-vous?

--Pardon, mon lieutenant, mais il manque une jambe!

--Eh bien, mettez-le sans sa jambe.

--Pardon, mon lieutenant, mais il y a des vers.

--Eh bien, mettez-le avec les vers.»

C’est lui le chef et non M. Gauguin.

Sur sa poitrine, les médailles brillent de tout leur éclat.

Sur sa rubiconde face l’alcool brille sans éclat.

En foi de quoi, conséquemment, subséquemment, lui avons délivré son

certificat d’identité, suivi de son signalement.

Saluez-le car c’est un chef. En avant marche, par file à droite, hue

Coco! prenez garde il rue avec ou sans bottes.

* * * * *

Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse; plus tard

certaines réflexions à leur sujet; quelques discussions aussi, l’esprit

des autres... j’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre

l’Évangile et l’Esprit moderne scientifique: de là la confusion entre

l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Église

catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son

égard.

Une centaine de pages ayant pour titre:

_L’esprit moderne et le catholicisme._

Indirectement, très indirectement je fis parvenir ces feuillets

manuscrits à l’évêque.

Pour m’écraser sans doute, toujours indirectement, on me fit parvenir en

réponse un énorme livre richement illustré d’après photographies, très

documenté en histoire de l’Église depuis son début.

Toujours très indirectement, je fis parvenir avec le livre en retour,

mes appréciations critiques si l’on veut.

Ce fut la fin de la discussion.

Voici ma réponse à ce livre.

Devant nous, à notre soin, à la lecture d’un profane un livre saint.

La France, au dehors. Hum!! Rome serait plus exact.

Les missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle sont-elles

françaises? Cela est douteux. Quoi qu’il en soit, la France protège, et

Rome commande... Doux Concordat.

* * * * *

430 pages éditées avec luxe, photographies à l’appui et la collaboration

de 12 vénérables.

Avant de parler des 96 pages d’introduction, le seul point contestable

du livre, nous voulons exprimer ici notre profonde admiration, notre

dégoût aussi pour l’œuvre considérable (_celle-là incontestable_)

signalée par la deuxième partie du livre. Le lecteur édifié peut

parcourir l’Orient sans le secours de la géographie Élisée Reclus, sans

le livret Chaix.

Le collège de la Sainte famille au Caire.

Saint François Xavier à Alexandrie.

Voilà deux monuments qui, à eux seuls, sont suffisants pour prouver que

ce n’est pas l’Église, mais bien la République française qui a fait vœu

de pauvreté.

N.-Dame de Sion à Ramleh et surtout les Sœurs de Nazareth à Beyrouth

éclipsent tous les palais.

Espérons qu’un nouveau sardanapale ne viendra pas transformer ces palais

en maisons de plaisir et prendre pour esclaves de chair toutes ces

charmantes nonnes.

Quel meilleur argument contre cette Église que l’étalage de tout cet or,

de cette puissance presque sans égale entre les mains d’un seul homme

revêtu, par lui-même, du manteau de l’infaillibilité.

Deux mille ans d’ère chrétienne, et arriver à un pareil résultat avec le

secours de tous les souverains, des torrents de sang et de larmes versés

pour la cupidité de quelques-uns, prenant de gré ou de force l’or des

fidèles, au nom de la Charité!

N’est-ce pas significatif? On ne dit plus aujourd’hui: nous sommes

grands, mais on dit: «Nous sommes riches.»

L’histoire politique de l’Église catholique et surtout de l’œuvre des

Congrégations, troupes régulières, très documentée et admirablement

décrite en ce livre, nous met presque brutalement en face d’une machine

infernale avec des rouages bien organisés et presque insaisissables.

Nous le savions, mais il était bon que l’Église vienne nous le préciser

et l’affirmer.

Cette histoire politique se trouve former la majeure partie de

l’Introduction, et elle ne nous intéresse que médiocrement: ne laissant

place à la théologie que quelques lignes, si toutefois on peut appeler

théologie, une série d’arguments pour expliquer la raison d’être de

cette Église. Série d’arguments tout à fait extraordinaires et

contradictoires pour un lecteur attentif et habitué à ces exercices,

mais qui, détournés de leur vrai sens par cet esprit filandreux de

rhétorique si particulier aux disciples de Loyola, ont un semblant très

trompeur de vérité.

Examinons-les quelques instants.

Page 4. La philosophie a pour guide la Raison.

Page 8. La troisième forme de l’idolâtrie, la foi aux dieux publics et

nationaux détruit un autre élément essentiel de la civilisation, la

_paix_.

La civilisation ne peut avoir pour fondements le mensonge.

Page 10. Or les idolâtries, impuissantes à maintenir les sociétés et les

individus en ordre par des lois morales ont dû assurer cet ordre par

l’_Artifice_ d’une hiérarchie forte et qui tint les peuples immobiles.

_Conclusion contradictoire et artificieuse._

Mais continuons. D’autre part, Platon disait: «Connaître le Créateur et

le père de toutes choses est une entreprise difficile, et quand on l’a

connu, il est impossible de le dire à tous.»

Page 12. Au lieu d’appartenir à une caste de nobles, la Chine appartint

à une caste de lettrés et tous les droits appartiennent à

l’intelligence.

Ici nous venons compléter les renseignements. En Chine tous les droits

en effet appartiennent à l’intelligence et toutes les places se donnent

_au concours_ entre ces lettrés. Mais ces lettrés ne peuvent être une

caste pas plus qu’aujourd’hui en Europe les savants forment une caste.

Tout le monde y a droit.

Il est à remarquer que Platon, Confucius et l’Évangile sont tout à fait

d’accord sur ce point d’une société conduite par une aristocratie

intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la

science, n’enseignant aux autres incapables que des préceptes très

simples d’honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi

maintenaient publiques; soit par la clarté de l’enseignement parlé, soit

par la simplicité d’une écriture facile à comprendre.

L’Évangile sur ce point est plus explicite, et semble apporter la

conclusion de toutes les philosophies. Il semble, avec une lucidité

extrême, entrevoir l’avenir et ne cesse de mettre en garde contre une

Église qui ne serait pas basée sur la science et la raison. «Mettez le

sceau sur ce que je vous dis, à nous seuls appartient le Royaume des

cieux; quant aux autres, il ne leur sera parlé qu’en paraboles, afin

que...»

Recommandant la simplicité, la pauvreté même, le mépris des richesses.

En face de cela, si nous mettons en regard ce qui précède, il en résulte

que cette Église vient par la négation complète de ces préceptes les

invoquer d’une part et d’autre part avouer qu’il fallait l’_Artifice_

d’une hiérarchie forte et qui tînt les peuples immobiles.

Et elle ajoute: «C’est alors quand toutes les philosophies et toutes les

religions se sont montrées impuissantes à expliquer la vie et à

commander le devoir, que le Christ paraît. Par lui, la foi apparaît

fondée sur la raison, et la raison s’élève aux certitudes de la foi.»

Aimez votre prochain, comme vous-mêmes.

Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît.

Pardon: ceci n’appartient pas à l’Évangile, mais à Confucius (livre

Tchoung-youngow). Quand l’auteur dit: «C’est alors que le Christ

paraît,» il commet sciemment une erreur, car la christolâtrie après

avoir été longtemps purement astronomique devint terrestre au moins

3.000 ans avant l’ère chrétienne.

Le Christ de l’Évangile n’est donc que la continuation de Iatu l’ancien

messie avec cette différence (différence que l’Église s’efforce de nier)

qu’il devient essentiellement _fils de l’homme_, ce qui est d’ailleurs

la seule base compréhensible, raisonnable, humaine, quand la science

vient tuer tout surnaturalisme, base de superstition anticivilisatrice.

Superstition qui est l’_Artifice_.

L’Église catholique du début de l’ère chrétienne durant cinq siècles

n’en comprenant ou n’en voulant comprendre la portée s’est efforcée,

malgré les efforts de quelques-uns, à remplacer par l’artifice toute la

grandeur de la nouvelle philosophie. Et elle y a réussi. C’est ce

qu’elle veut dire.

* * * * *

Page 18. L’effort accompli depuis lors pour substituer à l’erreur des

crédulités, à l’inimitié des races et à l’égoïsme des passions, cette

morale civilisatrice est devenue le plus grand fait de l’histoire.

Depuis le Christ jusqu’à l’heure présente, il s’est, à travers les

siècles, continué sans arrêt par l’Apostolat.

Page 21. Le Christ était l’étude de toutes ces écoles et la plupart ne

reconnaissaient en lui qu’un homme: c’était ne reconnaître à l’Église

qu’un caractère humain.

Voilà donc nettement indiquée la situation qu’a voulu établir l’Église

catholique, c’est-à-dire repousser la raison de tous, continuer

l’ancienne idolâtrie, fouler aux pieds la nouvelle philosophie humaine

si apte au bonheur de tous dans l’avenir, comprenant tous les progrès

que l’homme appuyé sur la science peut acquérir avec l’exemple de Jésus,

fils de l’homme.

Mais pure excuse, la nécessité d’un artifice, pour conduire à leur guise

les peuples soumis, tandis que (ce qui en est le contre-sens), elle

prend pour fondation de cette Église... «Sur cette pierre, je bâtirai

mon Église.» Sur cette pierre qui est la raison même et non la

superstition.

Et pourquoi aussi cet étrange et filandreux argument apte à tromper tout

le monde.

Par le Christ, la foi apparaît fondée sur la raison, et la raison

s’élève aux certitudes de la foi. En français, cela ne veut rien dire,

mais intentionnellement c’est tout un monde.

Cette raison, qui en s’élevant ne devient raisonnable qu’en prenant pour

certitude la superstition, superstition artificieuse, la seule qui

puisse conduire les peuples.

Tous les collaborateurs ont raison de noyer ces quelques pages

trompeuses dans l’histoire documentée et politique de cette Église

devenue puissante à la conquête du monde, par la terreur, le sang

répandu, l’appui de tous les rois.

Dans tout cela où est la Raison, la Foi même, sinon l’accumulation de

tous les pouvoirs et de toutes les richesses.

En somme, ce livre étale devant nous (en outre de leurs procédés

infâmes), un édifice somptueux de marbre et d’or, et non l’édifice de

Saint-Pierre, celui de l’Évangile.

* * * * *

Dans l’histoire politique de ces missions, décrite en ce livre, un

passage est à noter à cause de l’actualité qu’il comporte aujourd’hui.

Parlant de Confucius, l’auteur dit: «Comme ils trouvaient en lui une

partie des _vérités chrétiennes_ ils avaient considéré que son autorité

leur deviendrait une caution. La majorité des Jésuites estima excessif

d’interdire sous prétexte de danger possible des manifestations qui

pouvaient être innocentes et auxquelles 400 millions d’hommes ne

renonceraient pas.

«Les Jésuites vivaient à la cour ou dans les provinces; faisaient parmi

les mandarins les plus utiles conquêtes.

«Dans cette élite les doctrines de Confucius s’étaient conservées plus

pures.

«Enfin le 11 juillet 1742, Benoit XIV par la bulle _Ex quo singulari_,

annule toutes les dispenses, condamne définitivement les cérémonies

chinoises. A dater de ce moment l’expansion de la foi s’arrête. Elle n’a

plus en Chine qu’à souffrir.»

Ainsi donc ce sont eux-mêmes qui l’avouent, la Chine leur avait ouvert

toutes les portes jusqu’au jour où les missionnaires, par ordre du pape,

peu reconnaissants de la riche hospitalité qu’ils avaient reçue,

commencent à exercer leur pouvoir arbitraire et autoritaire, condamnant

les cérémonies adoptées par plus de 400 millions d’hommes pour les

remplacer par des cérémonies nouvelles.

Et ce serait pour une pareille œuvre que nous enverrions nos enfants

combattre en Chine ceux qui veulent redevenir maîtres de leur pays et de

leurs croyances!

Voilà cette fameuse conscience de l’armée chrétienne.

* * * * *

Pour nous résumer et en finir avec cette fumisterie, au vingtième

siècle, l’Église catholique est une riche église ayant extorqué pour les

dénaturer tous les textes philosophiques et l’enfer prévaut. La parole

reste.

Rien de cette parole n’est mort. Les Vedas, Brahma, Bouddha, Moïse,

Israël, la philosophie grecque, Confucius, l’Évangile.

Tout est debout.

Sans une larme, sans associations d’accaparement, la Science, la Raison,

les seules, ont conservé la tradition: hors l’Église.

Religieusement l’Église catholique n’existe plus. Pour la sauver, il

n’est plus temps.

Fiers de nos conquêtes, sûrs de l’avenir, nous venons dire à cette

Église cruelle et artificieuse: «Halte-là.» Par suite lui dire quelle

est notre haine, et pourquoi cette haine.

Le missionnaire n’est plus un homme, une conscience. C’est un cadavre

entre les mains d’une confrérie. Sans famille, sans amour, sans aucun

des sentiments qui nous sont chers.

On lui dit: «Tue.» et il tue: c’est Dieu qui le veut.

«Empare-toi de cette région,» et il s’en empare.

«Empare-toi de cet héritage, l’hostie à la main,» et il s’en empare.

[Illustration: Histoire de bricoler PG.]

[Illustration: Etude PG.]

Tes richesses? Pas un centimètre de terre que tu n’aies extorqué aux

fidèles avec la promesse du ciel, te faisant donner tout ce qui se vend,

jusqu’à la prostitution.

Pauvres plongeurs qui vont au fond de la mer, au risque des requins,

chercher des perles. Un signe de croix en est le payement.

On comprend, Messieurs, vos artifices.

L’homme moderne n’aime pas la saleté et le missionnaire qui a sanctifié

Labre le pouilleux, se fait appeler généralement Barbe à poux.

Châtré en quelque sorte par son vœu de chasteté, il nous donne le

spectacle navrant d’un déformé impuissant, ou d’un homme en lutte

stupide et inutile avec les besoins sacrés de la chair, lutte qui sept

fois sur dix le conduit à la sodomie, la Trappe et le bagne.

L’homme aime la femme s’il a compris ce que c’était une mère.

L’homme aime la femme, s’il a compris ce que c’était aimer un enfant.

Aimer son prochain.

Avec tristesse et dégoût aussi je vois passer ce troupeau de vierges

malsaines et mal propres--des bonnes sœurs--rejetées avec violence, soit

par la misère, soit par la superstition de la société, pour entrer au

service d’un pouvoir envahisseur.

Cela une mère! Cela une fille... Jamais.

Et artiste, amoureux de beauté, des belles harmonies, je m’écrie: «Cela

une femme! Oh! non!»

Cerveaux impropres aux recherches intellectuelles, n’ayant d’autre

conscience de la vie que le boire et le manger, sans autre but réel

qu’obéir à une règle, recouvertes d’un manteau hypocrite, menées avec

mépris par d’autres vierges mâles.

En admettant que l’histoire, riche cependant en documents et que la

police soient calomnieuses tel que l’état des couvents au moment où

Jeanne la prostituée des moines devenue Jeanne la papesse: telle aussi

l’histoire de la religion de Diderot à l’époque de la Révolution; telle

aussi la découverte des nombreux cadavres d’enfants tués à leur

naissance lorsqu’on eut à remuer de fond en comble la terre des jardins

d’anciens couvents de femmes. En admettant tout cela comme pures

calomnies, il n’en reste pas moins un état lamentable, hors nature,

cruel: inhumain par conséquent.

Hors de nous cette sentimentalité qui est le masque du sentiment, ce

faux respect d’un habit, l’habit religieux. Examinez de près les sœurs

dans les hôpitaux des colonies et ceux qui leur commandent, les mâles.

Il faut en général plus de monde pour les servir que pour les malades.

Près du lit d’un malade, elles semblent la mouche du coche.

Quelques-unes cependant sont de braves filles de campagne capables tout

au plus d’exciter la compassion, donnant, par-ci par-là, quelques

gâteaux aux soldats pour figurer à la messe. Quant aux mâles ramassés

de toutes les nations (_missions françaises_), ils font la quête pour

les petits Chinois, pour réparations et entretien des églises, pour

souscription à la publication _la Propagation de la Foi_. Lu dans cette

publication:

«X... 50 francs pour la réussite d’une affaire!»

Comme on le voit c’est édifiant et cela nous donne une idée de la

grandeur de l’Église (Missions françaises au vingtième siècle).

* * * * *

Les écoles, les élèves.

Paul est élève de Rembrandt. Henri est élève de Paul. Bonnat est élève

de Henri. Voir la suite...

Une caricature de Daumier. En plein air s’alignent quelques peintres. Le

premier copie la nature, le deuxième copie, le troisième copie le

deuxième... Voir la suite.

Un décalque, un décalque du décalque... et l’on signe.

La nature est moins indulgente: après le mulet il n’y a plus rien.

Paul meurt de faim avec des économies.

Son frère Henri meurt d’indigestion sans économies. Quel est le plus

sage? Jean qui pleure, Jean qui rit.

Lui et elle s’aimaient d’amour tendre et cela dura autant que possible,

jusqu’au jour où l’amant, moins naïf, lassé, la passion refroidie,

s’aperçut que l’amante n’était peut-être qu’une affreuse goule.

Les goules n’aiment pas qu’on les lâche.

Lui, l’abbé Combes s’avisa un beau jour, obéissant à la volonté du

peuple de signifier à son ancienne amante, quelques détails de cette

volonté.

De nombreux souteneurs têtus comme des Bretons, préposés à la garde de

la belle défendirent leur marmite: reconnaissance du ventre assurément.

Ils se chargèrent de la vidange et toutes les matières fécales des sœurs

inondèrent avec tous leurs parfums les envoyés de l’abbé Combes. Chassez

les ordures, et elles reviennent au galop.

Ce fut désolant, et dans toute la contrée on pleura, on injuria.

La Bretagne, la Vendée allaient se soulever: ce ne serait plus le pot de

chambre mais le canon. Hélas! trois fois, hélas! _Non bis in idem._

Pourtant! il ne faudrait pas s’y fier... l’armée... la conscience

chrétienne.

Tu as voulu faire ton malin avec ton ancienne amante, la goule que tu

aimais tant: vois maintenant il ne s’en est fallu que d’un cheveu. Tu ne

savais pas que dans l’armée il y a plusieurs genres de conscience.

Une conscience qui permet, ordonne même, de tuer sans pitié des hommes,

des femmes sans défense, des enfants même, quand ils sont communards.

Et une autre conscience qui défend d’arrêter des souteneurs qui vident

les pots de chambre sur la tête des gendarmes.

Tous prêts à partir en Chine massacrer les Chinois qui ne veulent pas se

laisser faire par les chrétiens.

Cette bonne France si généreuse et si chevaleresque toujours prête à

partir en guerre pour faciliter aux Anglais la vente de l’opium;

repartir en guerre pour la vente de l’Ancien et Nouveau Testament.

Et le pape, qui n’a plus que cette stupide France pour soutenir ses

missions, ne veut pas se fâcher. Et il dit: «Nous pourrions demander le

divorce, mais par principe nos principes ne nous y autorisent pas.» Nous

ne reconnaissons pas le divorce.

Et la goule reste toujours la goule.

C’est un malin notre Saint-Père le petit Léon: c’est même le seul.

A tous ceux qui lui demandent de faire des concessions, de se mettre

dans le train, il répond invariablement: «Des concessions! mais c’est

notre mort: il nous faut le temps de sauver la caisse.»

Et pour gagner du temps il invente quelques dogmes.

Le saint Suaire photographe qui trempé dans l’eau de Lourdes donne des

centaines d’exemplaires, par radiation sans doute, comme le corps de

Notre-Seigneur Jésus-Christ.

On s’attend prochainement à une grande souscription aux Marquises pour

posséder un de ces extraordinaires exemplaires. Les piastres vont

ronfler.

Les indigènes qui me prennent pour un savant viennent tous les jours me

demander des renseignements. Que leur répondre? il me faudrait reprendre

des études complètes de chimie cléricale et à mon âge je n’en ai pas la

force.

Et je leur réponds: «Demandez cela au brigadier, c’est lui le chef.»

Encore un qui en a une conscience! comme de la gomme élastique. Faut

voir comme il est beau quand il dit: «Mon devoir.» Et son importance

quand il dit: «Mon cher, je viens de coucher avec une vierge...» Il est

vrai que le mois suivant à l’hôpital le major dit: «Qu’est-ce que c’est

que ça... donnez-lui du proto-iodure de mercure.» De ces petites

vierges, comme les peint Pissarro, qui vendent du poison.

Vous allez dire, lecteur parisien, que je vous monte un bateau avec les

gendarmes. Venez aux colonies, surtout aux Marquises, et vous verrez si

c’est un bateau. Vous ferez mieux si vous êtes influent d’en dire

quelques mots au ministre.

Je n’ai d’ailleurs pas fini et je vous en reparlerai encore quelques

fois.

* * * * *

J’ai oublié, tout à l’heure, vous parlant de mon enfance à Lima, de vous

raconter quelque chose qui a trait à l’orgueil espagnol. Cela peut vous

intéresser.

Il y avait autrefois à Lima un cimetière genre indien; des casiers et

des cercueils dans ces casiers; inscriptions de toutes sortes. Un

industriel français, M. Maury eut l’idée d’aller trouver des familles

riches et de leur proposer des tombeaux de marbre sculpté. Cela réussit

à merveille. Un tel était général, un autre un grand capitaine, etc...

tous des héros. Il s’était muni pour cela d’un certain nombre de

photographies d’après des monuments sculptés en Italie. Il eut un succès

fou. Pendant quelques années de nombreux navires arrivaient remplis de

marbres sculptés, en Italie, à très bon marché et qui faisaient beaucoup

d’effet.

Si vous allez maintenant à Lima, vous verrez un cimetière comme il n’y

en a pas deux, et vous apprendrez tout ce qu’il y a d’héroïsme dans ce

pays.

Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire,

quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de

Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme

perdue. Dans cette maison il y avait un tout jeune employé, le jeune

Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence.

Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans

les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent

sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes.

Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva

presque tout.

Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des

affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un

hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui

commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces

qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui

avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable,

c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles.

Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me

comprendrez sûrement.

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 8 / 12 段