Paris, 183...
«Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon
mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de
mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La
fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne
pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de
trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien
des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel,
enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il
est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien
colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il
serait général: voilà des circonstances atténuantes.
»Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et
je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont...
pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de
mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous
m’auriez donné le droit de choisir.
»Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas
joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin,
il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le
disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables;
mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes
ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que
c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que
je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour
asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me
causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de
Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait
alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la
jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée
depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un
divan et il y reste des heures entières.
»Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils
ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de
conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il
y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est
épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à
Sainte-Hélène.
»Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit
lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure:
—Nina, ma belle, as-tu fini?
»J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval
tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération
pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après
avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du
repos.
»Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il
consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il
aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq
ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des
gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur,
et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le
droit d’ennuyer sa femme.
»Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois
par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie,
et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que
fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de
la répétition de cette question, qui pour moi devient comme la
pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau.
»Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade
sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se
promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la
fatigue sans avoir le plaisir.
»De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma
toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette
portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande
à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne
me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité,
son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur
les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones
interrogations:
» —Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi
penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de
nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes
ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui
composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle.
»Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier
trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie.
»Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit
ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à
l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment
du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il
ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce
soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait
fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa
bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les
Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui.
En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait
le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement.
»Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les
domestiques, que nous en changeons tous les six mois.
»J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je
vais essayer de voyager six mois par année. Pendant l’hiver,
j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais
notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles
dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais
soin comme d’une succession.
»Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille,
qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien
voulu se nommer autrement que
»NINA FISCHTAMINEL.»
Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être
bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était
nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore
vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la
société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile
qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les
exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.