deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture.
Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés,
son sentiment.
Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du
_Chien et du Loup_.
«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.»
Voilà l’homme. Quel est le peintre?
Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton.
Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et
surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il
ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.
Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les
défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune
il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs
intelligents.
Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de
modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de
main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les
revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou
pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.
Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est
dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des
danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en
découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement,
arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à
un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient
la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là.
Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul
instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne
se pâme que sur la scène.
Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en
mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées
comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les
gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les
dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.
Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main
calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature
morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De
Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.
Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.
Très souvent des haridelles montées par des singes.
Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des
lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.
Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.
En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus.
Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il
ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des
danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par
indiscrétion.
De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et
regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.»
Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des
rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné
les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il
passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est
morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait
les cloches comme ça.»
[Illustration: En course.]
[Illustration]
* * * * *
Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants
pour se dire indépendant dit à Degas:
«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour
de vous voir parmi nous aux Indépendants?»
Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un _bourru_!
* * * * *
Dans la pièce d’Ibsen, _l’Ennemi du peuple_, la femme (seulement à la
fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,--si
ce n’est plus,--que la foule durant toute son existence, elle a juste
une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va
au pays où vivent les loups.
C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi,
humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber
une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever.
Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas
suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne
connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a
jamais entendu murmurer à son oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y
a héritage ils se présenteront.
Suffit.
Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre
littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux
nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré
sentimental de vraisemblance.
Dans _Pot-Bouille_ de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand.
En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune
façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français
nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant.
Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me
mettent en quête d’un rayon de soleil.
Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour
sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas,
poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous
arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement
construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.
Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les
observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions
aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au
sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette
boueuse philosophie à cheval sur les convenances.
Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une
pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai
trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier
qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent.
Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est
dissolvant.
A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie
marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en
baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en
concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.
* * * * *
A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur
cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le
montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son
existence.
Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le
lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des
lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du
théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui
gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.
Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et
l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.
Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les
paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce
cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit:
«Maman.»
Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.
Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai.
Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire.
L’éducation du public... un public éclairé, etc...
Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai.
A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce
bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très
bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que
familiale.
Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la
situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela?
Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui
nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de
l’acteur et du décor.
Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites
alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le
langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il
pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de
théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée
dans _le Mercure_, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un
déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des
chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre
chose.
Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison:
«Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.»
Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas
voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour
écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables.
Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois
convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma
façon, je dis ici ma façon de penser.
Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout, l’acteur et le
décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire.
En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire
comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre
s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des
autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans
contrainte, sans même une paire de gants.
* * * * *
J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce
n’était pas la même chose que de lire dans les forêts.
A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre
chose que le _Journal_. Poste restante je lis les lettres séance
tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides,
je lis invariablement les _Trois Mousquetaires_. Je lis le dictionnaire
chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une
critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout
dedans.
Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les
affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde,
mais un homme prévenu en vaut deux.
Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très
rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine),
il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir
avec la vue d’un Odilon Redon.
Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.
Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il
faisait froid. Ma femme lisait le _Chat noir_ d’Edgar Poë et moi,
_Bonheur dans le crime_ de Barbey d’Aurevilly.
Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller
chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison
que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval.
Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle
continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de
charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie
de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop
l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon
tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un
squelette.
Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé
Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé.
Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la
concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant
ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette
panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est:
_Bonheur dans le crime_, de Barbey d’Aurevilly.
Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement
que celui que l’auteur raconte.
J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se
nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en
parlai aussi.
Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune,
j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air
militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège
et comme je le regardais par trop attentivement, il me dit
hautainement, tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque
chose?--Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je
me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.»
La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce
qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait
prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à
Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les
Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare
Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces
prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris
le fusil à la main.
«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir
aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la
mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long.
--Fous-moi le camp!»
J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance:
je ne le fis pourtant et il continua.
Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver,
le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.»
Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?--Eh bien! dit-il,
je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...»
De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de
soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me
sauvant _presto, illico_, le cœur en désordre.
Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec
cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette
histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop
respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros.
J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement
qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas!
Rien que la reliure portant le nom de Lamartine me rappelle mon
adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn.
Les livres! que de souvenirs!
Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand
Dieu, ce n’est point par vertu.
* * * * *
Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas.
Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très
loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée,
maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du
premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche,
l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole;
est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle
coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie.
Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites
mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me
chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.»
Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me
chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en
aucun cas ne peuvent être experts.
Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par
un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est
du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il
parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au
point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment,
car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce
qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si
c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs
le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son
talent.
Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de
ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer.
* * * * *
L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments
de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge
considérablement.
L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A
l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir.
Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son
rayon ardent. Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos,
faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour
Pasteur la culture des microbes?
Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la
glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à
50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi
garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,»
puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut
récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi
tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y
aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore
plus bas.
Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux
Espagnols...
A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de
Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les
regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les
trouvons encore plus petits.
Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une
jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de
Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit
lever la tête. Elle vit se détacher d’une des deux tours un singulier
drapeau noir en forme de flamme.
Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta
suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine
(souvenirs de la Morgue).
* * * * *
Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte
pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa
statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être
important.
Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce?
Oh! les Concours...
Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours.
Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la
maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les
chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait.
Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux.
Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après
tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage
vivant placé là-haut! Hum! hum!»
Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit:
«Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...»
Enfoncé Déroulède.
* * * * *
Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait
nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est
l’école.
Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos
sottises.
On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son
escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de
moins, ça ne l’appauvrit pas.
* * * * *
D’Albert Wolff dans le _Figaro_.
«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant
descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour
faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands
méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice
éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.»
Albert Wolff? un crocodile.
* * * * *
Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora
Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me
fie à Proudhon.
Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union
ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de
Bordeaux un monument.
Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu
socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin
le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de
Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa.
Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne
tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de
délégations suivirent son cercueil.
Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort
jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore.
Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière,
voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le
citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon).
Sa fille qui était ma mère fut élevée entièrement dans une pension, la
pension Bascans, maison essentiellement républicaine.
C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père
était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et
Armand Marast _le National_.
Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il
pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui
prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un
journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune.
Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit
un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il
voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il
s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme.
Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je
vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un
tas de souvenirs de mon enfance.
Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de
sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don
Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce
nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut
longtemps président de la République du Pérou.
[Illustration: Bonjour Monsieur Gauguin]
[Illustration]
Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de
tout cela une véritable enfant gâtée.
J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque,
de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence,
de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en
bois.
Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle
porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi
notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est
lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de
sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis
que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours
eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée
de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout
d’un bâton que je portais sur l’épaule.
C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son
bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement
que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au
domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame
espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une
petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que quelques
minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait.