Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une
demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait
le contraire.
Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis
joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux
qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à
les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes,
se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des
machines à écraser les plus puissantes fortunes.
Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit
la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour
examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez
elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa
toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.
—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras
par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus
besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton
passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois
combien je suis gentille...
Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin
d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans
ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les
humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de
combat.
Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du
monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique.
C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le
pot au lait sculpté, des fleurs partout!
Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave
pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains
viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de
foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de
la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de
l’ancienne Université de quoi il s’agit.
Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple
son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte
quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise
alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations
niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles
roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...
Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!
Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de
siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant
aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.
—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez
chercher une voiture.
Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.
—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de
voiture.
—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase
devant ce déjeuner quasi-voluptueux.
Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si
coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant
écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de
Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur
d’autres tables non moins élégantes.
—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.
—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.
—Et il se fait attendre...
—Il est malade, le pauvre garçon.
Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en
clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.
—Où?
—Devant le Café de Paris, avec des amis...
—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage
homicide.
—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis
hier matin avec lui à Ville-d’Avray.
—Et monsieur Foullepointe?
—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle
Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est
survenue; mais il en viendra sans doute à bout.
Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de
deux loups...
Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en
dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu
rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?
—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune
homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu
devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu
d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement
Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es
faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton
déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.
Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée
de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux
loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.
La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où
Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline
que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.
—Il est ivre? demande Caroline furieuse.
—Il s’est battu ce matin, madame.
Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant
Adolphe aux dieux infernaux.
Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi
spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont
d’affreux monstres!