nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande,
rien que de la viande.
Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi
seul.»
Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche
qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?»
Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce
colis?»
Le fameux colis arriva.
Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière
qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui
sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un
grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon
prochain (une Léda).
La belle viande qu’on connaît--mais sans tête--peinte à Paris. Il ne
restait plus qu’à peindre le cygne.
Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande
tricotait une paire de bas.
«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc,
et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.»
A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste,
il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand
il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est
fait de chic...»
Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de
rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait
l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.»
* * * * *
Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles
observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma
bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une
peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en
démontrer les liens de parenté.
Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la
foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi
les caricatures ou les choses d’art léger.
Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un
mousquetaire reste un chienlit.
Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire.
Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire.
Louis Veuillot méprise. Forain aussi.
Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui
encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand
caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main.
Hokusaï dessine franchement.
Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même.
De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital.
La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si
toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les
précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces
personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus
minuscules.
D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont
immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au
premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient
invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi
d’équilibre.
Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui, l’homme moderne qui
raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire
d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!»
Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des
vérités de la nature; cherchons ailleurs.
Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de
conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou
invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins.
Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.
Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé
pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature
de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de
nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les
lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion
ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir
de ses œuvres.
Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché
je rougis devant eux.
_Trois caricaturistes_:
Gavarni élégamment plaisante;
Daumier sculpte l’ironie;
Forain distille la vengeance.
_Trois genres d’amour._--L’amour moral, l’amour physique, l’amour
manuel. Moralité, Débauche, Prudence.
* * * * *
A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.»
A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.»
* * * * *
A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une
carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on
ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.»
* * * * *
_Anomalies._--De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a
le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi
celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est
qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur
l’importance du raisonnement et de l’instruction.
Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous
les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et
je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce.
Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse,
du regard seulement. Une chatte cependant, la seule civilisée, à tel
point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes
côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse.
La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à
moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord,
elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui
porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides
sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de
chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir
de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se
doutant pas qu’ils sentent mauvais.
Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le
plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures,
les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous
se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans
invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et
assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un
repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les
Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de
camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un
fusil qui a permuté.»
Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur
extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant.
Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba
dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait
imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du
navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué
tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la
mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière.
Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat.
Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés
par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le
service militaire et tout le monde suivra l’exemple.
Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse.
Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible?
Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas.
C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir
(roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée.
Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus
beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de
nouveaux
[Illustration]
[Illustration]
Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces
hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces
fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou
chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que
deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du
fonctionnaire).
Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera.
Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était
pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa
maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de
la maison de son soldat à la sienne.
Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.»
Un fumiste ajoute: «vous compris!»
Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y
avait-il d’imbéciles dans cette réunion?
Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si
fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens.
D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire.
J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en
général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est
que très longtemps après je lus une traduction de: _la Luciade et
l’âne_, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau
sexe.
Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en
ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de
ce tant plaisant et caressant animal.»
La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que
le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et
laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à
mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai.
C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures
et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais
trésors.
Très observateur, Monseigneur le diable.
Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne
surveillez pas le mari, mais votre escarcelle.
Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite.
Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le
dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille.
Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci
par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce
recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent
s’habiller qu’avec une livrée.
«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à
tes réceptions où il y a ta maîtresse.»
Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne
ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la
femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à
son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le
mari de dire: «Disons des cochonneries _seulement_ (car ce soir j’ai
trop mangé).»
Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en
médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en
rougissant: le machin.
A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes
filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les
hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle
mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus
ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges,
étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique
légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos.
Curieuse anomalie...
Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait
manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un
beau jour une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat
semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et
avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce
qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à
l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta:
«Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous
remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!!
Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a
de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler
devant elles...
Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et
qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble
pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un
penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre.
Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas
mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin.
* * * * *
_Lettre de Paul-Louis Courier_:
«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous
souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit
indifférente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien?
Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid,
ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on
vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux
fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour
lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?»
Une autre lettre, _un passage seulement_:
* * * * *
«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà
entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je
reste, elle se désolait, je riais:
_Piause, prego, ma in vano ogni parola sparse._
Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger
augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de
langage, le prix que je mettais à ma retraite. _Dunque fa presto_,
dit-elle; je fis _presto_ et je partis. J’en pourrais prendre désormais
avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien
lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez
pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois,
je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...»
Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre.
Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus...
Ça me la coupe.
* * * * *
Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle
aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et
hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer.
Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de
l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de
l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le
fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de
knout.»
Catherine eut une jouissance extrême.
Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de
Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement
stupide?
L’auteur ajoute à son récit une réflexion.
Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme.
Stupide l’auteur.
Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même.
* * * * *
Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en
pointe.
Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille
résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le
porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha
parmi les bambous.
Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau
toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le
Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi,
tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.»
Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la
tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent.
Glorification des morts, glorification des vivants.
J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de
Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la
chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez
arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le
grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre.
«Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui
c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,» et
ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que
l’on sera?
A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le
gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.»
Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le
père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée
par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset.
Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles.
* * * * *
Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et
la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes
colères. Des baleiniers!... Des baleiniers.
Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles
porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste
baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme
me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.»
Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et
l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter
l’histoire... mais la vraie.
Or, en ce temps qui est de tous les temps, les baleiniers ont pour
habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la
monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui
méprisent le vil métal.
C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux
Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau
et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes,
bestiaux et autres provisions de bouche.
Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé
l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions
de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur
plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal.
Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient:
«Que c’est de la concurrence déloyale.»
Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de
gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il
repart.
L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où
est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce
que _Humanité veut dire_!
* * * * *
Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en
ce recueil, venant d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu
d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au
gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec
lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire
d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il
fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences
qui déterminent une raison.
Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu.
Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose
curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux.
Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le
rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique.
Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà.
Ceci n’est pas un livre.
Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins
sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus
intelligents, les autres moins.
On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse,
toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la
liberté, en haine de fraternité.
Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat,
du gendarme... Le devoir en l’exercice de ses fonctions, le Code
militaire, dreyfusard ou non dreyfusard.
La morale de Drumont, de Déroulède.
La morale de l’instruction publique, de la censure.
La morale esthétique; du critique assurément.
La morale de la magistrature, etc...
Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage.
* * * * *
20 janvier 1903.
DEGAS
Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement.
Je veux dire le connaître bien.
Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux
quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par
respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien?
Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux
comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à
cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque.
En effet, Degas est toujours jeune.
Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir,
son chapeau de soie sur la tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a
l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe,
sans oublier le parapluie.
S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien
celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées,
même celle-là.
Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.
Méchant et rosse. Est-ce la même chose?
Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les
Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru
bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un
ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que
cela.
Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille,
qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable.
Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame
de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est
toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»
Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les
peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et
lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit
très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»
En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il
devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se
dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi
au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»
Parmi les forts, personne ne le gêne.
Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me
dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très
bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis
qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je
n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.
«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la
mauvaise peinture.» Cela me fut doux.
Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant,
suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai
connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus _ne
plus me connaître_.
Je ne veux pas comprendre.
Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie:
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse.
VERLAINE.
Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec
courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes
dents.
Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique.