Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il
à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes
marié.
Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce
que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a
eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.
Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où
s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries
sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une
indifférence complète en matière matrimoniale.
Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants
tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec
les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la
littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs
reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans
cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des
coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.
Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son
indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour
Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon
compagnon, un ami sûr, un frère.
Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline,
beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable
indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans
la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET
MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre,
surtout aujourd’hui.
Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous
raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune
anecdote.
Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline,
légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux
femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la
cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre
pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur
apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur
maison.
Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts
cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de
la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire
à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant
pas vous épouser!
Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de
Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.
Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe
donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle
conserve le droit de se soucier de monsieur.
Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la
conclusion de cet ouvrage.
COMMENTAIRE
OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.
Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous
avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_,
prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde
s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.
Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la
_felichitta_.
Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_,
au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son
dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa
dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!»
où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh
bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la
plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son
parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir
passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_,
les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases
que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale,
vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été
devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en
fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages
parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:
L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin
conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre.
Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant.
N’est-ce pas, Ferdinand?
(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à
cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante,
chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il
y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et
doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)
LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous!
Que lui manque-t-il? Rien.
L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous
contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe
ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui
demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie,
là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits
taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles.
A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte!
Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui?
J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe,
une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de
rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout:
il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude,
avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous
trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas?
N’est-ce pas Ferdinand?
LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.
LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?
LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera
plus facile.
L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée
sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.