temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une
terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire
que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau
et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine
nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur,
la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte
ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous
pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune
éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois
encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis
tranquillement remonter sur sa terrasse.
Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de
l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il
bougeait.
C’était un tremblement de terre.
On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le
tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et
que personne nie l’avoir ressentie.
Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la
ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles
maniées par une raquette.
Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune
Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais
pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car
sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par
un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il
hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande
partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le
remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé.
Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres.
Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les
veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment.
Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux
cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre
extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au
dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde
était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat
extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi
une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère
très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne
le trouvez-vous pas assez fort?»
«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le
courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle.
Ce que ma mère était gracieuse et jolie quand elle mettait son costume
de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant
voir qu’un seul œil: cet œil si doux et si impératif, si pur et
caressant.
Je vois encore notre rue où les gallinaças venaient manger les
immondices. C’est que Lima n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une
grande ville somptueuse.
Quatre années s’écoulèrent ainsi lorsqu’un beau jour des lettres
pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la
succession de mon grand-père paternel. Ma mère si peu pratique en
affaires d’intérêt revint en France à Orléans. Elle eut tort, car
l’année suivante 1856, le vieil oncle fatigué d’avoir taquiné avec
succès Mme la Mort se laissa surprendre.
Don Pio de Tristan de Moscoso n’existait plus. Il avait 113 ans. Il
avait constitué, en souvenir de son bien-aimé frère, à ma mère une rente
de 5.000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25.000 francs.
La famille, au lit de mort, contourna les volontés du vieillard et
s’empara de cette immense fortune qui fut engloutie à Paris en folles
dépenses. Une seule cousine est restée à Lima, vit encore très riche à
l’état de momie. Les momies du Pérou sont célèbres.
Etchenique vint l’année suivante proposer un arrangement à ma mère qui,
toujours orgueilleuse, répondit: «Tout ou rien.» Ce fut rien.
Quoiqu’en dehors de la misère ce fut désormais d’une très grande
simplicité.
Beaucoup plus tard, en 1880 je crois, Etchenique revint à Paris comme
ambassadeur chargé d’arranger avec le Comptoir d’escompte la garantie de
l’emprunt péruvien (affaire du Guano).
Il descendit chez sa sœur qui avait rue de Chaillot un splendide hôtel
et en ambassadeur discret, il raconta que tout allait bien. Ma cousine
joueuse comme toutes les Péruviennes s’empressa d’aller jouer à la
hausse sur l’emprunt péruvien dans la maison Dreyfus.
Ce fut le contraire, car quelques jours après, le Pérou était
invendable. Elle but un bouillon de quelques millions.
«_Caro mio!_ m’a-t-elle dit, je souis rouinée; je n’ai plus maintenant
que 8 chevaux à l’écurie. Que vais-je devenir?»
Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l’une
d’elles enfant de mon âge, que j’avais--il paraît--essayé de violer.
J’avais à ce moment 6 ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et
nous eûmes probablement tous deux l’idée des jeux innocents.
Comme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi,
beaucoup de mélanges. Grossier matelot. Soit. Mais il y a de la race, ou
pour mieux dire, il y a deux races.
Je pourrais me passer de l’écrire, mais aussi, pourquoi ne l’écrirais-je
pas: sans autre but que celui de me divertir.
* * * * *
Et j’ai eu ces jours-ci besoin de me divertir, enfermé dans un petit
îlot par suite d’inondation, comme je vous l’ai raconté plus haut.
L’inondation et l’orage sont à peine terminés, chacun se débrouille
comme il peut, coupant les arbres déracinés, installant de tous côtés
des petites passerelles pour circuler de voisin à voisin. On attend le
courrier qui n’arrive pas et en admettant une chance énorme nous avons
l’espoir que dans un an l’Administration voudra bien réparer nos
désastres et nous envoyer un peu d’argent.
Le courrier doit nous envoyer par extra un juge pour faire l’instruction
d’un crime. Voici une lettre que j’ai préparée pour le juge, lettre qui
vous mettra un peu au courant de la façon qu’on emploie pour
administrer les colonies françaises.
«_Atuana, janvier 1903._
«MONSIEUR LE JUGE D’INSTRUCTION,
«Permettez-moi, en ce qui concerne cette affaire de meurtre dont vous
allez faire l’instruction, de vous donner quelques éclaircissements.
«Il s’agit d’un homme qui, peut-être, faute de renseignements à sa
décharge, serait condamné à tort pour meurtre.
«Nous, public, ne saurions connaître qu’imparfaitement ce que le
brigadier de gendarmerie a pu déclarer: par contre, nous savons tout ce
qui n’a pas été fait. Et cela parce que nous nous sommes donné la peine
de faire la besogne, nous-mêmes.
«Est-ce donc à nous de faire la police?
«Le brigadier aurait interrogé le nègre, puis sommairement la victime et
l’amie. C’est tout, c’est-à-dire presque rien.
«Cela fait, la victime a été remise à l’examen et aux soins d’un
infirmier qui, pour avoir fait un petit apprentissage à l’hôpital de
Papeete, n’en est pas moins un tout jeune homme léger et sans
expérience.
«Deux jours après, la rumeur publique m’apprit que cette femme avait une
horrible blessure au vagin qui se trouvait en pleine décomposition.
«Ne pouvant soupçonner un seul instant que cette blessure puisse avoir
passé inaperçue, je n’y fis pas attention et ce n’est que 15 jours après
l’affaire que le pharmacien vint me demander conseil déclarant que, tout
à fait à bout de souffrances, cette femme avouait avoir une grave
blessure faite au vagin. Les vers de mouche circulaient en grande
quantité et il s’en dégageait une telle puanteur qu’il était suffoqué,
prêt à s’évanouir, ne pouvant donner des soins que très imparfaitement.
Le tout était déchiré. Déjà la gangrène s’était déclarée et survint la
mort.
«On peut d’ores et déjà assurer que cette dernière blessure est l’unique
cause de la mort de cette femme.
«Le nègre en est-il l’auteur?
«Et qu’a-t-on fait pour le savoir?
«A qui incombe la responsabilité de cette négligence? Ce n’est pas
assurément à vous, Monsieur le Juge, qui arrivant ici très longtemps
après, n’êtes pas à même d’être renseigné.
«La gendarmerie s’est contentée d’interroger presqu’au hasard, dès le
début, le nègre, la victime et l’amie.
«Depuis elle n’a fait aucune enquête, ignorant ou voulant ignorer quand
même cette dernière blessure; ignorant l’amant, tandis que le public
s’en inquiétait, à tel point qu’un colon avertit le brigadier que
l’amant, malgré son habitation très éloignée de celle du nègre, se
trouvait à 3 heures de l’après-midi à cet endroit en compagnie de la
victime et de son amie.
«Le parti pris de sauver cet amant apparaît presqu’en évidence.
«Le brigadier savait pertinemment, comme tout le monde ici, que le
pasteur Vernier et moi (surtout M. Vernier), nous avions des notions
étendues en médecine.
«Pourquoi ne nous a-t-il pas consultés en cette occasion? Par vanité,
sans doute: cette vanité d’un gendarme sot et autoritaire.
«Je déclare sans crainte que si j’avais été appelé, cette troisième
plaie n’aurait pu passer inaperçue et qu’il m’aurait été facile de voir
si elle avait été faite avec un couteau.
«Je reconnais cependant que les deux autres blessures ont été examinées
et sondées: examen qui a établi qu’elles avaient été faites toutes deux
avec un couteau de moyenne grandeur et non avec un coutelas à
débrousser.
«Ce couteau aurait été retrouvé dans la brousse. Si toutefois il y a
contradiction entre les déclarations des deux femmes et le fait observé,
n’y aurait-il pas lieu de soupçonner un mensonge intéressé, fait pour
dérouter la justice?
«Mais ce qui n’est pas douteux, c’est le mutisme complet, avant et
après, au sujet de cette troisième plaie qui a entraîné la mort; ne
voulant accuser personne, pas même le nègre.
«Son amant tous les jours à son chevet avec force protestations d’amour
entremêlées de menaces, l’entraînant au silence. Silence que fit la
pauvre victime jusqu’à sa dernière heure.
«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel
(qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui
vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la
blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un
morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon
l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie.
«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont
éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît
quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la
jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et
meurtrier.
«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que
c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est
justement ce qui n’a pas été fait.
«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et
personne questionné à son sujet.
«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau
brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien
savoir.
«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le
voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la
règle des Marquises.
«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte
par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon
et l’indigène sans jamais les défendre?
«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder,
tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la
justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public
toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la
vérité.
«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et
cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et
ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu
clairvoyants.
«PAUL GAUGUIN.»
* * * * *
Permettez que je vous présente une classe d’individus que vous ne
soupçonnez pas. Ce sont des inspecteurs coloniaux. Chacun nous coûte en
moyenne de 50 à 80.000 francs par an.
Ils arrivent dans la colonie, charmants au possible, avec ordre
d’écouter tous ceux qui auront quelque chose à dire, distribuant à
chacun l’eau bénite de cour.
A leur départ chacun s’écrie: «Enfin! cela va changer, le ministre va
savoir ce qui se passe.»
Turlututu, chapeau pointu.
Il y a, en effet, quelquefois des changements, mais c’est pire, et le
colon dit: «On ne m’y repincera plus,» ce qui n’empêche qu’à nouveau il
se fait repincer.
Moi aussi je veux m’y faire pincer.
Deux inspecteurs nous arrivent aux Marquises annoncés comme libéraux
charmants, intelligents, bref des merles blancs.
Et je leur écris.
_A Messieurs les Inspecteurs des Colonies, de passage aux
Marquises._
«MESSIEURS,
«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit
tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des
réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui
en découlent dans notre pensée.
«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter
le schéma éternel de la situation financière, de l’administration,
agriculture, etc..., ce sont là de graves questions déjà longtemps
débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec
fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques--plus elles
aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à
la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai,
celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre
meilleure, moins arbitraire et plus féconde.
«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les
indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des
gendarmes à leur égard; et en voici la raison.
«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous
les 18 mois environ.
«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce
que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit:
«Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui
affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un
procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont
quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont
condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs
pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour
ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende.
«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement d’être supprimé, mais
qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand
cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette
suppression.
«Je tiens aussi à faire remarquer que _rien que cette somme_ de 3.000
francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans
une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres
contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas.
«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre
du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain),
c’est-à-dire qu’ils vont être _privés pendant 6 mois de leur unique
nourriture_.
«Est-ce humain, est-ce moral?
«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la
gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le
brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel,
un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on
n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le
juge est persuadé.
«Je ne sais si intelligence il y a.
«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un
interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de
la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter dans
cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases.
«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il
répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge
s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!»
«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui
paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du _canon_
d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par
les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est
innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus
forte. Le régime de la terreur.
«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs
indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de
Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, _École
libre_.
«Dire aussi que le juge les a condamnés!
«Est-ce légal?
«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes
ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant
aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos
des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil
et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la
contravention.
«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince
un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon.
Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la
part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le
gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses
fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un
pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures.
Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement?
«Et sans y réfléchir il est ici nommé en outre de son poste de
gendarme... notaire, sous-agent spécial, percepteur, huissier, maître de
port... tout enfin sauf la garantie du savoir et de l’honnêteté.
«Il est à remarquer cependant qu’il est toujours marié, sans compter les
nombreuses maîtresses, qui se donnent, toujours par peur de
contraventions pour avoir été vues dans la rivière sans la feuille de
vigne réglementaire.
«Il est à remarquer aussi que la femme, quoique de très basse condition,
ne peut se passer de domestique et pour ce on prend tout ce qu’on trouve
sous la main, soit un prisonnier, soit le gardien de prison, le tout aux
frais du contribuable.
«Mais s’il s’agit de crime, assassinat... le tout change de face. Le
gendarme qui tient à sa personne s’empresse de favoriser le silence en
allant
[Illustration: Etude. PG]
[Illustration: Changement de résidence.]
à gauche au lieu d’aller à droite, n’interrogeant personne, même prévenu
par les colons, et disant «Quand le juge d’instruction viendra, il
verra.»
«Consulter crimes et en particulier le dernier (affaire en instruction à
Atuana, février 1903).
«A côté des crimes, très rares heureusement, la population est très
douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions
délits de boisson.
«Les naturels n’ayant rien, rien pour se distraire, ont en tout et pour
tout le recours à la boisson fournie gratis par la nature, c’est-à-dire
le jus d’oranges, de fleurs de coco, bananes, etc., fermenté quelques
jours et qui sont moins nuisibles que nos alcools en Europe.
«Depuis cette défense de boire qui est toute récente et qui supprime un
commerce rémunérateur pour les colons, l’indigène ne pense plus qu’à une
chose, c’est de boire et pour cela il fuit les centres pour aller se
cacher ailleurs, et de là l’impossibilité de trouver des travailleurs.
Autant leur dire de retourner à la sauvagerie. Et qui plus est, la
mortalité augmente.
«Le gendarme se trouve à son affaire. La chasse à l’homme. C’est comme
on voit d’une haute moralité.
«Je demande donc à Messieurs les inspecteurs d’examiner sérieusement la
question afin de demander aux autorités en France, aux hommes qui
s’occupent de justice et d’humanité, ce que je vais leur demander à eux.
«1º Afin que la justice aux Marquises soit respectable et respectée, je
demande que les juges ne communiquent avec la gendarmerie que
rigoureusement pour les affaires, logeant et mangeant tout ailleurs (on
les paye pour cela).
«2º Il faudrait que le juge n’accepte les rapports de gendarme qu’après
un contrôle sérieux, sollicitant même chez les colons les renseignements
officieux qui lui seraient utiles, et surtout qu’il n’applique la loi
que lorsque le gendarme a agi _régulièrement_. _Et pour cela_, je
demande que les règlements concernant la gendarmerie soient affichés
dans le bureau de cette gendarmerie: que toute infraction à ces
règlements commise par le gendarme soit un cas de cassation immédiate en
justice et punie sévèrement.
«3º Je demande que les amendes concernant la boisson soient
proportionnelles à la fortune du pays, car il est immoral et inhumain
qu’un pays qui rapporte 50.000 francs par exemple de produit soit imposé
en contraventions de 75.000 francs plus les impôts, les prestations et
les octrois de mer qui, entre parenthèses, rentrent dans une autre
caisse que celle de la colonie, à la disposition fantaisiste d’un
gouverneur.
«Et c’est le cas, Messieurs les inspecteurs, vérifiez les chiffres
pendant que vous êtes ici.
«Je demande aussi que le rapport du gendarme ne fasse pas foi en justice
jusqu’au jour où il pourra avoir un contrôle sérieux comme dans nos
pays, jusqu’au jour aussi où la population indigène sera susceptible
(connaissant la langue française) de témoigner contre ce gendarme sans
être terrorisée, sans passer aussi par les mains d’un interprète si
sujet à caution, attendu qu’il est à la disposition complète du gendarme
(sa position en dépend) et qu’en sorte il ne connaît que très
_imparfaitement_ le français, comme on peut le vérifier.
«Si d’une part vous faites des lois spéciales qui les empêchent de
boire, tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire; si
d’autre part leurs paroles, leurs affirmations en justice deviennent
nulles, il est inconcevable qu’on leur dise qu’ils sont électeurs
français, qu’on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses.
«Singulière ironie de cette considération hypocrite de Liberté, Égalité,
Fraternité, sous un drapeau français en regard de ce dégoûtant spectacle
d’hommes qui ne sont plus que de la chair à contributions de toutes
sortes, et à l’arbitraire gendarme. Et cependant on les oblige à crier:
«Vive monsieur le Gouverneur, vive la République.»
«Vienne le 14 Juillet, on trouvera dans la caisse pour eux 400 francs,
tandis qu’ils auront payé en outre de leurs contributions, directes ou
indirectes, plus de 30.000 francs d’amendes.
«De ce fait, nous colons, nous pensons que c’est un déshonneur pour la
République française et ne vous étonnez pas si ici un étranger vous dit:
«Je suis bien heureux de ne pas être Français,» tandis que le Français
vous dira: «Je voudrais que les Marquises soient à l’Amérique!»
«Que demandons-nous, en somme? Que la justice soit la justice, non en
vaines paroles, mais effectivement et pour cela qu’on nous envoie des
hommes compétents et animés de bons sentiments afin d’étudier sur place
la question et ensuite agir énergiquement... Au grand jour.
«Quand par hasard les gouverneurs passent par ici c’est pour faire de la
photographie et quand quelqu’un d’honorable ose leur parler, leur
demander de réparer une injustice, c’est une grossièreté et une punition
qui sont la base d’une réponse.
«Voilà, Messieurs les inspecteurs, tout ce que j’ai à vous dire si
toutefois cela vous intéresse, à moins que vous ne disiez comme
Pangloss:
«Tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes.»
* * * * *
Il y en a qui pleurent et d’autres qui pleurnichent
Il y en a qui rient et d’autres qui sourient.
_Nuances de toutes sortes._
Au présent on peut dire jamais.
Pour l’avenir ce serait présomptueux.
Dire toujours, c’est de la fidélité.
* * * * *
Aurélien Scholl se désespérait de ne plus trouver un lorgnon qui lui
permette d’apercevoir. Un ami lui dit: «C’est très simple, prenez un
numéro plus fort.»
--C’est que, répondit tristement Aurélien: «Il n’y a plus que le
caniche.»