L’AMADIS-OMNIBUS.

Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à

consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de

Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût

partie.

—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous

peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si

elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi

le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi...

—Ah! dit-elle, ce mot: _c’est purement moral_, donné comme excuse,

m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que

j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je trônais entre les

ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin; que

l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de

mou de veau, à la moutarde blanche; que madame de Fischtaminel avait à

elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis

que j’étais une sorte de nécessité purement physique! Que pensez-vous

d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le

bouilli, sans persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une

catilinaire...

—Dites une philippique.

—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais

plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher.

Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le

rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère?

Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère.

Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de

Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de

ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et

qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des

regains.

—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante

ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en

remontrer aux jeunes dandies.

—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; mais

galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais.

—Il se teint aussi les favoris.

—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.

—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des

cantatrices encore neuves...

—Il prend le mouvement pour la joie.

—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque

part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les

relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise mondaine,

d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.

—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.

—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce

jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous

le chevalier _Petit-Bon-Homme-vit-encore_, devint l’objet de mes

admirations.

—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul sa

figure et ses succès!

—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais

une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses

cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon

chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; je minaudai, je

feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez

ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant

peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune

homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les

maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme,

et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent

l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre,

une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait,

il se penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois

de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait

la main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des

déclarations angéliques...

—Bah!

—Oui, _Petit-Bon-Homme-vit-encore_ avait abandonné le classique de

sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange,

d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il

me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune

homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait

le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et

accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce

de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais

j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais

enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le

vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi

l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que

l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir

entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous

assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que

c’est _purement moral_. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de

Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.

—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de

personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.

—Bah!

—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la

retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution,

et votre _purement moral_ me rappelle un mot de lui que je ne puis

me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions

importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée

pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses

affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de

le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire

à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait

d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne

demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel

tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon

tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui

devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes

ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et

son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans

compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec

sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme

aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des

curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous

êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du

théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien

fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude...

—Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis

sûr que c’était purement physique.

Caroline sourit.

—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être,

en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.

—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les

ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait

un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets

qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de

Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille

pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère...

[6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts

et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le

discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 95 / 140 题