AXIOME.

Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont

plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.

Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En

morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.

Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment

où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être

d’une séduction irrésistible pour Adolphe.

Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des

secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter,

comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour

toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à

mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe.

Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère

catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la

grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout

que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de

l’Occident.

Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées

qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une

tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.

TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une

chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa

robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller

Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)

Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et

s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle

apprend que le déjeuner est servi.

—Avertissez monsieur!

—Madame, monsieur est dans le petit salon.

—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant

d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.

—Et de quoi?

—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...

OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes,

ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait

déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en

_youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et

les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes,

discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui

déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à

représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent

les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez

les hommes est toujours petit.

—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?

—Comment?...

Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis

par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot:

elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe

accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se

demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une

leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la

dureté de l’enseignement.

Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui

_fait four_.

En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle

ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour

rien, c’est l’insuccès à son apogée.

Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille

manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que

les femmes n’ont pas une fortune à elles.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans

un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des

observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet

du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû

d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet

renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant

fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent

Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse

(voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des

Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se

levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de

spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!...

le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une

excitation terrible!

Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui

fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle...

Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_,

en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!

Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de

madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui

voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en

blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines,

absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit

d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à

Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se

mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à

son mari.

—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle;

il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes

savent mieux que nous où en sont leurs affaires...

Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne

sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre

un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins,

ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et

pouvant commander feu!

—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état

de Caroline.

—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir

Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec

discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout

en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres,

d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement

dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication

insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de

revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son

ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.

—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.

—Je m’en doutais...

—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre

malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux

qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...

—Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la

porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin

des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour

avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de

jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 118 / 140 题