On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend
des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des
nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut
du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents.
L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est
la seule qui soit comique dans le malheur.
L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes
arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle
elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur
liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant
que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se
trouvent indiquées ou représentées?
Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari
des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de
Fischtaminel.
Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel
deviennent la providence des Carolines.
Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée
d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un
médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux,
Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher
Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de
ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline,
devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du
monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie
féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.
Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:
«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le
gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les
quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y
reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi
les gens ennuyés.»
Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les
bras depuis midi jusqu’à cinq heures.