XII. —COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.

En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques

personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au

Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est

pas plus considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un

des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de

la Péchina, qui, après avoir sonné le second _Angelus_, retournait

façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.

Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux

vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été, pendant

la révolution, président du club des Jacobins à la Ville-aux-Fayes,

et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François

Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait

jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint

Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du

Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les

muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette

bouche à demi railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort

qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant

que les doctrinaires de la chose discourent.

Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme dur comme

le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à une république en

entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée.

Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des

hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite,

au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un

arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions

d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son

fils unique partit pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses

intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé

de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre

l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta

les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint

aussi promptement que la décadence pour sa république.

Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa

dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république

acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens

nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En

réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que la vertu

des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs

de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha

publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances

et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant

du peuple dont la vertu fut tout bonnement de l’incapacité, comme chez

tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses

que jamais nation ait livrées, armés de toute la force d’un peuple

enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver

dans la faiblesse d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un

reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme

sous l’avalanche de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de

rien! Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.

Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda choir

une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur,

et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut

hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? Jamais Jean-François

Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent

au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le

neveu du curé. Enfin, ce mépris glacial venait d’être couronné par la

menace terrible au sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé

Brossette à la comtesse.

Des douze années de la République française, le vieillard s’était

écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses

qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les

massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il

admirait toujours les dévouements, le _Vengeur_, les dons à la patrie,

l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y

endormir.

La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron,

qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement

ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs de cet

ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient:

vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la

France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction.

Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit

par le prêtre: «La vraie république est dans l’Évangile.» Et le vieux

républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge

et de noir, et il était digne, sérieux à l’église, et il vivait des

triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette, qui voulut

donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas

mourir de faim.

Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les

nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation;

mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le

craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas

six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours.

Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le

révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans.

Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des

nôtres.»

Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée

ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête homme!»

Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il

réalisait ce mot magnifique: _l’ancien du village_.

Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours

des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit

quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et

le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il

avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une

tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la

liberté, donnait à sa physionomie, à sa démarche, le _je ne sais quoi_

du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!

—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais

du clocher? demanda-t-il.

On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous

ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.

—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous avez

coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père

Niseron.

—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au

bonhomme.

—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.

—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint

de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au

château; le père Rigou a gagné son second procès, je lui signifie le

jugement.

Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta

sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, car tout

le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.

Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de

la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se

propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les

espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre

les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire

contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les

chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout ce

que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle que

de quelques heures. Donc, une heure après la lutte entre la vieille

Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y

trouvaient réunis.

[Illustration: IMP. F. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 32 / 140 题