S’il nous représente la jalousie, c’est par un incendie de roses et de

violets où la nature entière semblait participer comme être conscient et

tacite; si l’eau mystérieuse jaillit pour des lèvres altérées d’inconnu,

ce sera dans un cirque aux teintes étranges, tels les flots d’un

breuvage diabolique ou divin, on ne saurait. Ailleurs, un irréel verger

offre ses flores insidieuses au désir d’une Ève édénique dont le bras se

tend peureusement pour cueillir la fleur du mal, tandis que susurre sur

ses tempes le battement des ailes rouges de

[Illustration: Les ailes sont lourdes. Le tout est primitif]

[Illustration: Non dépourvues de Sentiment.]

la Chimère. Puis, c’est la forêt luxuriante de vie et de printemps: des

passagers s’y dessinent, lointains en le calme fortuné de leur

insouciance, des paons fabuleux y font rutiler leurs plumes de saphir et

d’émeraude: mais s’interpose la cognée fatale du bûcheron qui frappe les

branchages, et derrière lui un mince filet de fumée s’élève, qui avertit

du transitoire destin de cette fête. Là, en des paysages légendaires, se

dresse, hiératique et formidable, l’idole: et le tribut des végétations

rejaillit en laves de couleurs sur son front, et d’idylliques enfants

chantent sur la flûte pastorale le bonheur infini des édens, tandis qu’à

leurs pieds s’apaisent comme les génies du mal qui veillent, les

héraldiques chiens rouges, charmés. Plus loin, un vitrail lumineux de

riches fleurs végétales et humaines; son enfant divin à l’épaule, une

apparition auréolée de femme, devant laquelle deux autres joignent les

mains parmi les fleurs, au geste d’un séraphin d’où s’exhalent, ainsi

que d’un calice miraculeux, les paroles mystiques. Flore surnaturelle

qui prie et chair qui fleurit, sur le seuil indécis du conscient et de

l’inconscient.

Toutes ces toiles et les autres encore, sur lesquelles même remarque

peut être instituée, dénote assez, chez Gauguin, la corrélation intime

du thème et de la forme. Mais l’harmonisation savante de couleurs,

surtout, y est significative et parachève le symbole. Les tons se

fondent ou s’opposent en dégradations qui chantent comme une symphonie

aux chœurs multiples et variés et jouent leur rôle vraiment orchestral.

Traitée ainsi, la couleur, qui est vibration, de même que la musique,

atteint ce qu’il y a de plus général et, partant, de plus vague dans la

nature: sa force intérieure. Il était donc logique, dans l’état actuel

du sentiment esthétique, qu’elle envahît peu à peu la place du dessin,

dont l’utilité suggestive passe désormais au second plan.

Et ici, se précise le but où tendent les divers arts et quasi le lieu de

leur rencontre: édifier la cité future de la vie spirituelle, dont la

poésie qui est état d’âme serait le geste ordonnateur, la musique,

l’atmosphère et la peinture, le décor merveilleux. En effet, les essais

épars, tentés jusqu’ici, ne signifient rien, s’ils ne sont les ébauches

premières et comme la divination de cette ère de construction idéale.

L’humanité sent plus ou moins obscurément que son état actuel de réalité

besogneuse et quotidienne n’est que transitoire; et le craquement sourd

des vieilles formes sociales est l’indice significatif de cette

impatience à établir enfin, après la sécurité des instincts de

nutrition, le jeu désintéressé d’une vie cérébralement sensitive.

En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa,

parmi les lianes inextricables de ce monde extérieur, les palais

enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se

formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions,

classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à

part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit

humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la

croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des

penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la

stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide.

Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette

sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient

rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus

sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires,

et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet

toute la part d’action qui est en nous.

L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc

de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la

pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui

attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles

informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et

cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il

renferme donc en lui le trait d’union du conscient et de l’inconscient.

D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à

l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte

d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves,

dieux ou héros.

Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en

résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en

présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer

quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons,

collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier

chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait

la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y

figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies

d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des

lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée

humaine.

A. DELAROCHE.

_Les crevettes roses._

(Avant.) Hiver 86.

La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du

linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent

les propriétaires ne comprennent pas cela.

Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic, de notre bonne ville de

Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de

flâner. Parmi ceux-là un frileux, bizarre par son accoutrement, se

dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe,

bonnet de fourrure,--du lapin sans doute,--la barbe rousse hérissée. Tel

un bouvier.

Ne soyez pas observateur à demi et malgré le froid ne passez pas votre

chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’œil

bleu si clair, si enfant. C’est un pauvre gueux assurément.

Il se nomme Vincent Van Gogh.

Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille

ferraille et tableaux à l’huile à bon marché.

Pauvre artiste! tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette

toile que tu viens vendre.

C’est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose.

--Pouvez-vous me donner pour cette toile un peu d’argent pour m’aider à

payer mon loyer?

--Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des

Millet bon marché: puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture

n’est pas très gaie, la renaissance est aujourd’hui sur le boulevard.

Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose

pour vous. Tenez, voilà cent sous.

Et la pièce ronde tinta sur le comptoir. Van Gogh prit la pièce sans

murmure, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue

Lepic; arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare,

sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit

du paletot; Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Élisa et sa

pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement,

comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux.

(Après).

Un jour viendra et je le vois comme s’il était venu. J’entre à la salle

nº 9 de l’hôtel des Ventes; le commissaire-priseur vend une collection

de tableaux, j’entre. «400 francs les _Crevettes roses_, 450, 500

francs. Allons, Messieurs, cela vaut mieux que cela.»

Personne ne dit mot. Adjugé les _Crevettes roses_ par Vincent Van Gogh.

* * * * *

Au dix-septième de latitude sud, là comme ailleurs, conseillers

généraux, juges, fonctionnaires, gendarmes, et un gouverneur. Toute

l’élite de la société. Et le gouverneur dit: «Voyez-vous, mes enfants,

dans ce pays, il n’y a pas d’autre chose à faire que de ramasser des

pépètes.»

Un conseiller général, très sage du reste, propose d’incarner entre deux

chapitres du rapport un petit aléa (ne cherchez pas): il veut dire

_incarcérer_ un petit alinéa concernant l’argent chilien.

Un gros procureur, procureur de la République, après avoir interrogé

deux jeunes voleurs, me rend visite. Dans ma case, il y a des choses

bizarres, puisque non coutumières: des estampes japonaises,

photographies de tableaux, Manet, Puvis de Chavannes, Degas, Rembrandt,

Raphaël, Michel-Ange, Holbein.

Le gros procureur (un amateur qui a un très joli coup de crayon,

dit-on), regarde, et devant un portrait de femme de Holbein du musée de

Dresde, il me dit: «C’est d’après une sculpture... n’est-ce pas?

--Non. C’est un tableau de Holbein, école allemande.

--Eh bien, _ça ne fait rien_, ça ne me déplaît pas, c’est gentil.»

Holbein? gentil.

Sa voiture l’attend, et il va plus loin en vue de l’Orofena déjeuner

gentiment, sur l’herbe, entouré d’un gentil paysage.

Est-il gentilhomme? je ne sais.

Le curé aussi (la classe instruite), me surprend en train de peindre un

paysage.

«Ah Monsieur! vous tirez là une bien belle perspective!»

* * * * *

Rossini disait: «Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais

aussi que ze ne souis pas un Offenbach.»

* * * * *

Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les

Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des

sommes énormes sont engagées.

Je prends le paquebot pour New-York, tempête affreuse; tous les

passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors.

Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie

s’engage: mon _partner_ joue le premier. 140 points! l’Amérique se

réjouit.

Je joue. Toc, tic et toc, et toujours comme cela, lentement, également.

L’Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la

salle. Mon cœur n’a pas sursauté: toujours lentement, également, les

billes zig-zaguent. Toc tic et toc: deux cents, trois cents.

L’Amérique est vaincue.

Et toujours je bâille; lentement, également, les billes zigzaguent. Toc,

tic et tac.

On dit que je suis heureux... Peut-être.

* * * * *

Le grand tigre royal, seul avec moi dans sa cage: nonchalamment il

demande la caresse, me faisant signe de sa barbe et de ses crocs que les

caresses suffisent. Il m’aime, je n’ose le battre; j’ai peur et il en

abuse: je supporte malgré moi son dédain. Et cette peur me rend heureux.

La nuit ma femme cherche mes caresses, elle sait que j’en ai peur et

elle en abuse: et tous deux, des fauves aussi, nous menons la vie, avec

peur et bravoure, avec joies et douleurs, avec force et faiblesse,

regardant le soir à la lueur des quinquets, suffoqués des puanteurs

félines, la foule stupide et lâche, affamée de mort et de carnage,

curieuse du spectacle horrible des chaînes de l’esclavage, du fouet et

de la pique, à jamais assouvie des hurlements des patients. A la sortie,

mon vieux perroquet, intelligemment dit aussi son mot: «As-tu déjeuné,

Jacquot?»

A ma gauche, la baraque aux animaux savants. L’orchestre cacophone pour

entretenir l’harmonie: deux pauvres pitres, des hommes. Les rois de la

création se donnent des giffles, des coups de pied. Les singes si

instruits ne veulent les imiter.

A ma droite, la modeste baraque des mineurs. Les enfants jolis,

innocents entrent là-dedans et suivent de leurs yeux si doux des

créatures humaines en fer et en miniature grattant la terre et c’est

noir. Au sortir les bébés émerveillés disent que c’est bien joli.

Le marchand de journaux passe en criant: «Demandez la grève des

mineurs.»

Image de la vie et de la société.

* * * * *

_Critiques anodines._

Dans des sentiers convergents des figures campagnardes, nulles de

pensées, cherchent on ne sait quoi.

Cela pourrait être de Pissarro.

Sur le bord de la mer un puits: quelques figures parisiennes de rayures

habillées et bigarrées, assoiffées d’ambition sans doute, cherchent dans

ce puits tari l’eau qui pourrait les désaltérer. Le tout de confetti.

Cela pourrait être de Signac.

Les belles couleurs, sans qu’on s’en doute, existent et se devinent

derrière le voile que la pudeur a tiré. D’amour conçues les fillettes

évoquent la tendresse, les mains saisissent et caressent.

Sans hésiter je dis que c’est de Carrière.

La vidangeuse, le vin à quatre sous, la maison du pendu.

Impossible à décrire. Faites mieux, allez les voir.

D’un compotier les raisins mûrs dépassent la bordure: sur le linge, les

pommes vert pomme et celles rouge prune se marient. Les blancs sont

bleus et les bleus sont blancs. Un sacré peintre que ce Cézanne.

Avec un camarade devenu célèbre il se rencontre en se croisant sur le

pont des Arts. «Tiens, Cézane, où vas-tu?--Comme tu vois, je vais à

Montmartre et toi à l’Institut.»

* * * * *

Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments,

lui ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours

du Timbre-Poste avec son tableau au salon.

Le compliment fit son chemin; vous pensez si Bonnat fut content et le

lendemain le jeune Hongrois faillit me battre.

* * * * *

X un pointilliste. Ah! oui celui qui les fait le plus rond.

* * * * *

_Les vases cloisonnés._

Là bas, bien loin de mon patelin, la campagne niponne est couverte de

neige; tout le monde est dans les fermes.

Pour vous éviter d’entrer par la cheminée, les portes étant fermées, je

vais vous introduire par le seul fait d’une narration au milieu d’une

famille niponne. Paysans neuf mois de l’année, artistes les trois mois

d’hiver. Et ce que vous aurez vu dans une maison suffira à votre

enseignement; toutes sont pareilles, animées de la même vie, des mêmes

travaux, et surtout de la même gaieté. L’intérieur est tout ce qu’on

veut, une petite fabrique, un dortoir, un réfectoire, etc... rappelant

par la petite boîte si bien décrite par notre grand académicien Pierre

Loti.

Vous ne trouverez pas non plus la petite Chrysanthème sœur de Rarahu la

Tahitienne; toutes deux incapables de comprendre un cœur distingué de

jeune homme déjà blasé et pourri. Pourri aussi le jeune homme japonais,

mais pas encore désillusionné. Il n’a d’ailleurs pas encore à côté de

lui son frère Yves pour pouvoir s’épancher. Dans une maison japonaise

tout est simple et composé, la nature et l’imagination. On fonctionne et

l’on mange à tous les fruits et la nature est riche en fruits. Vous

m’entendez bien, Loti, mais il faut savoir y goûter, oublier qu’on est

officier. Que diable! on ne couche pas avec ses épaulettes.

Le sucre et le poivre. Goûtez-y, ce n’est pas si mauvais que cela.

Ah! que le thé a un bon parfum quand on le boit dans une tasse qu’on a

faite soi-même, si librement décorée.

Et ces adorables petits paniers que chacun prépare pour la cueillette

des cerises au beau temps revenu: tressés par des doigts agiles:

arabesques japonaises leur donnent une signature.

Et ces merveilleux vases cloisonnés qui demandent tant de patience,

d’adresse et de goût. Chaque paysan japonais fabrique son vase pour y

mettre à la belle saison des bouquets.

Paysan! en dehors des lettrés, gens de la campagne, gens de la ville,

c’est la même chose.

Voulez-vous que nous assistions à l’opération? ce sera l’affaire de deux

ou trois mois pour ceux-là, et quelques instants pour vous et moi. Je ne

mettrai pas votre patience à l’épreuve par de longues narrations

(histoire de remplir des pages). Les éditeurs n’aiment pas cela quand le

livre ne rapporte pas des billets de mille.

D’ailleurs ceci n’est pas un livre, tout au plus un bavardage.

Tout d’abord le paysan nipon fait avec soin son dessin et sa composition

sur un morceau de papier qui déroulé est de même surface que celle du

vase. Il sait dessiner, pas précisément comme chez nous d’après nature,

mais à l’école tout enfant on lui a appris un schéma général établi

d’après les maîtres.

Les oiseaux au vol, au repos, les maisons, les arbres, tout enfin dans

la nature, a une forme invariable que l’enfant arrive vite à posséder au

bout des doigts. La composition seule ne lui est point enseignée et

l’imagination la plus vagabonde est encouragée.

Voilà donc notre habitant nipon installé avec un vase de cuivre devant

lui, son dessin bien en vue à côté de lui.

Des pinces, des cisailles, fil de cuivre aplati: voilà son outillage.

Avec dextérité il donne à son fil de cuivre placé sur champ toutes les

formes exactement semblables au dessin qui est devant lui, puis, au

moyen du borax, il soude tous ces contours sur le vase en cuivre, bien

entendu à leur place, correspondant au dessin sur le papier. Cette

opération terminée, non sans un soin extrême et une grande habileté,

remplir tous les vides avec des pâtes céramiques de couleurs différentes

n’est plus qu’un jeu d’enfants. Toutefois, avec réflexion et un sens

tout particulier des harmonies infiniment variées sans le souci des

complémentaires. Le progrès n’est pas encore là: je ne sais si technique

il y a. L’artiste a terminé son œuvre d’art et il devient habile

céramiste. Il n’a plus qu’à cuire son vase. Le four en terre réfractaire

se trouve chez tous les marchands: les paysans en ont toujours de

différentes grandeurs. Une petite porte y est ménagée pour y introduire

et retirer l’indicateur du degré de cuisson. Les femmes, les enfants

entrent en lice: on entoure le four et son contenu avec du charbon qu’on

allume doucement, tout doucement. Chacun avec son éventail attise

progressivement le feu, et ce sont les jeux innocents.--Monsieur le curé

n’aime pas les O--non point des paroles, mais avec des gestes, jeu

auquel tous sont très exercés.

Les enchères sont les bijoux, les peignes, tout cela dit et enlevé

rapidement. On s’échauffe, l’éventail va, toujours de plus en plus

activé: l’œuvre infernale s’accomplit dans la cornue; les rires, les

chants accompagnent ce simulacre de Sabbat. Les gages sont vite épuisés

et les combattants finissent par être comme au premier âge dans la belle

nudité. Pas une seule feuille de vigne. N’ayant plus rien à donner, on

se donne, et je vous promets que ni le notaire, ni M. le maire ne

régularisent des amours d’un instant qui ne sauraient être éternelles.

Il est tard, et tout se refroidit, les jeunes gens et la terrible

cornue, doucement, tout doucement. Le repos après l’œuvre accomplie.

Le matin tout est calme, et sur un de ces petits bahuts japonais

incrusté de nacre, le vase fait son apparition première car il n’est pas

encore terminé. Mais on veut déjà en jouir un tant soit peu.

S’éloignant, se rapprochant, l’artiste examine son œuvre.

S’il gronde, les enfants trouvent le vase très laid, tandis que s’il est

gentil et qu’il donne des bonbons, le plus petit, le bébé, dit Oui et se

tait; le plus grand admire et dit: «Papa qu’il est beau!» bien entendu

il dit cela en japonais.

Pour terminer le vase on travaille chaque jour pour le polir avec soin.

Et au printemps on va par couples gais et heureux, s’égarer dans des

forêts de fleurs où au parfum aphrodisiaque les sens reprennent de la

vigueur; on fait des bouquets qui vont si bien dans les vases

cloisonnés.

* * * * *

P.-S.--Autrefois je racontai cela à quelqu’un que je croyais intelligent

et quand j’eus terminé il me dit:

«Mais vos Japonais sont de rudes cochons!»

Oui, mais dans le cochon, tout est bon.

* * * * *

A ce propos, Remy de Gourmont dans le _Mercure_ dit:

«C’est vraiment un spectacle unique dans l’histoire que cette furieuse

préoccupation de la morale sexuelle qui abrutit sous nos yeux

indifférents tant d’hommes doux et tant de femmes aimables.»

* * * * *

Bébé youtre va aux Tuileries jouer; sa bonne l’y conduit.

Bébé youtre aperçoit un petit chrétien bien las aussi de jouer avec son

superbe cheval de bois: il s’approche et regardant avec dédain le cheval

de bois, il dit: «Bien laid ton dada!» puis il joue avec son ballon

rouge avec des éclats de joie.

[Illustration: Croquis de toutes sortes, au hazard de la plume, au

hazard de l’imagination; tendances folles. Mais ce n’est pas de

l’illustration. Pourquoi de l’illustration? n’avez-vous pas la

photographie. Mais ce n’est pas sérieux? Vous vous trompez, c’est ce

qu’il y a de plus sérieux; le reste c’est de l’exécution. L’instrument

ne vient qu’après. Notes de l’auteur--]

[Illustration: Les effets ça existe où ça fait bien; ça fait de l’effet.

Ne pas trop en abuser cependant si ce n’est pour éviter le dessin et la

couleur.

Quand je doute de l’orthographe l’écriture devient illisible. Que de

gens usent de ce stratagème en peinture--si le dessin et la couleur les

embarrassent.

Chez les Japonais les valeurs n’y sont pas et ma foi tant mieux. Tout

cela dépend du point de vue où on se place--Dans les tirs il y a une

décoration de perspective. Les tapisseries s’en passent:

Les peintures murales sont dans le même cas. On doit toujours sentir le

mur.

D’agréable compagnie sans apprêts. Ce ne sont pas des négresses ce sont

des Maories. L’auteur a soin de le dire histoire de renseigner la

critique. P.G]

Bébé chrétien pleure, puis en soupirant, timidement il dit: «Veux-tu

changer.»

Bébé youtre rentre triomphalement à la maison avec le cheval de bois; et

le père s’écrie: «Mamour d’enfant, c’est tout mon portrait. Il ira

loin.»

* * * * *

Ne conseillez, ni gourmandez quelqu’un qui vient vous demander un

service, surtout si vous ne le lui rendez pas.

Prenez garde de marcher sur le pied d’un imbécile instruit: sa morsure

est inguérissable.

* * * * *

Ce fut à l’époque des Tamerlan, je crois, en l’an X avant ou après

Jésus-Christ. Qu’importe? Souvent précision nuit au rêve, décaractérise

la Fable. Là-bas du côté où le soleil se lève ce qui fit appeler cette

contrée le Levant, en un bosquet odorant quelques jeunes gens au teint

basané, mais cheveux longs contrairement aux usages de la foule

soldatesque, indice de leur future profession se trouvaient réunis.

Ils écoutaient, je ne sais si respectueusement, le grand professeur

Vehbi-Zunbul-Zadi, le peintre donneur de préceptes. Si vous êtes curieux

de savoir ce que pouvait dire cet artiste en des temps barbares,

écoutez:

Il disait:

«Employez toujours des couleurs de même origine. L’indigo est la

meilleure base; il vient jaune traité par l’esprit de nitre et rouge

dans le vinaigre. Les droguistes en ont toujours. Tenez-vous-en à ces

trois colorations. Avec de la patience vous saurez ainsi composer toutes

les teintes. Laissez le fond de votre papier éclaircir vos teintes et

faire le blanc, mais ne le laissez jamais absolument nu. Le linge et la

chair ne se peignent que si l’on a le secret de l’art. Qui vous dit que

le vermillon clair est la chair et que le linge s’ombre de gris? Mettez

une étoffe blanche à côté d’un chou ou à côté d’une touffe de roses et

vous verrez si elle sera teintée de gris.

«Rejetez le noir et ce mélange de blanc et de noir qu’on nomme gris.

«Rien n’est noir et rien n’est gris. Ce qui semble gris est un composé

de nuances claires qu’un œil exercé devine. Qui peint n’a point pour

tâche comme le maçon de bâtir, le compas et l’équerre à la main, sur le

plan fourni par l’architecte. Il est bon pour les jeunes gens d’avoir un

modèle, mais qu’ils tirent le rideau sur lui pendant qu’ils le peignent.

Mieux est de peindre de mémoire, ainsi votre œuvre sera vôtre, votre

sensation, votre intelligence et votre âme survivront alors à l’œil de

l’amateur.

«Il va dans son écurie quand il veut compter les poils de son âne, voir

combien il en a à chaque oreille et déterminer la place de chacun.

«Qui vous dit que l’on doit chercher l’opposition de couleur?

«Quoi de plus doux à l’artiste que de faire discerner dans un bouquet de

roses la teinte de chacune. Deux fleurs semblables ne pourraient donc

jamais être feuille à feuille?

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 2 / 12 段