«Cherchez l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt.

C’est l’œil de l’ignorance qui assigne une couleur fixe et immuable à

chaque objet; je vous l’ai dit, gardez-vous de cet écueil. Exercez-vous

à le peindre accouplé ou ombré, c’est-à-dire voisin ou mis derrière

l’écran d’objets, d’autres ou semblables couleurs que lui. Ainsi vous

plairez par votre variété et votre vérité, la vôtre. Allez du clair au

foncé, du foncé au clair. Votre travail ne sera jamais trop long, l’œil

cherche à se récréer par votre travail, donnez-lui joie et non chagrin.

C’est au faiseur d’enseignes qu’appartient la reproduction de l’œuvre

d’autrui. Si vous reproduisez ce qu’un autre a fait, vous n’êtes plus

qu’un faiseur de mélanges: vous émoussez votre sensibilité et

immobilisez votre coloris. Que chez vous tout respire le calme et la

paix de l’âme. Aussi évitez la pose en mouvement. Chacun de vos

personnages doit être à l’état statique. Quand Oumra a représenté le

supplice d’Ocraï il n’a point levé le sabre du bourreau, prêté au

Khakhan un geste de menace et tordu dans les convulsions la mère du

patient. Le sultan assis sur son trône plisse sur son front la ride de

la colère: le bourreau debout regarde Ocraï comme une proie qui lui

inspire pitié, la mère appuyée sur un pilier témoigne de sa douleur sans

espoir, par l’affaissement de ses forces et de son corps. Aussi une

heure se passe-t-elle sans fatigue devant cette scène plus tragique dans

son calme que si la première minute passée l’attitude impossible à

garder eût fait sourire de dédain.

«Appliquez-vous à la silhouette de chaque objet; la netteté du contour

est l’apanage de la main qu’aucune hésitation de volonté n’affadit.

«Pourquoi embellir à plaisir et de propos délibéré; ainsi, la vérité,

l’odeur de chaque personne, fleur, homme ou arbre disparaît; tout

s’efface dans une même note de joli qui soulève le cœur du connaisseur.

Ce n’est point à dire qu’il faille bannir le sujet gracieux, mais il est

préférable de rendre comme et tel que vous voyez que de couler votre

couleur et votre dessin dans le moule d’une théorie préparée à l’avance

dans votre cerveau.»

Quelques murmures se font entendre dans le bosquet: si le vent ne les

eût emportées, on aurait peut-être entendu quelques paroles

malsonnantes: Naturaliste, Pompier, etc... Mais le vent les emporta,

cependant Mani fronça le sourcil, appela ses élèves anarchistes puis

continua.

«Ne finissez point trop, une impression n’est point assez durable pour

que la recherche de l’infini détail faite après coup ne nuise au premier

jet: ainsi vous en refroidissez la lave et d’un sang bouillonnant vous

en faites une pierre. Fût-elle un rubis rejetez-la loin de vous.

«Je ne vous dirai point quel pinceau vous devez préférer, quel papier

vous prendrez et à quelle orientation vous vous mettrez. Ce sont là

choses que demandent les jeunes filles à longs cheveux et à esprit court

qui mettent notre art au niveau de celui de broder des pantoufles et de

faire de succulents gâteaux.»

Gravement Mani s’éloigna.

Gaiement la jeunesse s’envola.

En l’an X tout ceci se passa.

_Jugements contemporains._

Une pétulante dame, mûre, trop mûre, une femme qui m’avait effrayé et

que moi, Joseph, n’avais pas osé comprendre, dit à ma fiancée:

«Voyez-vous, mon enfant, vous allez épouser un honnête garçon, mais ce

qu’il est bête! ce qu’il est bête!»

Un peu plus tard, un jeune peintre fraîchement débarqué, dit:

«Gauguin, voyez-vous, c’est un grossier matelot, très adroit à faire des

petits bateaux, toutes voiles dessus, et bien encadrés: un tel

peut-être le dégourdira.»

Voilà, ce me semble, de quoi se préserver du péché d’orgueil.

Encore plus tard, un autre tout jeune homme précoce écrivit:

«Ardent pionnier j’ai remué la terre, le cerveau plein d’idées, et je

n’ai rien trouvé, ce que voyant, Gauguin, plus savant ramassa toutes les

richesses.»

De ce chercheur un amoureux d’art a dit: «Il décalque un dessin, puis il

décalque ce décalque, ainsi de suite jusqu’au moment où, comme

l’autruche la tête dans le buisson il trouve que ça ne ressemble plus et

alors!! il signe.

Pour se venger de Gauguin, ce charmant jeune homme entretenu par un

mécène croyant écrivit à un ami de Gauguin:

«Mon cher et tendre ami, Gauguin vous a fait cocu.»

Cet ami, convaincu à juste titre de la calomnie répondit: «Que nenni.»

Et notre charmant jeune homme pour se venger de cet ami incroyant qui

était peintre aussi, mit sur une lettre à son adresse: «Monsieur Z,

propriétaire,» ce que voyant l’ami écrivit au Caire: «Monsieur Zéro,

locataire.»

Voilà de quoi vous apprendre à ne pas fréquenter les impudents. De tout

cela je n’ai garde; le chemin se fait de plus en plus rude, on vieillit.

Le souvenir du mal en fumée s’évanouit, le velours sur la conscience

cache les épines, adoucit les morsures.

La gloire est peu de chose si le piédestal mal construit s’effondre au

moindre souffle. D’ailleurs, les vrais l’évitent; c’est si bon la

solitude, si rassérénant l’oubli quand consciencieux du péché, on désire

la délivrance tout en redoutant l’Après inconnu.

Géant tu es mortel, cela suffit à t’humilier. Problème qu’on cherche à

résoudre, facile au début, sphinx à la mort.

Poignée de menues pièces de monnaie jetées au vent par un Crésus et

qu’après dispute le plus fort ou le plus adroit ramasse en minime

partie, glorieux de sa victoire. Il doit vite en rabattre quand chez le

marchand de tabac il en demande pour sa piécette de deux sous qu’il a si

difficilement ramassée.

Mon voisin dit: «C’est quelque chose, la philosophie du Monsieur tant

mieux, c’est beaucoup, et moi qui ne suis qu’un serin, je dis c’est bien

peu de chose.»

«Mon Dieu, disait-elle, il est très honnête: mais... ce qu’il est bête!!

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

Dans le sentier muletier, bleus tous deux, rayés argentés deux braves

ondulent devant eux, car la ligne courbe certainement est la plus

courte: le vin de l’administration dérigide les jarrets, empâte la

langue. Que ce serait la même chose que dans la chanson si ce n’était

aux Marquises, quand apercevant une petite frimousse dorée que vous ne

sauriez appeler Grille d’Égoût ou la Goulue, le brigadier, s’écria:

«Pour moi!» et que subséquemment le gendarme répondit: «Brigadier vous

n’avez pas raison.»

Et la petite frimousse de répondre aussi sans se fâcher.

Le premier payera deux piastres: le second n’en payera qu’une.

Cette fois le gendarme pensant que la petite était aussi bécarre qu’à

Paris répondit: «Brigadier, vous avez raison. Mais non... mais non, à

vous monsieur le gendarme de tirer le premier, tout comme les Anglais.»

Mais un gendarme ne saurait passer devant son brigadier. On a beau être

aux Marquises, ces dames sont dans le train; d’ailleurs les

missionnaires leur disent. Le péché doit avoir son excuse. La monnaie

c’est l’excuse...

* * * * *

Lisant le _Journal des Voyages_, un homme pense quitter Paris, une

civilisation qui l’obsède; il prend le train et le bateau à Marseille,

navire somptueux.

Déjà sur le navire, quelques jours de marche et il commence à connaître

ce monde colonial qu’il ne soupçonnait pas.

Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité

de la pâtée et la possible auréole d’une palme!

REMY DE GOURMONT.

Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un

officier préside chaque table.

«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois

habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en

veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de

figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans

le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et

aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.»

Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en

veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs

parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de

l’instruction publique et obligatoire.

A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un

îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un

gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste.

Déjà!!!

Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode de trouver un coin

tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas

même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les

Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin

d’organiser la panique de tous ces braves Anglais.

Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train.

L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur,

les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on

vous demande: «Avez-vous de l’argent?»

Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin

goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit

kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société

philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous

enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets

pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre

billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez

place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça

tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti.

Et si jamais pareille mésaventure vous arrive, ne vous avisez pas de

faire la connaissance d’un procureur de la République française. Comme à

moi, il vous en cuirait.

Au surplus, que je vous raconte l’aventure, non au début. Ce serait vous

ennuyer, mais au moment où plus rageur que Meissonier je voulus me

fâcher.

Tout le monde, même le commandant du navire de guerre, voulut me

dissuader d’une pareille escapade. «Vous ne savez pas ce que c’est qu’un

procureur et un gouverneur aux colonies, me disait-on: autant arrêter la

marche d’une comète en lui mettant un grain de sel sur la queue.»

Voilà comment je devins journaliste, polémiste si vous voulez. Mais

naviguer au milieu de ces récifs sans s’y briser, n’est pas une petite

affaire. Il me fallut étudier les détours pour ne pas aller en prison.

Un petit spécimen de mon savoir-faire: «Quant à X... les dit-on sont si

formidables que par respect de l’humanité je m’impose le devoir de

croire que c’est _Peut-être_ de la calomnie.»

Encore un spécimen: celui-là dans le ridicule.

Démosthène, εσπερα μενγαρ ῆν

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.

Anecdotes traduites du grec souvent divertissent: en raconter une sans

garantir la fidélité de la traduction ne me paraît pas une hardiesse

hors de mes moyens mais plutôt un jeu de joyeux compagnon. En l’an X de

la XVIIIᵉ dynastie Ramsès, il se passait bien d’étranges choses à

Cythère, mais Cythère au peuple crétois n’était pas ce qu’elle est

aujourd’hui. Cythère cédée à la Suisse en échange de la fameuse arbalète

de Guillaume Tell et de sa pomme qui devint plus tard la pomme Cythère,

Cythère devenue suisse perdit son beau temple de Vénus et un semblant

d’austérité genevoise la rendit morne, insupportable.

Autrefois donc à Cythère au peuple crétois, le ciel était pur, les

femmes adorables et adorées ayant la joie nue de vivre dans la clémence

de l’air, dans la caresse des herbes douces, dans la volupté du bain. Et

c’était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les

générosités de la nature font inutile.

Rien de plus riant que son port, avec ses boutiques ensoleillées, ses

pirogues; et ce fut un jour fameux que le 6ᵉ jour de la XVIIIᵉ dynastie

de Ramsès en l’an X. La société commerciale venait d’ouvrir son vaste

magasin lorsque se présenta un client, un tout petit jeune homme

microscopique, mignon au possible, si bien habillé, pommadé ciré depuis

en haut jusques en bas.

D.--Avez-vous du cold-cream à la cannelle?

R.--Oui, certes et du tout frais.

D.--Donnez-m’en un kilo. Et le commis empressé, de fournir la

marchandise, de proposer plusieurs articles, entre autres la fameuse

découverte du biberon Pastoros contre la rage des dents.

«Figurez-vous que le vaccin a été pris sur un morse tout particulier

qui réside seulement au 90ᵉ degré de latitude. On en a fait une

expérience concluante sur l’éléphant bleu d’Amsterdam. Cet animal était

devenu extrêmement dangereux par suite d’une rage de dents: un cancrelat

s’était installé dans une de ses défenses pour y faire son nid.

Or le biberon Pastoros possède une tétine à aspérités. L’éléphant

biberonna, se piqua, se vaccina.

O merveilleuse découverte: l’éléphant bleu devint rouge aussitôt, puis

ses défenses tombèrent au pied du cornac.

* * * * *

Comme le petit mignon sortait du magasin, les vitres s’assombrirent; la

belle, l’immense Toutoua dit tout bas: «A ce soir.»

8 heures sonnaient au beffroi. Bien heureux, le petit mignon suivi de

ses deux chiens noirs montait (cette fois avec majesté, les marches de

la grande construction).

D.--Tout le monde est à son poste? demanda-t-il.

R.--Oui, Seigneur archonte.

D.--Qu’on me laisse tranquille ce matin, je n’y suis pour personne.

* * * * *

Dans son élégant cabinet capitonné, Mignon est seul, se mire, se

pomponne, puis étend une couche de cold-cream sur son petit museau

adoré. Il se déculotte (un peu seulement... les convenances!...) et

allant on ne sait où, un peu de ce cold-cream à la cannelle s’engloutit

aux profondeurs mystérieuses du chérubin.

8 heures du soir. L’immense, la belle Toutoua en son logis gazouille,

chemise entr’ouverte, laissant voir de mystérieuses choses aux âcres

senteurs dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de

Vénus et particulièrement échauffait son mignon. Tous deux d’amour

brûlaient à la recherche des extases suprêmes. Ce fut une nuit superbe.

* * * * *

Le sommeil depuis quelques heures avait engourdi nos deux belles

créatures lorsque les voitures du laitier annoncèrent l’heure proche du

marché. L’immense Toutoua se réveilla, voulut à gauche, à droite,

embrasser son adoré. Oui-da, elle ne trouva rien. Peau de balle, balai

de crin. Une sueur froide inonda ses puissants mamelons lorsqu’elle

sentit sous elle son cher mignon. L’insecte ne donnait plus signe de

vie, tout à fait endommagé.

Que faire? toutes prolonges dehors et pas un verre de ratafia. Toutoua

tristement mit l’insecte entre ses deux mamelons et le porta au logis

seigneurial. Le docteur fut appelé et trouva que l’insecte devait être

mal à son aise. Le grand Hippocrate lui-même n’aurait pas trouvé mieux

que son disciple lorsque celui-ci prenant un soufflet d’insecticide

Vicat l’introduisit dans les profondeurs mystérieuses car aussitôt

l’insecte respira.

En l’an X de la 18ᵉ dynastie Ramsès, tout ceci se passa.

Traduction s.-g.-d.-g.

* * * * *

Au café, au grand 9, sur le boulevard, je vais: tout le monde y va, la

belle race arienne circule. Au café, au grand 9, sur le boulevard, je

dessine, je regarde, j’écoute sans attrait. Au café, les tables de

marbre invitent le crayon, les glaces agrandissent la foule: le monde

est là sans choix. Sans choix aussi je dessine; tout est beau, tout est

laid.

Tiens!!! voilà une tête que je connais; où diable l’ai-je vue. Le profil

est anguleux, et je cherche qui cela peut être. Ah! j’y suis, c’est moi,

je me résigne sans tristesse. Je me croyais mieux. La vérité!! Au grand

9, Madame dit: «Que prenez-vous? du champagne. N’est-ce pas?» Et moi,

plus modeste, je réponds: «Donnez-moi du pippermint!»

Elle, parée, odorante, crasse verveine prend une chopine. Là aussi les

glaces renvoient le visage des hommes, des femmes. Ce n’est pas beau.

Et je figure à côté de l’hétaïre. L’amour embellit, dit-on. Je

m’efforce d’être convaincu; impitoyablement mon crayon s’y refuse. La

vérité!!!

* * * * *

Souvent, très souvent, le nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même

gouverne aux colonies qui ne les ont pas vu naître. Instruits souvent,

intelligents même, ils restent nègres, demi-nègres, quart de nègre,

capre même. Le coq de la Gaule, l’ancien maître devient esclave et ne

chante plus son cocorico d’autrefois; à son tour devient souverain

maître le corbeau d’Éthiopie qui croasse.

Allons enfants de la Patrie, le jou... de gloi...e é pa...mi nous!

Durant mon séjour à la Martinique, un nègre, demi-nègre, quart de nègre,

capre même, vint à se disputer avec un Bordelais, de là insultes. Le

Bordelais exigea le duel qui fut accepté par notre nègre, demi-nègre,

etc... et rendez-vous fut pris dans la canne à sucre. Les témoins

étaient de part et d’autre des quinbois, c’est-à-dire des porte-chance.

Notre Bordelais sur le terrain eut la colique et excuses faites de

l’accident il alla dans la canne à sucre déboucler son pantalon.

L’opération (il faut croire?) fut assez longue, car les témoins

impatientés vinrent à la rescousse.

[Illustration]

[Illustration]

«Comment! dit notre Bordelais, le nègre, demi-nègre... n’est pas encore

parti? Dites-lui bien: «Cinquante ans, il restera, cinkanttt ans je

chierai.»

Les Bordelais n’aiment pas les nègres, demi-nègres, quart de nègre,

capres même.

* * * * *

Un journal à Tahiti qui ne serait pas politique ne serait pas

respectable. Élections à Tahiti c’est synonyme de Picpus contre l’ours

de Berne. Me voilà donc (qui l’aurait cru), devenu picpus pour ne pas

être suisse.

D’un bord, sale calotin, de l’autre vil sectaire. Parpaillot, jamais...

jamais de ma vie, même lorsque je fis ma première communion, je ne fus

aussi catholique et j’eus raison. Vous allez savoir comment.

J’en étais là, lorsque je me dis qu’il était temps de filer vers un pays

plus simple et avec moins de fonctionnaires. Et je songeai à faire mes

malles pour aller aux Marquises. La terre promise, des terres à ne

savoir qu’en faire, de la viande, de la volaille et pour vous conduire,

par-ci, par-là, un gendarme doux comme un mérinos.

De ce pas, le cœur à l’aise, confiant comme une pucelle qui serait

barrée je pris le bateau et j’arrivai tranquillement à Atuana chef-lieu

de Hivaoa.

Il me fallut singulièrement en rabattre. La fourmi n’est point

prêteuse, c’est là le moindre défaut: et j’avais l’air d’une cigale qui

aurait chanté tout l’été.

Tout d’abord, les nouvelles à mon arrivée furent qu’il n’y avait point

de terres à louer ou à vendre, sinon à la mission et encore. L’évêque

était absent et il me fallut attendre un mois; mes malles et un

chargement de bois de construction restaient sur la plage.

Durant ce mois j’allais comme vous le pensez tous les dimanches à la

messe, forcé de jouer mon rôle de vrai catholique et de polémiste contre

les protestants. Ma réputation était faite et Monseigneur sans se douter

de mon hypocrisie voulut bien (parce que c’était moi), me vendre un

petit terrain rempli de cailloux et de brousse, au prix de 650 francs.

Je me mis courageusement à l’œuvre et grâce encore à quelques hommes

sous la recommandation de l’évêque je fus installé rondement.

L’hypocrisie a du bon.

Ma case finie, je ne songeai guère à faire la guerre au pasteur

protestant qui d’ailleurs est un jeune homme bien élevé et d’un esprit

très libéral: je ne songeai pas non plus à retourner à l’Église.

Une poule survint et la guerre fut allumée.

Quand je dis une poule je suis modeste, car toutes les poules arrivèrent

sans aucune invitation.

Monseigneur est un lapin, tandis que moi je suis un vieux coq, bien dur

et passablement enroué. Si je disais que c’est le lapin qui a commencé

je dirais la vérité. Vouloir me condamner au vœu de chasteté! c’est un

peu fort: pas de ça Lisette.

Couper deux superbes morceaux de bois de rose et les sculpter genre

marquisien ne fut qu’un jeu pour moi. L’un représentait un diable cornu

(le père Paillard). L’autre, une charmante femme, fleurs dans les

cheveux. Il suffit de l’avoir appelée Thérèse pour que tous, sans

exception, même les enfants de l’école, y vissent une allusion à ces

amours si célèbres.

Si c’est une légende ce n’est toujours pas moi qui l’ai créée.

Mon Dieu que voilà des potins, et si jamais je retourne à Paris je

pourrai d’emblée me présenter comme concierge et lire tous les matins le

feuilleton du _Petit Journal_.

D’ailleurs ici, nulle conversation n’est possible, si ce n’est potiner

et dire des cochonneries: dès le berceau, l’enfant se tient au courant.

C’est, à vrai dire, toujours la même chose, comme le pain quotidien.

Pas toujours spirituel, mais cela repose des travaux d’art; la pensée

folâtre, le corps aussi. Les femmes sont simoniennes sans discuter. Puis

cela vous préserve de l’ennuyeuse austérité, et de la vilaine hypocrisie

qui rend les gens si méchants. Une orange et un regard de côté. Cela

suffit.

L’orange dont je parle varie de 1 franc à 2 francs; ce n’est vraiment

pas la peine de s’en priver. On peut à son aise faire son petit

sardanapale sans se ruiner.

Le lecteur doit sans doute chercher l’idylle, car il n’y a pas de livre

sans idylle. Mais...

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

A l’interprète indigène j’ai dit: «Mon garçon, comment dis-tu, en langue

marquisienne: Une idylle.» Et il m’a répondu: «Que vous êtes rigolo!»

Poussant plus loin mes investigations, je lui ai dit: «Quelle est

l’expression pour dire vertu?» Et en riant, ce brave garçon m’a répondu:

«Vous me prenez donc pour un imbécile?»

Le pasteur lui-même raconte que c’est un péché.

Et les femmes comme des biches étonnées, au regard velouté, semblent

dire: «C’est pas vrai.» Une Parisienne dirait: «Cause toujours!»

Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires

en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: _ici_,

les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que

nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes

de fiers cochons.

Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça

ne biche pas.

A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon.

Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur

qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin.

Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du _Hugon_ il vint aux

Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une

d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à

quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata.

On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la

fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?»

«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus

entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête

réintégra son domicile éternel.

Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits

cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée.

Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte

écrite et le commandant du _Hugon_, tout à fait courroucé apprit à notre

commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée...

A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande:

D.--Quel est le moyen d’équilibrer un budget?

R.--C’est très simple, il faut le ruiner.

Allez donc coloniser!

* * * * *

Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné

est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!!

Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas

un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner

en allant en Cour de cassation.

* * * * *

Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre.

«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas

lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.»

Ceci écrit après la catastrophe du volcan.

Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur

Napoléon Iᵉʳ.

«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu

de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de

répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!»

Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous

rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil.

* * * * *

Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où

j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des

terribles ravages.

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 3 / 12 段