Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excess

AVANT ET APRÈS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ

21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS-VIᵉ

PAUL GAUGUIN

=Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid.= Hommage liminaire

de VICTOR SEGALEN. Avec huit phototypies d’après des

tableaux de Paul Gauguin.

Un volume in-16 =7= fr. =50=

_En préparation_:

NOA NOA

PAR

PAUL GAUGUIN

ORNÉ DE BOIS GRAVÉS PAR DANIEL DE MONFREID

D’APRÈS LES DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL

_Un volume in-16 soleil, imprimé sur beau papier, couverture en couleurs._

Prix: =25= francs.

IL SERA TIRÉ:

_Cent exemplaires sur Japon impérial, tous numérotés._

Prix: =75= francs.

[Illustration: _À quoi penses-tu? Je ne sais pas_]

PAUL GAUGUIN

[Illustration]

AVANT ET APRÈS

AVEC LES VINGT-SEPT DESSINS

DU MANUSCRIT ORIGINAL

[Illustration]

PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ

21, RUE HAUTEFEUILLE, VIᵉ

MCMXXIII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET

OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES

SUR VÉLIN PUR

FIL DES PAPETERIES DU

MARAIS, NUMÉROTÉS DE

1 A 100.

_Copyright by LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1923._

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés

pour tous pays.

A ANDRÉ FONTAINAS

PAUL GAUGUIN

AVANT ET APRÈS

Ceci n’est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c’est une

grave affaire. Telle phrase du quatrième chapitre excellente serait

mauvaise au deuxième, et tout le monde n’est pas du métier.

Un roman. Où cela commence-t-il: où cela finit-il. Le spirituel Camille

Mauclair en donne la forme définitive: c’est entendu jusqu’à ce qu’un

nouveau Mauclair vienne à son heure nous annoncer une forme nouvelle.

Prise sur le vif, la réalité n’est-elle pas suffisante pour qu’on se

passe de l’écrire? Et puis on change.

Autrefois je haïssais George Sand, maintenant Georges Ohnet me la rend

presque supportable. Dans les livres d’Émile Zola, les blanchisseuses

comme les concierges parlent un français qui ne m’enthousiasme pas.

Quand elles cessent de parler, Zola, sans s’en douter, continue sur le

même ton et dans le même français.

Je ne voudrais en médire, je ne suis pas du métier. Je voudrais écrire

comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune,

et trouver le titre longtemps après.

Des mémoires! c’est de l’histoire. C’est une date. Tout y est

intéressant. Sauf l’auteur. Et il faut dire qui on est et d’où l’on

vient. Se confesser: après Jean-Jacques Rousseau c’est une grave

affaire. Si je vous dis que par les femmes je descends d’un Borgia

d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n’est pas vrai et que je

suis prétentieux. Mais si je vous dis que cette famille est une famille

de vidangeurs, vous me mépriserez.

Si je vous dis que du côté de mon père ils se nommaient tous des

Gauguin, vous direz que c’est d’une naïveté absolue: m’expliquant sur ce

sujet, voulant dire que je ne suis pas un bâtard, sceptiquement vous

sourirez.

Le mieux serait de se taire, mais se taire quand on a envie de parler,

c’est une contrainte. Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont

pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu: je la connais, mais je ne

l’aime pas.

La vie c’est à peine une division d’une seconde.

En si peu de temps se préparer une Éternité!!!

Je voudrais être un cochon: l’homme seul peut être ridicule.

Jadis les grands fauves ont rugi; aujourd’hui ils sont empaillés. Hier

j’étais du 19ᵉ, aujourd’hui je suis du 20ᵉ et je vous assure que vous

et moi nous ne verrons le 21ᵉ. A force de vivre on rêve une revanche, et

il faut se contenter du rêve. Mais le rêve s’est envolé, le pigeon

aussi, histoire de jouer.

Je ne suis pas de ceux qui médisent quand même de la vie. On a souffert,

mais on a joui et si peu que cela soit c’est encore de cela qu’on se

souvient. J’aime les philosophes, pas trop cependant, quand ils

m’ennuient et qu’ils sont pédants. J’aime les femmes aussi quand elles

sont vicieuses et qu’elles sont grasses: leur esprit me gêne, cet esprit

trop spirituel pour moi. J’ai toujours voulu une maîtresse qui fût

grosse et jamais je n’en ai trouvé. Pour me narguer elles sont toujours

avec des petits.

Ce n’est pas à dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les

sens qui n’en veulent pas. Comme on voit, je ne connais pas l’amour et

pour dire: je t’aime, il me faudrait casser toutes les dents. C’est vous

faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour!!! Et

en cette raison, les femmes qui sont malignes le devinent: aussi je leur

déplais.

Je ne m’en plains pas, et comme Jésus je dis: «La chair est chair,

l’esprit est Esprit.» Grâce à cela pour quelque menue monnaie ma chair

est satisfaite et mon esprit reste tranquille.

Me voilà donc présenté au public comme un animal dénué de tout

sentiment, incapable de vendre son âme pour une marguerite. Je n’ai pas

été Werther, je ne serai pas Faust. Qui sait? les vérolés et les

alcooliques seront peut-être les hommes de l’avenir. La morale m’a tout

l’air d’aller comme les sciences et tout le reste vers une morale toute

nouvelle qui serait peut-être le contraire de celle d’aujourd’hui. Le

mariage, la famille, et un tas de bonnes choses dont on me corne les

oreilles m’ont tout l’air de voyager considérablement en locomobile à

grande vitesse.

Et vous voulez que je sois de votre avis?...

_Le couche avec_ est une grosse affaire.

En mariage le plus cocu des deux est l’amant, ce qu’une pièce du

Palais-Royal dit: «Le plus heureux des trois.»

J’avais acheté à Port-Saïd quelques photographies. _Le péché commis_,

_ab ores_, chez moi, sans détours, dans l’alcôve, elles figuraient. Les

hommes, les femmes, les enfants en ont ri; presque tout le monde enfin:

cela fut un instant et l’on n’y pensa plus. Seuls, les gens qui se

disent honnêtes ne vinrent pas chez moi et seuls toute l’année ils y

pensèrent.

Monseigneur, à confesse, dans maints endroits, se fit renseigner:

quelques sœurs même devinrent de plus en plus pâles, les yeux cernés.

Méditez cela, et clouez visiblement une indécence sur votre porte: vous

serez désormais débarrassé des honnêtes gens, les personnes les plus

insupportables que Dieu ait créées.

A l’hôtel du père Thiers, ce fut un soir, la foule brisa les vitres. Le

père Thiers illumina tant qu’il put la fenêtre et montra son cul. La

foule ébahie n’osa envoyer un caillou dans le mille. D’ailleurs avec les

imbéciles il n’y a pas à raisonner; il n’y a qu’à dire: «Vous me faites

chier.»

J’ai su, tout le monde aussi, tout le monde le saura: que deux et deux

font quatre. Il y a loin de la convention, de l’intuition à la

compréhension: je me soumets, et comme tout le monde je dis: «Deux et

deux font quatre»... mais... cela m’embête, et cela dérange beaucoup de

mes raisonnements. Ainsi par exemple, vous qui admettez que deux et deux

font quatre comme une chose certaine qu’il aurait été impossible de

faire autrement, pourquoi admettez-vous que c’est Dieu qui est le

créateur de toutes choses. Ne serait-ce qu’un instant! Dieu n’aurait pu

faire autrement?

Drôle de Tout-Puissant.

Tout cela dit pour parler des pédants. Nous savons, et nous ne savons

pas.

Le saint Suaire de Jésus-Christ révolte M. Berthelot: en tant que savant

chimiste Berthelot a peut-être raison; mais en tant que pape... Voyons

charmant Berthelot, que feriez-vous si vous étiez pape, un homme dont on

baise les pieds. Des milliers d’imbéciles demandent la bénédiction de

toutes les bourdes. Or on est Pape, or un Pape doit bénir et satisfaire

ses fidèles. Tout le monde n’est pas chimiste: moi-même je n’y comprends

rien et peut-être que si j’ai jamais des hémorroïdes, j’irai intriguer

pour avoir un morceau de ce saint Suaire afin de me le fourrer quelque

part, en conviction de guérison.

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

D’ailleurs, à défaut de lecteurs sérieux, il faut que l’auteur d’un

livre soit sérieux.

J’ai devant moi, des cocotiers, des bananiers; tout est vert. Pour faire

plaisir à Signac je vous dirai que des petits points de rouge (la

complémentaire) se disséminent dans le vert. Malgré cela, ce qui va

fâcher Signac, j’atteste que dans tout ce vert on aperçoit de grandes

taches de bleu. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas le ciel bleu, mais

seulement la montagne dans le lointain. Que dire à tous ces cocotiers?

Et cependant, j’ai besoin de bavarder; aussi j’écris au lieu de parler.

Tiens! voilà la petite Vaitauni qui s’en va à la rivière; je la connais

pour avoir remarqué une matière cornée qui remplissait l’antichambre.

Cette bisexuelle n’est pas comme tout le monde et

[Illustration: Les saintes images.]

ça vous émoustille quand piéton lassé on se sent impuissant. Elle a les

seins les plus ronds et les plus charmants que vous puissiez imaginer.

Je vois ce corps doré presque nu se diriger vers l’eau fraîche. Prends

garde à toi, chère petite; le gendarme poilu, gardien de la morale, mais

faune en cachette, est là qui te guette. Sa vue satisfaite, il te

donnera une contravention pour se venger d’avoir troublé ses sens et par

suite outragé la morale publique. La morale publique. La force des mots.

Oh! braves gens de la métropole, vous ne connaissez pas ce que c’est

qu’un gendarme aux colonies. Venez-y voir et vous verrez un genre

d’immondices que vous ne pouvez soupçonner.

Mais d’avoir vu la petite Vaitauni, pensant à cette matière cornée, je

sens mes sens qui battent la campagne, je prends mes ébats dans la

rivière. Tous deux nous avons ri sans feuille de vigne et...

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

Pour être d’accord avec mon titre avant et après, permettez-moi de vous

raconter quelque chose d’auparavant.

Le général Boulanger, vous en souvient-il, se trouvait à Jersey en

cachette.

Or, en ce temps, c’était l’hiver, je travaillais au Pouldu, limite du

Finistère sur la côte isolée, loin, très loin des chaumières.

Survint un gendarme qui avait ordre de surveiller la côte pour empêcher

un soi-disant débarquement du général Boulanger déguisé en pêcheur.

Je fus interrogé avec finesse, pressé dans tous les replis de mon

individu à tel point que très intimidé je m’écriai: «Est-ce que par

hasard, vous me prendriez pour le général Boulanger?

LUI.--On a vu plus fort que ça.

MOI.--Avez-vous son signalement?

LUI.--Son signalement! je me le fourre quelque part, et que

subrepticement vous vous foutez de moi, et que conséquemment je vous

fous dedans.

MOI.--Je fus obligé d’aller à Quimperlé m’expliquer et le brigadier me

prouva aussitôt que n’étant pas le général Boulanger je n’avais pas le

droit de me faire passer pour un général et me moquer d’un gendarme dans

l’exercice de ses fonctions.

Comment! moi me faire passer pour un général...

Vous êtes bien obligé de l’avouer, me dit le brigadier, puisque le

gendarme vous a pris pour Boulanger.

Pour moi ce ne fut pas de la stupéfaction, mais de l’admiration pour les

grandes intelligences. Ce serait comme pour dire qu’on est plus

facilement roulé par les imbéciles. Je ne veux pas qu’on me dise que je

répète La Fontaine quand il parle du pavé de l’ours. Ce que je dis a un

autre sens. Ayant fait mon service militaire, j’ai remarqué que les

sous-officiers, voire même quelques officiers, se fâchaient quand on

leur parlait français, pensant sans doute que c’était un langage soit

pour se moquer, soit pour humilier.

Ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier surtout des

petits. On a souvent besoin de plus petit que soi. Pas vrai! il faut

dire qu’on a souvent à craindre plus petit que soi. Dans l’antichambre,

le larbin se trouve avant le ministre. Recommandé par un homme bien

élevé, un jeune homme demandait une place à un ministre et se trouva bel

et bien éconduit.

Son cordonnier était le cordonnier du ministre. Rien ne lui fut refusé.

* * * * *

Avec une femme qui jouit, je jouis double.

LA CENSURE.--Pornographe!

L’AUTEUR.--Hypocritographe!

D.--Connais-tu le grec?

R.--Pourquoi faire? Je n’ai qu’à lire Pierre Louys.

Mais Pierre Louys écrit bien le français... c’est justement pour cela

qu’il connaît bien le grec.

Mais les mœurs... cela vaut bien les écrits des Jésuites.

_Digitus tertius, digitus diaboli._

Que diable! sommes-nous des coqs ou des chapons, et faudra-t-il à en

arriver à la ponte artificielle. _Spiritus sanctus._

Ici, en ce pays, le mariage commence à mordre: c’est d’ailleurs une

régularisation. Chrétiens d’exportation s’acharnent à cette œuvre

singulière.

Le gendarme remplit les fonctions de maire. Deux couples convertis aux

idées matrimoniales tout de neuf habillés écoutent la lecture des lois

matrimoniales et le «oui» prononcé ils sont mariés. A la sortie l’un des

deux mâles dit à l’autre: «Si nous changions?» Et très gaiement chacun

partit avec une nouvelle femme, se rendit à l’Église où les cloches

remplirent l’atmosphère d’allégresse.

Monseigneur avec cette éloquence qui caractérise les missionnaires tonna

contre les adultères et bénit la nouvelle union qui déjà en ce saint

lieu commençait l’adultère.

Une autre fois, à la sortie de l’Église, le marié dit à la demoiselle

d’honneur: «Que tu es belle.» Et la mariée dit au garçon d’honneur: «Que

tu es beau.» Ce ne fut pas long, et couple nouveau obliquant à droite,

couple obliquant à gauche, s’enfoncèrent dans la brousse à l’abri des

bananiers où là devant le Dieu tout-puissant il y eut deux mariages au

lieu d’un. Monseigneur est content et dit: «Nous civilisons...»

Dans un îlot, dont j’ai oublié le nom et la latitude, un évêque exerce

son métier de moralisation chrétienne. C’est, dit-on, un lapin. Malgré

l’austérité de son cœur et de ses sens, il aima une enfant de l’école,

paternellement, purement. Malheureusement, le diable se mêle quelquefois

de ce qui ne le regarde pas, et un beau jour notre évêque se promenant

sous bois aperçut son enfant chérie qui, nue dans la rivière, lavait sa

chemise.

Petite Thérèse le long d’un ruisseau

Lavait sa chemise au courant de l’eau,

Elle était tachée par un accident

Qui arrive aux fillettes douze fois par an.

«Tiens, se dit-il; mais elle est à point.»

Je te crois qu’elle était à point: demandez plutôt aux 15 vigoureux

jeunes gens qui le même soir en eurent l’étrenne. Au seizième elle

renâcla.

L’adorable enfant fut mariée à un bedeau logeant dans l’enclos. Alerte

et proprette elle balayait la chambre de Monseigneur, classait les

parfums. Au service divin, le mari tenait la chandelle.

Comme le monde est vilain..., les mauvaises langues jasèrent, à tort

assurément, et j’en eus la conviction profonde, lorsqu’un jour une femme

archicatholique me dit:

«Vois-tu (et en même temps elle vidait sans sourciller un verre de

rhum), vois-tu, mon petit, tout ça c’est des blagues, Monseigneur ne

couche pas avec Thérèse, il la confesse seulement pour tâcher d’apaiser

sa passion.»

Thérèse c’est la reine haricot. N’essayez pas de comprendre, je vais

vous l’expliquer.

Le jour des Rois, Monseigneur avait fait faire chez le Chinois une

superbe galette. La part que Thérèse avait eue contenait un haricot et

de ce fait elle devint la reine, Monseigneur étant le roi. De ce jour,

Thérèse continua à être la reine, et le bedeau, le mari de la reine.

Calchas, vous m’entendez bien.

Mais, hélas, le fameux haricot a vieilli et notre lapin, très malin, a

trouvé quelques kilomètres plus loin un nouveau haricot.

Figurez-vous un haricot chinois, grassouillet au possible, on en

mangerait.

Et toi, peintre en quête de sujets gracieux, prends tes pinceaux et

immortalise ce tableau.

Alezan brûlé, harnachements épiscopaux. Notre lapin campé vigoureusement

sur la selle et son haricot dont les rondeurs devant et derrière

seraient capables de ressusciter un chanteur du pape. Encore une dont la

chemise... vous savez... inutile de répéter. Quatre fois ils

descendirent de cheval: seule la vallée était en rut.

La caisse de Picpus fut soulagée de dix piastres. Voilà beaucoup de

potins... mais.

Ceci n’est pas un livre.

Voilà bien longtemps que j’ai envie d’écrire sur Van Gogh et je le ferai

certainement un beau jour que je serai en train: pour le moment je vais

raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses

aptes à faire cesser une erreur qui a circulé dans certains cercles.

Le hasard, sûrement, a fait que durant mon existence plusieurs hommes

qui m’ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous.

Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas et quelques-uns mal

intentionnés, d’autres avec naïveté m’ont attribué leur folie.

Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d’ascendant sur

leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps

après la catastrophe, Vincent m’écrivit de la maison de santé où on le

soignait. Il me disait:

«Que vous êtes heureux d’être à Paris. C’est encore là où se trouvent

les sommités, et certainement vous devriez consulter un spécialiste pour

vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?» Le conseil était

bon, c’est pourquoi je ne l’ai pas suivi, par contradiction sans doute.

Les lecteurs du _Mercure_ ont pu voir dans une lettre de Vincent,

publiée il y a quelques années, l’insistance qu’il mettait à me faire

venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le

directeur.

Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bretagne et soit que mes

études commencées m’attachaient à cet endroit, soit que par un vague

instinct je prévoyais un quelque chose d’anormal, je résistai longtemps

jusqu’au jour où, vaincu par les élans sincères d’amitié de Vincent, je

me mis en route.

J’arrivai à Arles fin de nuit et j’attendis le petit jour dans un café

de nuit. Le patron me regarda et s’écria: «C’est vous le copain; je vous

reconnais.»

Un portrait de moi que j’avais envoyé à Vincent est suffisant pour

expliquer l’exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait,

Vincent lui avait expliqué que c’était un copain qui devait venir

prochainement.

Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut

consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la

promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des

Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être

enthousiaste.

Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à

nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités

cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur

pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et,

en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela

va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran.

Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme...

Lui si sûr, si tranquille.

Moi si incertain, si inquiet.

Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque

fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature _enfin_, si

variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se

livrer.

Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur

âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout

Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre

bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte

qui se préparait.

Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me

choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces

tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce

gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet,

de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les

quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la

Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir

par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais

qu’en français et cela admirablement avec des _tant que quant à_ à n’en

plus finir.

Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une

raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout

ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions.

Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier

et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et

Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.

Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande

intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe

d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un

altruisme d’Évangile.

Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes

allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la

caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison

Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le

fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est

donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu

compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut

l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé.

Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour

le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le loyer. Sur

tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce

que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de

la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque

semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz

aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions,

sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut

faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute

comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes

la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette

au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit:

Je suis Saint-Esprit.

Je suis sain d’esprit.

Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire

l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la

catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout

ce temps me parut un siècle.

Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail

colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses

portent leur fruit.

Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans

l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui

le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles,

soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si

peu patiente et si indépendante.

Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires,

travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies

incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait.

J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai

un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et

marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du

voisin et aucun entêtement.

Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait

entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils

sur soleils, en plein soleil.

Avez-vous vu le portrait du poète?

La figure et les cheveux jaunes de chrome.

Le vêtement jaune de chrome 2.

La cravate jaune de chrome 3 avec une épingle émeraude vert émeraude sur

un fond jaune de chrome nº 4.

C’est ce que me disait un peintre Italien et il ajoutait:

--Mârde, mârde, tout est jaune: je ne sais plus ce que c’est que la

pintoure.

Il serait oiseux ici d’entrer dans des détails de technique. Ceci dit

pour vous informer que Van Gogh sans perdre un pouce de son originalité

a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m’en était

reconnaissant. Et c’est ce qu’il veut dire quand il écrit à M. Aurier

qu’il doit beaucoup à Paul Gauguin.

Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi

beaucoup plus vieux, j’étais un homme fait. A Vincent je dois quelque

chose, c’est, avec la conscience de lui avoir été utile,

l’affermissement de mes idées picturales antérieures puis dans les

moments difficiles me souvenir qu’on trouve plus malheureux que soi.

Quand je lis ce passage: le dessin de Gauguin rappelle un peu celui de

Van Gogh, je souris.

Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement

brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent

qui levé s’approchait de mon lit.

A quoi attribuer mon réveil à ce moment?

Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement:

«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour

dormir d’un sommeil de plomb.

J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte

qu’il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit:

«C’est bien moi, mais moi devenu fou.»

Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.

Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le

coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la

place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son

lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le

matin.

A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague

souvenir que je vous ai offensé hier soir.

R.--Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier

pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas

être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à

votre frère pour lui annoncer ma rentrée.»

Quelle journée, mon Dieu!

Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller

seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà

traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis

derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai

au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la

main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et

baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.

Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et

chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me

suis fait aucun reproche.

Me jette la pierre qui voudra.

D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé

l’heure je retins une chambre et je me couchai.

Très agité je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me

réveillai assez tard vers 7 heures et demie.

En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de

notre maison des gendarmes, et un petit monsieur au chapeau melon qui

était le commissaire de police.

Voici ce qui s’était passé.

Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l’oreille juste au

ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de

l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées

s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali

les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à

coucher.

Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque

tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de

payse on trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille

bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. «Voici, dit-il, en

souvenir de moi,» puis s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et

s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre

sur une table près de la fenêtre une lampe allumée.

Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en

mouvement et on jasait sur l’événement.

J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le

seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à

brûle pourpoint, d’un ton plus que sévère: «Qu’avez-vous fait, Monsieur,

de votre camarade.»--Je ne sais...

--Que si... vous le savez bien... il est mort.»

Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques

longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de

mon cœur.

La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces

regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient et c’est en

balbutiant que je dis: «C’est bien, Monsieur, montons et nous nous

expliquerons là-haut.» Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé

par les draps, blotti en chien de fusil: il semblait inanimé. Doucement,

bien doucement, je tâtai le corps dont la

[Illustration: En route pour le festin]

[Illustration: Décorative personne...]

chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise

de toute mon intelligence et de mon énergie.

Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police: «Veuillez,

Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il

demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris: ma vue

pourrait peut-être lui être funeste.»

Je dois avouer qu’à partir de ce moment, ce commissaire de police fut

aussi convenable que possible, et intelligemment il envoya chercher un

médecin et une voiture.

Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, sa pipe et son

tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait

notre argent. Un soupçon sans doute! qui m’effleura étant déjà armé

contre toute souffrance.

Vincent fut conduit à l’hôpital où aussitôt arrivé, son cerveau

recommença à battre la campagne.

Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser et il

serait inutile d’en parler, si ce n’est cette extrême souffrance d’un

homme qui soigné dans une maison de fous, s’est vu par intervalles

mensuels reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et

peindre avec rage les tableaux admirables qu’on connaît.

La dernière lettre que j’ai eue était datée d’Auvers près Pontoise. Il

me disait qu’il avait espéré guérir assez pour venir me retrouver en

Bretagne, mais qu’aujourd’hui il était obligé de reconnaître

l’impossibilité d’une guérison.

«Cher maître (la seule fois qu’il ait prononcé ce mot), il est plus

digne après vous avoir connu et vous avoir fait de la peine, de mourir

en bon état d’esprit qu’en état qui dégrade.»

Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne fut que

quelques heures après, couché dans son lit et fumant sa pipe, qu’il

mourut ayant toute sa lucidité d’esprit, avec amour pour son art et sans

haine des autres.

Dans les monstres Jean Dolent écrit:

«Quand Gauguin dit: «Vincent,» sa voix est douce.»

Ne le sachant pas, mais l’ayant deviné. Jean Dolent a raison. On sait

pourquoi.

* * * * *

Notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie, toute faite de

morceaux.

Et de ce fait que plusieurs y collaborent, l’amour des belles choses

aperçues dans la maison du prochain.

Choses parfois enfantines écrites, tant de délassement personnel, tant

de classement d’idées aimées--quoique peut-être folles--en défiance de

mauvaise mémoire, et tout de rayons jusqu’au centre vital de mon art.

Or si œuvre d’art était œuvre de hasard, toutes ces notes seraient

inutiles.

J’estime que la pensée qui a pu guider mon œuvre ou une œuvre partielle

est liée très mystérieusement à mille autres, soit miennes, soit

entendues d’autres. Quelques jours d’imagination vagabonde je me

remémore longues études souvent stériles, plus encore troublantes: un

nuage noir vient obscurcir l’horizon: la confusion se fait en mon âme et

je ne saurais faire un choix. Si donc à d’autres heures de plein soleil,

l’esprit lucide, je me suis attaché à tel fait, telle vision, telle

lecture, ne faut-il pas en mince recueil, prendre souvenance.

Quelquefois je me suis reculé bien loin, plus loin que les chevaux du

Panthéon... jusqu’au dada de mon enfance, le bon cheval de bois.

Je me suis attardé aux nymphes de Corot dansant dans les bois sacrés de

Ville-d’Avray.

Ceci n’est pas un livre.

* * * * *

J’ai un coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire. Dieu

qu’il est beau! Et il m’amuse.

J’ai une poule grise argentée, au plumage hérissé; elle gratte, elle

picote, elle abîme mes fleurs. Ça ne fait rien, elle est drôle sans être

bégueule: le coq lui fait signe des ailes et des pattes et aussitôt

elle offre son croupion. Lentement, vigoureusement aussi, il monte

dessus.

Ah! c’est bientôt fait! Est-ce donc de la chance. Je ne sais.

Les enfants rient: je ris. Mon Dieu que c’est bête. Quelle disette, rien

à boulotter. Si je mangeais le coq? et j’ai faim. Il serait trop dur. La

poule alors? mais je ne m’amuserais plus à voir mon coq aux ailes

pourpres, au cou d’or, à la queue noire, monter sur la poule; les

enfants ne riraient plus. J’ai toujours faim!

* * * * *

Le déluge. Jadis la mer irritée monta aux cimes élevées. Et maintenant

la mer apaisée lèche les rochers. Autrement dit: «Vois-tu, ma fille,

autrefois on montait, aujourd’hui on descend.» On descend en sachant

s’élever.

Vous vous devez à la société.

Combien?

Que me doit la société.

Beaucoup trop.

Payera-t-elle?

Jamais (Liberté, Égalité, Fraternité).

* * * * *

Sur la véranda, douce sieste, tout repose. Mes yeux voient sans

comprendre l’espace devant moi; et j’ai la sensation du sans fin dont je

suis le commencement.

Moorea à l’horizon; le soleil s’en approche. Je suis sa marche dolente,

sans comprendre, j’ai la sensation d’un mouvement désormais perpétuel:

une vie générale qui jamais ne s’éteindra.

Et voilà la nuit. Tout repose. Mes yeux se ferment pour voir sans

comprendre le rêve dans l’espace infini qui fuit devant moi; et j’ai la

sensation douce de la marche dolente de mes espérances.

* * * * *

On mange. Une longue table. De chaque côté s’alignent les assiettes, les

verres. Ainsi alignés, ces verres, ces assiettes, par la perspective

rendent cette table longue, très longue. C’est d’ailleurs un banquet.

Stéphane Mallarmé préside: en face Jean Moréas symboliste. Les convives

sont symbolistes. Peut-être aussi les larbins. Là-bas, très loin, au

bout Clovis Hugues (Marseille). Là-bas aussi, à l’autre bout Barrès

(Paris).

On mange. Des toasts. Le président commence: Moréas répond. Clovis

Hugues, sanguin, chevelu, exubérant, en vers naturellement, parle

longuement.

Barrès, mince et long, glabre, sèchement, en prose, cite Baudelaire. On

écoute, le marbre se glace.

Mon voisin, tout jeune mais gras (superbes boutons de diamant étincelant

sur la chemise à mille plis), m’interroge tout bas.

«Est-ce que M. Baudelaire est parmi nous à ce banquet?»

Je me gratte le genou et je réponds:

«Oui, il est ici, là-bas, parmi les poètes: du reste Barrès en parle.

LUI.--Oh! je voudrais bien lui être présenté.»

Dans un ordre d’idées quelconques, un saint quelconque dit à une de ses

pénitentes. «Défiez-vous de l’orgueil de l’humilité.»

Lettre de Strindberg.

Vous tenez absolument à avoir la préface de votre catalogue écrite par

moi, en souvenir de l’hiver 1894-95, que nous vivons ici derrière

l’Institut, pas loin du Panthéon, surtout près du cimetière

Montparnasse.

Je vous aurais volontiers donné ce souvenir à emporter dans cette île

d’Océanie, où vous allez chercher un décor en harmonie avec votre

stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation

équivoque dès le commencement, et je réponds tout de suite à votre

requête par un «Je ne peux pas» ou, plus brutalement, par un «Je ne veux

pas».

Du même coup, je vous dois une explication à mon refus qui ne vient pas

d’un manque de complaisance, d’une paresse de la plume, quoique il m’eût

été facile d’en rejeter la faute sur la maladie de mes mains, laquelle

d’ailleurs n’a pas encore laissé au poil le temps de pousser dans la

paume.

Voici: je ne peux pas saisir votre art et je ne peux pas l’aimer. (Je

n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.)

Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous

me semblez surtout fortifié par la haine des autres: votre personnalité

se complaît dans l’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester

intacte.

Et avec raison peut-être, car de l’instant où, approuvé et admiré, vous

auriez des partisans, on vous rangerait, on vous classerait, on

donnerait à votre art un nom dont les jeunes avant cinq ans se

serviraient comme d’un sobriquet désignant un art suranné qu’ils

feraient tout pour vieillir davantage.

J’ai tenté moi-même de sérieux efforts pour vous classer, pour vous

introduire comme un chaînon dans la chaîne, pour amener à la

connaissance de l’histoire de votre développement, mais en vain.

Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1876. La ville était

triste, car la nation portait le deuil des événements accomplis et avait

l’inquiétude de l’avenir; quelque chose fermentait.

Dans les cercles suédois d’artistes, on n’avait pas encore entendu le

nom de Zola, car l’Assommoir n’était pas publié: j’assistai à la

représentation au Théâtre-Français de «Rome vaincue» où Mme

Sarah-Bernhardt la nouvelle étoile était couronnée une seconde Rachel,

et mes jeunes artistes m’avaient entraîné chez Durand-Ruel voir quelque

chose de tout à fait neuf en peinture. Un jeune peintre alors inconnu me

conduisait, et nous vîmes des toiles très merveilleuses signées

principalement Manet et Monet. Mais comme j’avais autre chose à faire à

Paris que de regarder des tableaux (je devais, en qualité de secrétaire

de la bibliothèque de Stockholm, rechercher un vieux missel suédois à la

bibliothèque Sainte-Geneviève) je regardais cette nouvelle peinture avec

indifférence calme. Mais le lendemain je revins sans trop savoir

comment, et je découvris «quelque chose» dans ces bizarres

manifestations. Je vis le grouillement de la foule sur un embarcadère,

mais je ne vis pas la foule même; je vis la course d’un train rapide

dans un paysage normand, le mouvement des roues dans la rue, d’affreux

portraits de personnes toutes laides qui n’avaient pu poser

tranquillement. Saisi par ces toiles extraordinaires, j’envoyai à un

journal de mon pays une correspondance dans laquelle j’avais essayé de

traduire les sensations que je croyais que les impressionnistes avaient

voulu rendre; et mon article eut un certain succès comme une chose

incompréhensible.

Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois à Paris, Manet était

mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour

l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885

je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il

avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition

triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les

couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes.

On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté

était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau

n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à

travers un tempérament.

Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était

prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était

là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante,

tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour

l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une

appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.)

C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand,

aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les

murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont

poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne

retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais

soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui

coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu.

«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et

un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle

est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre

paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi

aussi un idéal de femme ou deux!

Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un

regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé

avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à

guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant

des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je

me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous

bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon

Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des

hommes).

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles

de Manet ni de Bastien Lepage!

Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation

gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments

perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour

en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge

le ciel que bleu avec la foule.

Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je

commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin.

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels,

mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout

simplement!

Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver.

J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me

permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un

nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de

devenir sauvage et de créer un monde nouveau.

AUGUSTE STRINDBERG.

_Par Achille_ DELAROCHE. _D’un point de vue esthétique à propos du

peintre Paul Gauguin._

Il ne me siérait d’étudier, sous le rapport technique la peinture de

Paul Gauguin. C’est affaire aux peintres, ses émules. Mais, outre que

souvente fois l’artiste est moins impartialement apprécié de ses pairs

que d’un étranger, il y aurait un intérêt, ce semble, à s’entendre

entre ouvriers d’arts voisins sur les grandes lignes d’une esthétique

générale.

Et ceci n’est point par dilettantisme. J’édifierai donc cette simple

causerie sur des assises imaginaires, certes, de telle vision de couleur

et de dessin idéalement surgies, mais aussi en tant que signes éminents

d’une méthode nous intéressant tous, rêveurs ou artistes.

Il est hors de doute, aujourd’hui, que les divers arts, peinture,

poésie, musique, après avoir suivi séparément des routes longtemps

glorieuses, pris d’un soudain malaise qui fait éclater leurs mornes

séculaires désormais trop étroits, tendent, comme pour mélanger leurs

flots en un lit primitif commun, élargi, à déborder sur les territoires

prochains.

Sur les ruines de vénérables édifices et de leur synthèse dont un monde

esthétique se lève, inouï, paradoxal, sans règles définies, sans

classifications, aux frontières flottantes et imprécises, mais riche,

intense, puissant, d’autant qu’il est sans limites, idoine à émouvoir

jusqu’aux fibres les plus mystérieuses de l’être humain.

Les gardiens stricts du temple, perdus en ce cataclysme et impuissants à

utiliser les petites étiquettes qu’ils aimaient coller sur le dos de

chaque manifestation intellectuelle, s’en affligent: mais qu’y faire?

mesure-t-on la vague et définiton la tempête? D’aucuns, croyant

l’enrayer, mais qui témoignèrent ainsi de peu d’aptitude à se

spiritualiser, essayèrent quelques airs de flûte bien pauvres et

puérils: car le ridicule n’a que faire en art. Au reste, les artistes

n’eurent point à s’en plaindre: on ne raille que les forts, le reste

inspire plutôt la pitié. D’autres invoquèrent lamentablement l’esprit

gaulois, les races latines, l’éducation grecque, etc... qui n’étaient

pas en cause, et pensèrent avoir démontré par A + B l’illégitimité et

l’avortement final de cette évolution. Cependant, les réponses leur

arrivaient de tous côtés, irréfragables: par le lyrisme musical de

Wagner et de son école, par les poèmes des écrivains symbolistes, par

les toiles, pleines de merveilleux, des peintres récents.

Entre ceux-ci, une place très haute et bien à part doit être faite à

Paul Gauguin, non seulement pour la priorité, mais pour la nouveauté de

son art. Ce fut en les enchantements d’une féerie de lumière que l’on

marchait lors de la récente exposition où il nous convia. Lumière si

intensément éblouissante qu’il semble impossible, au sortir, de

regarder, autrement que comme pénombre antithétique, les toiles de nos

imagiers habituels.

Gauguin est le peintre des natures primitives: il en aime et possède la

simplicité, l’hiératisme suggestif, la naïveté un peu gauche et

anguleuse. Ses personnages participent de la spontanéité inapprêtée des

flores vierges. Il était donc logique qu’il exaltât pour notre fête

visuelle les richesses de ces végétations tropicales où luxurie, sous

des astres heureux une vie édénique et libre: traduite ici, avec une

prestigieuse magie de couleurs, sans pourtant aucun ornement inutile, ni

redondance, ni italianisme.

C’est sobre, grandiose, imposant. Et comme elle écrase la vanité de nos

fades élégances, de nos agitations puériles, la sérénité de ces

naturels! Tout le mystère des infinis est en marche en la perversité

naïve de leurs yeux ouverts sur la nouveauté des choses.

Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité

exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y

localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos

mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores

ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que

des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode

alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par

trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne

s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la

nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique

grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile de

rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de

compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en

pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi

saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les

préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors

clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet

art étrange.

Tant que l’art plastique, d’accord en cela avec l’art littéraire et la

métaphysique, se cantonne en son domaine strict de définition formelle

et objective: immémorialiser les traits du héros ou du bourgeois,

illustrer tel paysage, rendre sensibles et distinctes les forces

naturelles ou supérieures, cela fut bien et ne pouvait être que par un

ensemble de lignes préconçues, traduisant cette catégorie d’idéal. Nous

eûmes alors les Discoboles, les Vénus génitrix, les Apollons au geste

harmonieux, les madones de Raphaël, etc... qui peuplent nos musées et

que déshonorent les incohérentes dissertations des professeurs en

esthétique. Mais aujourd’hui qu’une vie plus subtile de la pensée a

pénétré les diverses manifestations créatrices, le point de vue

anecdotique et spécial cède la place au significatif et au général. Un

torse gracieux, un pur visage, un paysage pittoresque, nous apparaissent

comme les efflorescences magnifiques et multiformes d’une même force

inconnue et indéfinissable en elle-même, mais dont le sentiment

s’affirme irrésistiblement à notre conscience. L’artiste nous

intéressera donc par une vision tyranniquement imposée et circonscrite,

si harmonieuse soit-elle par sa vertu suggestive, propre à aider l’essor

imaginatif ou comme décorateur de notre rêve, ouvrant une porte nouvelle

sur l’infini et le mystère.

Gauguin, mieux que tout autre, jusqu’ici, nous paraît avoir compris ce

rôle du décor suggestif. Il procède éminemment par raccourci de traits,

par synthèse d’impressions. Chacun de ses tableaux est une idée

générale, sans que, pourtant n’y soit observé assez de réalité formelle

pour solliciter la vraisemblance. Et en nulle œuvre d’art ne

s’extériorise mieux la concordance constante de l’état d’âme et du

paysage si lumineusement formulée par Baudelaire.

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original · 第 1 / 12 段