quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir,
c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant
à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de
racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance,
craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd.
Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les
rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier,
s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée.
Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis
vingt ans, c’était ma ruine.
Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui
s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors
de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.
A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que
j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les
cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais
plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La
nuit fut longue.
Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que,
dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant
d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée
en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins
agréablement que le diable dans un bénitier.
Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge
très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En
pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le
torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le
contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement
des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts
avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au
milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement
sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de
démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays
chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse:
autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la
foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher
sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est
l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?
Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos
fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés
insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite
colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.
Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts.
Mais à quand la prochaine inondation?
* * * * *
Le _Journal des Voyages_ (auteurs autorisés), la géographie de Élisée
Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes
inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux
rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.
Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile
aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la
langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal
prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...
On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories
de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de
décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout
cela pour un art de Papoue!
Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration.
Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de
géométrie gobine, il parviendra,--le tout harmonieusement,--à ne laisser
aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le
visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on
croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et
cependant jamais la même chose.
Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets
en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La
gendarmerie a tout _dérobé_ et vendu à des amateurs collectionneurs et
cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui
aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien.
Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un
instant de la valeur des artistes marquisiens.
Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se
soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la
sauvagerie! elles en ont plein la bouche.
Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de
hanche, corset tripaillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou
saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont
blanches, et leur ventre bedonne.
Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le
critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des
Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant,
les dessinant aussi.
L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà
de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique.
Loti! à la bonne heure; c’est charmant.
Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et
nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins
photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et
plus vrai.
Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son
chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste
de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard
de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de
dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent
des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges
et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car
plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait. Autre chose aussi
aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes
filles fument la pipe, sans doute, le _calumet_, pour ceux qui voient
dans tout la sauvagerie.
Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme
Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce
sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir
étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie
bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des
négresses! allons donc.
Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la
femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre
avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse
qui aurait les épaules larges et le bassin étroit.
Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature
peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un
bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras
maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus
fort que l’arrière-bras.
J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la
Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort
cependant.
Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces
cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans.
Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du
fémur.
Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe
depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse
est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et
évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la
comparaison avec une paire de pincettes.
Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour
quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc
si vilain que cela; et ça _se donne_ pour presque rien.
Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour
les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie
épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces
parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux
Européens.
Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à
qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il
peut mettre la main dessus.
Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires.
Les missionnaires ont considéré que de sculpter, décorer, c’était le
fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens.
Tout est là, et les malheureux se sont soumis.
La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français
incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore...
Rien. Vous m’entendez bien.
Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie
couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche!
Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable
d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le
nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le
corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable
de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des
souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans
les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux.
Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la
race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires
détruits par le mercure.
Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout
était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en
germes.
Principes invisibles, indéterminés, inobservables alors, tous par
l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou
percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même
n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans
vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans
l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée
par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme
un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de
_l’Être_, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand
la vie qui s’en était produite y revient.
Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des
questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur
la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui
pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans
crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent.
Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur.
Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux.
C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en
empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il
pensé, je n’ose l’espérer.
Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une
caverne.
Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant.
Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier.
«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que
ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a
commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus
tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras
qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du
créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.»
Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus
l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue
chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de
lumière.
* * * * *
Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don
de m’énerver.
Les Maoris viennent de la Malaisie.
Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur
débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous
disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.--Mais
pourquoi?» vous écriez-vous!
Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous
les photographes.
[Illustration]
[Illustration]
N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous
écrasera.
Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues»,
et l’autre: «Ce sont des nègres.»
A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer.
Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France
est sortie de la mer.
Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la
Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des
hommes. Fi donc!
A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe?
Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie...
A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques
éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont
les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers
éléments?
Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode
de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les
mêmes.
Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre
chantent tous l’air des _Noces de Jeannette_. Rien d’extraordinaire que
même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie
qu’en Océanie et en Afrique, etc., les quelques mots génériques que
selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de
penser.
Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout
et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite
avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main.
De là ce mot _rima_ ou _lima_ qui veut dire main et qu’on retrouve dans
presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou
moins transformé comme prononciation. Le mot _rama_ en latin n’y
ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et
10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la
brasse comme mesure du pied aussi.
Comme dans _la Lettre volée_ d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut
voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails
d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et
l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et,
malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de
penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à
revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur
queue, les chiens expriment leurs sentiments.
Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct.
Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait
adopter ce cliché. Malaisie-Maoris.
Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort.
Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des
Papoues ou des Nègres.
* * * * *
Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages
qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles
gaillards. Et puis ils ont été anthropophages.
On se méprend complètement.
L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au
contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une
méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande.
On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est
une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine
comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle.
Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé
cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie:
«Oh! que c’est bon.»
Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles
qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.
A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je
me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser.
Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur
le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par
quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui
décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être
mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père
Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup
de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé
comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le
missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de
sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils
s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de
l’indigène.
Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.
Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua
de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district
de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce
pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir
d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de
la selle. La nuit était proche: il disparut.
Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en
toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela
suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la
justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins.
Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.
Ce mot _naturellement_ demande une explication.
C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le
gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels
que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le
juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient
aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas
commode aux Marquises.
Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que
leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la
règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde
le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.
Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal
interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une
remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes
les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et
maintenant juste le contraire?
--C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce
que je dis.»
Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre
invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que
c’est moi!»
Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete.
--Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très
intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de
les avoir entendues.
R.--Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et
qu’il répond comme il peut.
Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit
et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait
commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré
la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car
il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que
rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par
suite il serait immédiatement dénoncé, lui _étranger_.
Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus
que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions
méchantes et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut
rien écouter.
Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a
fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf
une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes
versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions
volontaires.
Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de
piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu,
confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher.
Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur
le cou, tout comme le ferait une guillotine.
Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus
pour le partage des piastres.
Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur
gloutonnerie. L’Américain fut mangé.
Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance
de ce récit.
Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre
immédiatement.
D.--Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à
la charge en ce qui concerne tous les complices?
R.--Parce qu’immédiatement le silence se ferait et que tous ces
racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du
crédule Européen.
La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par
suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par
exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très
ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne.
L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne
prendra pas du poisson.»
Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier
de la clarté de la lune.»
Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de
_l’incertitude_.
* * * * *
En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je
n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre.
En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui,
je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est
là.»
Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous
pouvez être sûr qu’elle se vend.
Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir
confiance.
Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un
qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique
dit qu’il a été abandonné.
Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir
un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel.
C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire:
c’est à vous.
D.--Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas
porté secours.
R.--Mais il ne me l’a pas demandé.
Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire:
«Tiens... voilà un philosophe!»
Savoir donner, c’est très bien.
Savoir recevoir, c’est encore mieux.
Ah! la vanité de l’argent...
Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir.
On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des
fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père.
Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien
voulu...»
Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous
raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il
n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination
qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard.
Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec
Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique.
Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que
nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H..