d’Aurélien.
Je voudrais dire par là que tout s’enchaîne, et qu’on est jamais sûr
d’avoir inventé. Savoir voir et savoir écouter.
On ne connaît bien la sottise qu’après l’avoir expérimentée sur
soi-même. On se dit quelquefois: «Mon Dieu! que j’ai été bête.» C’est
justement pour cela même qu’on s’aperçoit qu’on aurait pu faire
autrement. Malheureusement on est déjà vieux quand on s’aperçoit qu’il
est temps de réfléchir.
Laissons donc les choses comme elles sont, faute de pouvoir faire
autrement, laissons-nous vivre sans école par conséquent sans
contrainte.
En ce moment, le brigadier s’évertue à dire aux indigènes que c’est lui
le chef et non M. Gauguin.
Ce qu’il se fout dedans!!!
Lui et Pandore font la paire.
La petite Taia qui le blanchit n’est pas bête.
Quand elle veut lui carotter dix sous elle lui dit: «Vous êtes beaucoup
savant» et il les donne.
C’est moi le chef, ce n’est pas M. Gauguin.
Comment trouvez-vous la petite Taia? je vous la sers pour une vraie
Marquisienne. Des gros yeux ronds, une bouche de poisson et une rangée
de dents capables de vous ouvrir une boîte de sardines. Ne la lui
laissez pas longtemps, car elle la mangerait. En tous cas elle connaît
déjà par cœur son brigadier.
Ce brigadier ce fut celui-là même qui eut une fois aux îles basses à
recueillir un noyé involontairement ayant eu la jambe coupée par un
requin. Il hésitait à le mettre dans le cercueil et le lieutenant
impatienté lui dit: «Qu’attendez-vous?
--Pardon, mon lieutenant, mais il manque une jambe!
--Eh bien, mettez-le sans sa jambe.
--Pardon, mon lieutenant, mais il y a des vers.
--Eh bien, mettez-le avec les vers.»
C’est lui le chef et non M. Gauguin.
Sur sa poitrine, les médailles brillent de tout leur éclat.
Sur sa rubiconde face l’alcool brille sans éclat.
En foi de quoi, conséquemment, subséquemment, lui avons délivré son
certificat d’identité, suivi de son signalement.
Saluez-le car c’est un chef. En avant marche, par file à droite, hue
Coco! prenez garde il rue avec ou sans bottes.
* * * * *
Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse; plus tard
certaines réflexions à leur sujet; quelques discussions aussi, l’esprit
des autres... j’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre
l’Évangile et l’Esprit moderne scientifique: de là la confusion entre
l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Église
catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son
égard.
Une centaine de pages ayant pour titre:
_L’esprit moderne et le catholicisme._
Indirectement, très indirectement je fis parvenir ces feuillets
manuscrits à l’évêque.
Pour m’écraser sans doute, toujours indirectement, on me fit parvenir en
réponse un énorme livre richement illustré d’après photographies, très
documenté en histoire de l’Église depuis son début.
Toujours très indirectement, je fis parvenir avec le livre en retour,
mes appréciations critiques si l’on veut.
Ce fut la fin de la discussion.
Voici ma réponse à ce livre.
Devant nous, à notre soin, à la lecture d’un profane un livre saint.
La France, au dehors. Hum!! Rome serait plus exact.
Les missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle sont-elles
françaises? Cela est douteux. Quoi qu’il en soit, la France protège, et
Rome commande... Doux Concordat.
* * * * *
430 pages éditées avec luxe, photographies à l’appui et la collaboration
de 12 vénérables.
Avant de parler des 96 pages d’introduction, le seul point contestable
du livre, nous voulons exprimer ici notre profonde admiration, notre
dégoût aussi pour l’œuvre considérable (_celle-là incontestable_)
signalée par la deuxième partie du livre. Le lecteur édifié peut
parcourir l’Orient sans le secours de la géographie Élisée Reclus, sans
le livret Chaix.
Le collège de la Sainte famille au Caire.
Saint François Xavier à Alexandrie.
Voilà deux monuments qui, à eux seuls, sont suffisants pour prouver que
ce n’est pas l’Église, mais bien la République française qui a fait vœu
de pauvreté.
N.-Dame de Sion à Ramleh et surtout les Sœurs de Nazareth à Beyrouth
éclipsent tous les palais.
Espérons qu’un nouveau sardanapale ne viendra pas transformer ces palais
en maisons de plaisir et prendre pour esclaves de chair toutes ces
charmantes nonnes.
Quel meilleur argument contre cette Église que l’étalage de tout cet or,
de cette puissance presque sans égale entre les mains d’un seul homme
revêtu, par lui-même, du manteau de l’infaillibilité.
Deux mille ans d’ère chrétienne, et arriver à un pareil résultat avec le
secours de tous les souverains, des torrents de sang et de larmes versés
pour la cupidité de quelques-uns, prenant de gré ou de force l’or des
fidèles, au nom de la Charité!
N’est-ce pas significatif? On ne dit plus aujourd’hui: nous sommes
grands, mais on dit: «Nous sommes riches.»
L’histoire politique de l’Église catholique et surtout de l’œuvre des
Congrégations, troupes régulières, très documentée et admirablement
décrite en ce livre, nous met presque brutalement en face d’une machine
infernale avec des rouages bien organisés et presque insaisissables.
Nous le savions, mais il était bon que l’Église vienne nous le préciser
et l’affirmer.
Cette histoire politique se trouve former la majeure partie de
l’Introduction, et elle ne nous intéresse que médiocrement: ne laissant
place à la théologie que quelques lignes, si toutefois on peut appeler
théologie, une série d’arguments pour expliquer la raison d’être de
cette Église. Série d’arguments tout à fait extraordinaires et
contradictoires pour un lecteur attentif et habitué à ces exercices,
mais qui, détournés de leur vrai sens par cet esprit filandreux de
rhétorique si particulier aux disciples de Loyola, ont un semblant très
trompeur de vérité.
Examinons-les quelques instants.
Page 4. La philosophie a pour guide la Raison.
Page 8. La troisième forme de l’idolâtrie, la foi aux dieux publics et
nationaux détruit un autre élément essentiel de la civilisation, la
_paix_.
La civilisation ne peut avoir pour fondements le mensonge.
Page 10. Or les idolâtries, impuissantes à maintenir les sociétés et les
individus en ordre par des lois morales ont dû assurer cet ordre par
l’_Artifice_ d’une hiérarchie forte et qui tint les peuples immobiles.
_Conclusion contradictoire et artificieuse._
Mais continuons. D’autre part, Platon disait: «Connaître le Créateur et
le père de toutes choses est une entreprise difficile, et quand on l’a
connu, il est impossible de le dire à tous.»
Page 12. Au lieu d’appartenir à une caste de nobles, la Chine appartint
à une caste de lettrés et tous les droits appartiennent à
l’intelligence.
Ici nous venons compléter les renseignements. En Chine tous les droits
en effet appartiennent à l’intelligence et toutes les places se donnent
_au concours_ entre ces lettrés. Mais ces lettrés ne peuvent être une
caste pas plus qu’aujourd’hui en Europe les savants forment une caste.
Tout le monde y a droit.
Il est à remarquer que Platon, Confucius et l’Évangile sont tout à fait
d’accord sur ce point d’une société conduite par une aristocratie
intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la
science, n’enseignant aux autres incapables que des préceptes très
simples d’honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi
maintenaient publiques; soit par la clarté de l’enseignement parlé, soit
par la simplicité d’une écriture facile à comprendre.
L’Évangile sur ce point est plus explicite, et semble apporter la
conclusion de toutes les philosophies. Il semble, avec une lucidité
extrême, entrevoir l’avenir et ne cesse de mettre en garde contre une
Église qui ne serait pas basée sur la science et la raison. «Mettez le
sceau sur ce que je vous dis, à nous seuls appartient le Royaume des
cieux; quant aux autres, il ne leur sera parlé qu’en paraboles, afin
que...»
Recommandant la simplicité, la pauvreté même, le mépris des richesses.
En face de cela, si nous mettons en regard ce qui précède, il en résulte
que cette Église vient par la négation complète de ces préceptes les
invoquer d’une part et d’autre part avouer qu’il fallait l’_Artifice_
d’une hiérarchie forte et qui tînt les peuples immobiles.
Et elle ajoute: «C’est alors quand toutes les philosophies et toutes les
religions se sont montrées impuissantes à expliquer la vie et à
commander le devoir, que le Christ paraît. Par lui, la foi apparaît
fondée sur la raison, et la raison s’élève aux certitudes de la foi.»
Aimez votre prochain, comme vous-mêmes.
Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît.
Pardon: ceci n’appartient pas à l’Évangile, mais à Confucius (livre
Tchoung-youngow). Quand l’auteur dit: «C’est alors que le Christ
paraît,» il commet sciemment une erreur, car la christolâtrie après
avoir été longtemps purement astronomique devint terrestre au moins
3.000 ans avant l’ère chrétienne.
Le Christ de l’Évangile n’est donc que la continuation de Iatu l’ancien
messie avec cette différence (différence que l’Église s’efforce de nier)
qu’il devient essentiellement _fils de l’homme_, ce qui est d’ailleurs
la seule base compréhensible, raisonnable, humaine, quand la science
vient tuer tout surnaturalisme, base de superstition anticivilisatrice.
Superstition qui est l’_Artifice_.
L’Église catholique du début de l’ère chrétienne durant cinq siècles
n’en comprenant ou n’en voulant comprendre la portée s’est efforcée,
malgré les efforts de quelques-uns, à remplacer par l’artifice toute la
grandeur de la nouvelle philosophie. Et elle y a réussi. C’est ce
qu’elle veut dire.
* * * * *
Page 18. L’effort accompli depuis lors pour substituer à l’erreur des
crédulités, à l’inimitié des races et à l’égoïsme des passions, cette
morale civilisatrice est devenue le plus grand fait de l’histoire.
Depuis le Christ jusqu’à l’heure présente, il s’est, à travers les
siècles, continué sans arrêt par l’Apostolat.
Page 21. Le Christ était l’étude de toutes ces écoles et la plupart ne
reconnaissaient en lui qu’un homme: c’était ne reconnaître à l’Église
qu’un caractère humain.
Voilà donc nettement indiquée la situation qu’a voulu établir l’Église
catholique, c’est-à-dire repousser la raison de tous, continuer
l’ancienne idolâtrie, fouler aux pieds la nouvelle philosophie humaine
si apte au bonheur de tous dans l’avenir, comprenant tous les progrès
que l’homme appuyé sur la science peut acquérir avec l’exemple de Jésus,
fils de l’homme.
Mais pure excuse, la nécessité d’un artifice, pour conduire à leur guise
les peuples soumis, tandis que (ce qui en est le contre-sens), elle
prend pour fondation de cette Église... «Sur cette pierre, je bâtirai
mon Église.» Sur cette pierre qui est la raison même et non la
superstition.
Et pourquoi aussi cet étrange et filandreux argument apte à tromper tout
le monde.
Par le Christ, la foi apparaît fondée sur la raison, et la raison
s’élève aux certitudes de la foi. En français, cela ne veut rien dire,
mais intentionnellement c’est tout un monde.
Cette raison, qui en s’élevant ne devient raisonnable qu’en prenant pour
certitude la superstition, superstition artificieuse, la seule qui
puisse conduire les peuples.
Tous les collaborateurs ont raison de noyer ces quelques pages
trompeuses dans l’histoire documentée et politique de cette Église
devenue puissante à la conquête du monde, par la terreur, le sang
répandu, l’appui de tous les rois.
Dans tout cela où est la Raison, la Foi même, sinon l’accumulation de
tous les pouvoirs et de toutes les richesses.
En somme, ce livre étale devant nous (en outre de leurs procédés
infâmes), un édifice somptueux de marbre et d’or, et non l’édifice de
Saint-Pierre, celui de l’Évangile.
* * * * *
Dans l’histoire politique de ces missions, décrite en ce livre, un
passage est à noter à cause de l’actualité qu’il comporte aujourd’hui.
Parlant de Confucius, l’auteur dit: «Comme ils trouvaient en lui une
partie des _vérités chrétiennes_ ils avaient considéré que son autorité
leur deviendrait une caution. La majorité des Jésuites estima excessif
d’interdire sous prétexte de danger possible des manifestations qui
pouvaient être innocentes et auxquelles 400 millions d’hommes ne
renonceraient pas.
«Les Jésuites vivaient à la cour ou dans les provinces; faisaient parmi
les mandarins les plus utiles conquêtes.
«Dans cette élite les doctrines de Confucius s’étaient conservées plus
pures.
«Enfin le 11 juillet 1742, Benoit XIV par la bulle _Ex quo singulari_,
annule toutes les dispenses, condamne définitivement les cérémonies
chinoises. A dater de ce moment l’expansion de la foi s’arrête. Elle n’a
plus en Chine qu’à souffrir.»
Ainsi donc ce sont eux-mêmes qui l’avouent, la Chine leur avait ouvert
toutes les portes jusqu’au jour où les missionnaires, par ordre du pape,
peu reconnaissants de la riche hospitalité qu’ils avaient reçue,
commencent à exercer leur pouvoir arbitraire et autoritaire, condamnant
les cérémonies adoptées par plus de 400 millions d’hommes pour les
remplacer par des cérémonies nouvelles.
Et ce serait pour une pareille œuvre que nous enverrions nos enfants
combattre en Chine ceux qui veulent redevenir maîtres de leur pays et de
leurs croyances!
Voilà cette fameuse conscience de l’armée chrétienne.
* * * * *
Pour nous résumer et en finir avec cette fumisterie, au vingtième
siècle, l’Église catholique est une riche église ayant extorqué pour les
dénaturer tous les textes philosophiques et l’enfer prévaut. La parole
reste.
Rien de cette parole n’est mort. Les Vedas, Brahma, Bouddha, Moïse,
Israël, la philosophie grecque, Confucius, l’Évangile.
Tout est debout.
Sans une larme, sans associations d’accaparement, la Science, la Raison,
les seules, ont conservé la tradition: hors l’Église.
Religieusement l’Église catholique n’existe plus. Pour la sauver, il
n’est plus temps.
Fiers de nos conquêtes, sûrs de l’avenir, nous venons dire à cette
Église cruelle et artificieuse: «Halte-là.» Par suite lui dire quelle
est notre haine, et pourquoi cette haine.
Le missionnaire n’est plus un homme, une conscience. C’est un cadavre
entre les mains d’une confrérie. Sans famille, sans amour, sans aucun
des sentiments qui nous sont chers.
On lui dit: «Tue.» et il tue: c’est Dieu qui le veut.
«Empare-toi de cette région,» et il s’en empare.
«Empare-toi de cet héritage, l’hostie à la main,» et il s’en empare.
[Illustration: Histoire de bricoler PG.]
[Illustration: Etude PG.]
Tes richesses? Pas un centimètre de terre que tu n’aies extorqué aux
fidèles avec la promesse du ciel, te faisant donner tout ce qui se vend,
jusqu’à la prostitution.
Pauvres plongeurs qui vont au fond de la mer, au risque des requins,
chercher des perles. Un signe de croix en est le payement.
On comprend, Messieurs, vos artifices.
L’homme moderne n’aime pas la saleté et le missionnaire qui a sanctifié
Labre le pouilleux, se fait appeler généralement Barbe à poux.
Châtré en quelque sorte par son vœu de chasteté, il nous donne le
spectacle navrant d’un déformé impuissant, ou d’un homme en lutte
stupide et inutile avec les besoins sacrés de la chair, lutte qui sept
fois sur dix le conduit à la sodomie, la Trappe et le bagne.
L’homme aime la femme s’il a compris ce que c’était une mère.
L’homme aime la femme, s’il a compris ce que c’était aimer un enfant.
Aimer son prochain.
Avec tristesse et dégoût aussi je vois passer ce troupeau de vierges
malsaines et mal propres--des bonnes sœurs--rejetées avec violence, soit
par la misère, soit par la superstition de la société, pour entrer au
service d’un pouvoir envahisseur.
Cela une mère! Cela une fille... Jamais.
Et artiste, amoureux de beauté, des belles harmonies, je m’écrie: «Cela
une femme! Oh! non!»
Cerveaux impropres aux recherches intellectuelles, n’ayant d’autre
conscience de la vie que le boire et le manger, sans autre but réel
qu’obéir à une règle, recouvertes d’un manteau hypocrite, menées avec
mépris par d’autres vierges mâles.
En admettant que l’histoire, riche cependant en documents et que la
police soient calomnieuses tel que l’état des couvents au moment où
Jeanne la prostituée des moines devenue Jeanne la papesse: telle aussi
l’histoire de la religion de Diderot à l’époque de la Révolution; telle
aussi la découverte des nombreux cadavres d’enfants tués à leur
naissance lorsqu’on eut à remuer de fond en comble la terre des jardins
d’anciens couvents de femmes. En admettant tout cela comme pures
calomnies, il n’en reste pas moins un état lamentable, hors nature,
cruel: inhumain par conséquent.
Hors de nous cette sentimentalité qui est le masque du sentiment, ce
faux respect d’un habit, l’habit religieux. Examinez de près les sœurs
dans les hôpitaux des colonies et ceux qui leur commandent, les mâles.
Il faut en général plus de monde pour les servir que pour les malades.
Près du lit d’un malade, elles semblent la mouche du coche.
Quelques-unes cependant sont de braves filles de campagne capables tout
au plus d’exciter la compassion, donnant, par-ci par-là, quelques
gâteaux aux soldats pour figurer à la messe. Quant aux mâles ramassés
de toutes les nations (_missions françaises_), ils font la quête pour
les petits Chinois, pour réparations et entretien des églises, pour
souscription à la publication _la Propagation de la Foi_. Lu dans cette
publication:
«X... 50 francs pour la réussite d’une affaire!»
Comme on le voit c’est édifiant et cela nous donne une idée de la
grandeur de l’Église (Missions françaises au vingtième siècle).
* * * * *
Les écoles, les élèves.
Paul est élève de Rembrandt. Henri est élève de Paul. Bonnat est élève
de Henri. Voir la suite...
Une caricature de Daumier. En plein air s’alignent quelques peintres. Le
premier copie la nature, le deuxième copie, le troisième copie le
deuxième... Voir la suite.
Un décalque, un décalque du décalque... et l’on signe.
La nature est moins indulgente: après le mulet il n’y a plus rien.
Paul meurt de faim avec des économies.
Son frère Henri meurt d’indigestion sans économies. Quel est le plus
sage? Jean qui pleure, Jean qui rit.
Lui et elle s’aimaient d’amour tendre et cela dura autant que possible,
jusqu’au jour où l’amant, moins naïf, lassé, la passion refroidie,
s’aperçut que l’amante n’était peut-être qu’une affreuse goule.
Les goules n’aiment pas qu’on les lâche.
Lui, l’abbé Combes s’avisa un beau jour, obéissant à la volonté du
peuple de signifier à son ancienne amante, quelques détails de cette
volonté.
De nombreux souteneurs têtus comme des Bretons, préposés à la garde de
la belle défendirent leur marmite: reconnaissance du ventre assurément.
Ils se chargèrent de la vidange et toutes les matières fécales des sœurs
inondèrent avec tous leurs parfums les envoyés de l’abbé Combes. Chassez
les ordures, et elles reviennent au galop.
Ce fut désolant, et dans toute la contrée on pleura, on injuria.
La Bretagne, la Vendée allaient se soulever: ce ne serait plus le pot de
chambre mais le canon. Hélas! trois fois, hélas! _Non bis in idem._
Pourtant! il ne faudrait pas s’y fier... l’armée... la conscience
chrétienne.
Tu as voulu faire ton malin avec ton ancienne amante, la goule que tu
aimais tant: vois maintenant il ne s’en est fallu que d’un cheveu. Tu ne
savais pas que dans l’armée il y a plusieurs genres de conscience.
Une conscience qui permet, ordonne même, de tuer sans pitié des hommes,
des femmes sans défense, des enfants même, quand ils sont communards.
Et une autre conscience qui défend d’arrêter des souteneurs qui vident
les pots de chambre sur la tête des gendarmes.
Tous prêts à partir en Chine massacrer les Chinois qui ne veulent pas se
laisser faire par les chrétiens.
Cette bonne France si généreuse et si chevaleresque toujours prête à
partir en guerre pour faciliter aux Anglais la vente de l’opium;
repartir en guerre pour la vente de l’Ancien et Nouveau Testament.
Et le pape, qui n’a plus que cette stupide France pour soutenir ses
missions, ne veut pas se fâcher. Et il dit: «Nous pourrions demander le
divorce, mais par principe nos principes ne nous y autorisent pas.» Nous
ne reconnaissons pas le divorce.
Et la goule reste toujours la goule.
C’est un malin notre Saint-Père le petit Léon: c’est même le seul.
A tous ceux qui lui demandent de faire des concessions, de se mettre
dans le train, il répond invariablement: «Des concessions! mais c’est
notre mort: il nous faut le temps de sauver la caisse.»
Et pour gagner du temps il invente quelques dogmes.
Le saint Suaire photographe qui trempé dans l’eau de Lourdes donne des
centaines d’exemplaires, par radiation sans doute, comme le corps de
Notre-Seigneur Jésus-Christ.
On s’attend prochainement à une grande souscription aux Marquises pour
posséder un de ces extraordinaires exemplaires. Les piastres vont
ronfler.
Les indigènes qui me prennent pour un savant viennent tous les jours me
demander des renseignements. Que leur répondre? il me faudrait reprendre
des études complètes de chimie cléricale et à mon âge je n’en ai pas la
force.
Et je leur réponds: «Demandez cela au brigadier, c’est lui le chef.»
Encore un qui en a une conscience! comme de la gomme élastique. Faut
voir comme il est beau quand il dit: «Mon devoir.» Et son importance
quand il dit: «Mon cher, je viens de coucher avec une vierge...» Il est
vrai que le mois suivant à l’hôpital le major dit: «Qu’est-ce que c’est
que ça... donnez-lui du proto-iodure de mercure.» De ces petites
vierges, comme les peint Pissarro, qui vendent du poison.
Vous allez dire, lecteur parisien, que je vous monte un bateau avec les
gendarmes. Venez aux colonies, surtout aux Marquises, et vous verrez si
c’est un bateau. Vous ferez mieux si vous êtes influent d’en dire
quelques mots au ministre.
Je n’ai d’ailleurs pas fini et je vous en reparlerai encore quelques
fois.
* * * * *
J’ai oublié, tout à l’heure, vous parlant de mon enfance à Lima, de vous
raconter quelque chose qui a trait à l’orgueil espagnol. Cela peut vous
intéresser.
Il y avait autrefois à Lima un cimetière genre indien; des casiers et
des cercueils dans ces casiers; inscriptions de toutes sortes. Un
industriel français, M. Maury eut l’idée d’aller trouver des familles
riches et de leur proposer des tombeaux de marbre sculpté. Cela réussit
à merveille. Un tel était général, un autre un grand capitaine, etc...
tous des héros. Il s’était muni pour cela d’un certain nombre de
photographies d’après des monuments sculptés en Italie. Il eut un succès
fou. Pendant quelques années de nombreux navires arrivaient remplis de
marbres sculptés, en Italie, à très bon marché et qui faisaient beaucoup
d’effet.
Si vous allez maintenant à Lima, vous verrez un cimetière comme il n’y
en a pas deux, et vous apprendrez tout ce qu’il y a d’héroïsme dans ce
pays.
Le père Maury fit avec cela une très grosse fortune. Son histoire,
quoique très simple, mérite d’être racontée. Une très grosse maison de
Bordeaux eut un jour une très grosse affaire qu’elle considérait comme
perdue. Dans cette maison il y avait un tout jeune employé, le jeune
Maury, qui avait été remarqué comme un garçon d’une grande intelligence.
Elle envoya à Lima ce jeune homme avec tous pouvoirs pour rentrer dans
les créances et lui fit à cet effet un engagement avec un tant pour cent
sur les rentrées qui à son idée ne seraient jamais très importantes.
Elle se trompait, car le jeune Maury s’y prit si bien qu’il sauva
presque tout.
Il se trouva dès lors à la tête d’un très joli capital, au courant des
affaires à Lima et ne demanda qu’à rester. Il commença à installer un
hôtel convenable puis deux, puis plusieurs autres; c’est lui qui
commanda sur mesure un dôme en bois sculpté pour l’église avec pièces
qui n’avaient plus qu’à être remontées sur l’ancien dôme. Ma mère qui
avait appris en pension le dessin, fit à la plume un dessin admirable,
c’est-à-dire atroce, de cette église avec son jardin entouré de grilles.
Enfant je trouvais ce dessin très joli; puis c’était de ma mère: vous me
comprendrez sûrement.