NISERON.

Il n’y a pas de plus honnête homme.

(LES PAYSANS.)]

Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement

reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui sa femme

faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des

événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait à tous les

yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.

Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui

plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir

bourgeois.

En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie,

avait voulu _passer_ bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait

ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le

jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter

plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts

dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service à Auxerre,

leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, malgré ce

secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard.

Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait de temps en temps une

bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau.

Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart du temps au Grand-I-Vert, de

peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu

ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais,

à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus

par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la

nourriture décroissait.

—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position;

pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître.

Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus

par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et

il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui qui jadis

portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans

des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues d’avoir causé sa

misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure,

autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à

un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique.

—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on coupé la

langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui

avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.

—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de

la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle

opération.

—Ça gèle la _grelotte_ que de chercher des idées pour finir avec

monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli.

—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a

dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce

vieux fagoteur-là...

—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la mère, il y

a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; j’aime mieux

crever que de...

—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? Celui

qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait à

répondre à mon fusil.

—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant la tête;

j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces _Arminacs_!

—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu!

répliqua le cabaretier.

Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule.

—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père est le

gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant comme

vous faites que vous attirez le mépris sur nous et qu’on accuse le

peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple doit donner aux

riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez

à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes! Quand vous ne lui livrez

pas vos filles, vous lui livrez vos vertus! C’est mal!

—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.

—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; il

n’y a pas d’épines dans mon oreiller.

—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari;

tu sais bien _que c’est son idée_, à ce pauvre cher homme...

Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment

dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, et que la

confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi

lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une

effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues.

—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé ma

pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing

sur la table devant laquelle il s’assit.

—Faut pas _japper_ comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui

montrant le père Niseron.

—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit

Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises

raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.

Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées,

de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en

sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur

leurs paroles.

De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait

peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain,

l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant celui qui

couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche? l’un

regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité

terrible; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses

physionomies paysannes.

Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la taille exigée

pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le

travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la

campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, montrait une

figure grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes

tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien

à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le

désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se

collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle

piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne

suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues,

nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de

vingt-sept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une

chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente

de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il

devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses

sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon

ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et

des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette,

évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison

bourgeoise.

Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans

Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait

donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait

la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard;

enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents

francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un

entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers

timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le

charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées

chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs

placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un

malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la

moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches,

le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts

et de ses économies.

—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente

observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que

le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte

à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le

diable a lâchés sur nous...

Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.

—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le

blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le

silence profond qui accueillit cette horrible menace.

—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa

moustache.

En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron

secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à

madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le

pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans

cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus,

que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur

conscience.

—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda

Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la

tentative de Vatel.

Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit

claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.

—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me

meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et

j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus

de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...

—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage

que ça peut faire, dit Godain.

Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces,

à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette,

gardait le silence d’un air dubitatif.

—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce

qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma

mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois

cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux

Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.

—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à

Paris.

—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.

—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses

iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la

justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore;

monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien

au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront

la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle

avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le

chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne

peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre...

—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit

Courtecuisse, il m’a payé.

—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je

consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il

y a gras_.

—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse

dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant

une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.

En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:

Ein bel androi de sai vie

Ça quai toule ein jour

Ai changé l’ea de bréehie

Au vin de Mador[3].

[3] Un bel endroit de sa vie

Fut qu’à table un jour

Il changea l’eau du pot

En vin de Madère.

Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait

particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.

—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton

père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment.

—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!...

Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault;

salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite

entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés!

vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai

dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec

la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois!

les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les

finesses...

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de

l’honorable orateur.

—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait

une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas

Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien

que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc,

Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément

le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution,

rien que pour vider les caves!...

—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.

—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous

interdire le glanage.

—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix

dominée par les notes aiguës des quatre femmes.

—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par

Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui

auront des certificats d’indigence qui glaneront.

—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres

communes ne seront pas reçus.

—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à

toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces

d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers,

que ce général de maire?...

—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron

qui parlait d’un peu près à Catherine.

—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un

certificat.

—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi?

disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux

bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha

la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille:

—Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement

nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il

en a _eune_.

—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui

dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à

laquelle participaient tous les buveurs.

—Chut! v’là Groison! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une

distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion

recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le

passé, sans certificat d’indigence.

—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le

Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour

maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes!

s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit

sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit

tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les

massacrer sans pitié.

—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais

en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été

sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la

troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en

prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous

êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!...

—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous

effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère,

à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le

Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux

nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en

hiver.

—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger

le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez

éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille

pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.

—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour

le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent

leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est

terrée à la porte d’Avonne.

—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.

—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants.

Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa

femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des

glanes...

—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait

noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays

aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens

seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se

plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont

contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de

se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte

d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît

plus.

—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui

se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut

tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira:

_Zut!_

—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre

gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le

gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux,

il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement

qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...

—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que

monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.

—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire

et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de

gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait

d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que

bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au

milieu du cabaret, en se levant.

—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de

malice, il a la sienne et celle du vin...

—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de

faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes

trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens

couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra

bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le

Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer

leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre

espion, notre singe.

—Qui ça?

—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut

nous nourrir d’hosties.

—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé,

faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi.

—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le

surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque

matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant

par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait

forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave

père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise

d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait

la patrie. Et _ran tan plan_!

—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il

y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du

coup, tu serais la maîtresse ici...

—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie

bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de

curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_.

—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui

connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et

il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit,

nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...

—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se

levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui

avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter,

on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_!

—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs,

je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger

un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants

d’officiers!...

—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils

de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante

de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de

charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons

bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait

ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille,

le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la

servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait

de sa finesse.

—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.

—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis.

Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les

pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les

bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à

partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre,

à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien,

comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule

des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et

renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent

pour Rigou. Voyez Courtecuisse...

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie

par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de

l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi

laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des

députés, les conversations particulières.

—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon,

qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle

Tonsard le héla.

—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap

gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs

mines sérieuses.

—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les

mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...

—Et comment? dit Godain.

—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le

meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas

empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne

fassent comme celui de Blangy.

—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.

—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille

et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y

prévenir les amis...

Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette

chanson soldatesque:

Toi qui connais les hussards de la garde,

Connais-tu pas l’ trombon du régiment?

—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches,

ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la

rosse une bonne foi c’te cane-là.

—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le

père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne

coûte rien, sa salive.

—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette

me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est

parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait

qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier

de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir

raison de _ses_ paysans.

—Ses paysans!... cria-t-on.

—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien

maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:

—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos

maîtres?...

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même

manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de

ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre

doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te

frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 33 / 140 题