Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une
sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la
police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de
la haine.
A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui
quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit
évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses
intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de
lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les
Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre,
selon son expression, le général au pied du mur.
Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier,
peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le
maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron
du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à
l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de
prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que _madame
était sortie_.
Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le
visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir
l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir,
se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité
de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie
que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du
voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre
est toujours ravivé.
Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout
en éclairant sa participation au complot nommé _la grande affaire_ par
ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui
d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun
pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien
n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni
sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à
l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la
médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et
l’oméga, le _summum_.
Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints
dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le
père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck
l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et
dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le
baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la
politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la
parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre
avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh
bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances
si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait
encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs.
Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse
pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice
ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron
appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie
publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir
sous son toit.
Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans
sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de
la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins,
ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises
le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se
trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière
enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église.
Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis
construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain
acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait
sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les
deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du
côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu
de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou.
Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive
destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan
située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour
l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était
mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie
comme autrefois entre la maison curiale et l’église.
Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle elles
paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace de
terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place de Blangy,
qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire une maison
commune destinée à recevoir la mairie, le logement du garde champêtre,
et cette école de frères de la Doctrine chrétienne si vainement
sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement les maisons de
l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à l’église aussi bien
divisées que réunies par elle, mais encore ils se surveillaient l’un
l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs l’abbé Brossette. La
grande rue, qui commençait à la Thune, montait tortueusement jusqu’à
l’église. Des vignobles et des jardins de paysan, un petit bois,
couronnaient la butte de Blangy.
La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros
cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune lissé
carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit les ondes
percées çà et là par les faces assez généralement noires de ce caillou.
Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, dessinait, à
chaque fenêtre, un encadrement que le temps avait rayé par des fissures
fines et capricieuses, comme on en voit dans les vieux plafonds. Les
volets, grossièrement faits, se recommandaient par une solide peinture
vert-dragon. Quelques mousses plates soudaient les ardoises sur le
toit. C’est le type des maisons bourguignonnes; les voyageurs en
aperçoivent par milliers de semblables en traversant cette portion de
la France.
Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se trouvait
la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte d’une
vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine,
pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée
avec soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le
rez-de-chaussée.
Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une petite
chambre en mansarde.
Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient
un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, on avait
ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.
Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la maison.
Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin de
curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles,
aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes fumés
avec le fumier provenant de l’écurie.
Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres,
enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y
trouvassent leur pâture en tout temps.
A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de
vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et
garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie,
avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres
en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés.
La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace dans un trumeau
grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux œufs en cuivre montés
sur un pied de marbre, et qui se partageaient en deux; la partie
supérieure retournée donnait une bobèche.
Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention du
règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la paroi opposée
aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait une horloge
commune, mais excellente. Des rideaux criant sur leurs tringles en fer,
dataient de cinquante ans; leur étoffe en coton à carreaux, semblable
à ceux des matelas, alternés de rose et de blanc, venait des Indes.
Un buffet et une table à manger complétaient cet ameublement, tenu,
d’ailleurs, avec une excessive propreté.
Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, le siége
spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur du jour
qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus vulgaire
patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.
Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des
affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres
respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites
au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette
parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite
maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement couchée
dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de draps en toile
fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque abbé par une
dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi de tout, comme on
va le voir.
D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, ni
écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné le
défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, faisant la
cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille appelée
Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que sa maîtresse,
et qui gagnait trente francs par an.
Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, colorée
aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard et portant
le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa maison deux
heures par mois et nourrissait son activité par tous les soins qu’une
servante dévouée donne à une maison. Le plus habile observateur
n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, de la fraîcheur à
la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents superbes, des yeux
de vierge qui jadis recommandèrent la jeune fille à l’attention du
curé Niseron. La seule et unique couche de sa fille, madame Soudry la
jeune, avait décimé les dents, fait tomber les cils, terni les yeux,
flétri le teint. Il semblait que le doigt de Dieu se fût appesanti sur
l’épouse du prêtre. Comme toutes les riches ménagères de la campagne,
elle jouissait de voir ses armoires pleines de robes de soie, ou en
pièce ou faites et neuves, de dentelles, de bijoux qui ne lui servaient
jamais qu’à faire commettre le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort
aux jeunes servantes de Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme,
moitié bestiaux, nés pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène
étant désintéressée, le legs du feu curé Niseron serait inexplicable
sans le curieux événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour
l’instruction de l’immense tribu des héritiers.
Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions
l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un vieillard de
soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques mille livres,
devait mettre la famille de l’unique héritier dans une aisance assez
impatiemment attendue par feu madame Niseron, laquelle, outre son fils,
jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, innocente, une de ces
créatures qui ne sont peut-être accomplies que parce qu’elles doivent
disparaître, car elle mourut à quatorze ans des _pâles couleurs_, le
nom populaire de la _chlorose_. Feu follet du presbytère, cette enfant
allait chez son grand-oncle le curé comme chez elle, elle y faisait
la pluie et le beau temps, elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie
servante que son oncle put prendre en 1789, à la faveur de la licence
introduite dans la discipline par les premiers orages révolutionnaires.
Arsène, nièce de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la
suppléer, car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard
voulait sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.
En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom Rigou
et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie fort
innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui
consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent
et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que les chercheurs
s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de
fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut
introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de
remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le
soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait
s’en passer; le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane
faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute
provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois
avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté
l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, refit des
lamentations de Jérémie à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer
la disparition.
—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la
petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse faisait
son lit, elle l’aurait trouvé...
En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le
plus profond silence.
—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que je
suis malade, Arsène me veille.
Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron et
sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à un complot.
La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter la haine du
curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François Niseron au profit
d’Arsène Pichard.
En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la sarbacane
pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.
Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère et
l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa
lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.
L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un chien à
son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le vacher,
le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.
Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, rappelait
un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit sournois de
son père.
Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule
maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette
santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle
brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir
son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé
à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore à
cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa tête, quasi
chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en dos d’âne,
indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, presque voilés par
ses paupières à membranes filandreuses, étaient prédestinés à jouer
l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, à cheveux si clair-semés
qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient au-dessus des oreilles
larges, hautes et sans ourlet, trait qui révèle la cruauté, mais, dans
l’ordre moral seulement, quand il n’annonce pas la folie. La bouche,
très-fendue et à lèvres minces, annonçait un mangeur intrépide, un
buveur déterminé, par la tombée des coins qui dessinait deux espèces de
virgules où coulaient les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait
ou qu’il parlait. Héliogabale devait être ainsi.
Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue à
collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste gilet
de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de clous à
l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa femme durant
les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient aussi les bas
de Monsieur.
Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils point
aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré l’usage
immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le saluait toujours de
ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! Ris, goûte! Rigoulard, etc.,
mais surtout de Grigou (G. Rigou).
Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait
jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien
bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre et
la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, servi par
sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec Jean, après lui,
dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, qu’il cuvait son vin
en lisant _les nouvelles_.
A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils
s’appellent tous _les nouvelles_.
Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés de
choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui distingue les
gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, madame Rigou
battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait
comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de
manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens,
habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une
seconde végétation exposés au soleil, à l’infection des rues, à la
fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières qui leur donnent
ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises
que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus
fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quelque sorte tout
vifs.
Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de
perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la
maison, devaient être d’une excessive finesse.
Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou.
Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir grossier, une
bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il portait une redingote
de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise,
blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles
doigts de la Frise. Sa femme, Annette et Jean buvaient le vin du
pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte; mais dans sa cave
particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne
les plus fins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon,
du Rhône, d’Espagne, tous achetés dix ans à l’avance, et toujours
mis en bouteille par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles
procédaient de madame Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision
pour le reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.
Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands
consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus
que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il
disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens d’église.
Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas être trompé
dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon et se
laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou ses provisions
voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des choses il
refuserait d’en prendre livraison.
Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les
produits du plus beau _fruitage_ connu dans le département. Rigou
mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à Pâques.
Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément
obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. Le
mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa femme, Annette et
Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait ses trois esclaves par
la multiplicité minutieuse de leurs devoirs qui leur faisait comme une
chaîne. A tout moment, ces pauvres gens se voyaient sous le coup d’un
travail obligé, d’une surveillance, mais ils avaient fini par trouver
une sorte de plaisir dans l’accomplissement de ces travaux constants,
ils ne s’ennuyaient point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet
homme pour seul et unique texte de leurs préoccupations.
Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou,
qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles.
Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune
de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des
soins méticuleux, était attirée par la promesse d’un beau sort, mais
madame Rigou s’entêtait à vivre! Et toujours au bout de trois ans,
une querelle amenée par l’insolence de la servante envers sa pauvre
maîtresse en nécessitait le renvoi.
Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante,
méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, Rigou
ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis Tonsard, ce
qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie fille, la seule
à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen d’aveugler ce
lynx.
Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie
Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans
au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis
Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la Brie, sans y
dépenser autre chose que des _retardements de poursuites_ pour obtenir
ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards.
Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne coûtait
donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait abattre,
façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. Pour le
paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération
d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout en demandant
de petites primes pour des retards de quelques mois, pressurait ses
débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, véritables corvées
auxquelles ils se prêtaient, croyant ne rien donner parce qu’ils ne
sortaient rien de leurs poches. On payait ainsi parfois à Rigou plus
que le capital de la dette.
Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en travail
d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout avare, se tenant
toujours dans les limites du droit, cet homme eût été Tibère à Rome,
Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait eu l’ambition d’aller à
la Convention; mais il eut la sagesse d’être un Lucullus sans faste,
un voluptueux avare. Pour occuper son esprit, il jouissait d’une haine
taillée en plein drap. Il tracassait le général comte de Montcornet.
Il faisait mouvoir les paysans par le jeu de fils cachés dont le
maniement l’amusait comme une partie d’échecs où les pions vivaient,
où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon
babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine
faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de
sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les
cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout
cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages.
Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine
du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups
d’épingle.
Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il
allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait
le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu.
Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui
parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui
tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte:
ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui
manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux
qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a
fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires
ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que
donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même
à ceux qui la désertent.
Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder
la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite;
aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le
Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y
mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un
commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir
des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette
maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris
une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur
le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin
connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en
petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait
en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On
apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais
quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne
pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires
qu’il tripotait avec Langlumé.
Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait
inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan
qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la
moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de
la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger
que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des
biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il
n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé _distancera_
toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs.
Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau,
d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes
qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de
Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher,
pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des
moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans
la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles?
De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui
pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire
à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans
l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué.
Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel
assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la
somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de
n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée
du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des
engrais qui bonifiaient le gage de Rigou.
De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles
économistes nomment _la petite culture_, le résultat d’une faute
politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en
Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une
faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la
viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais
encore à la petite bourgeoisie. (Voir le _Curé de village_.)
Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient
pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement
payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays,
lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels
faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur
la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient
les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté
par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée
d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les
paysans de la haute Banque.
Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues
au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé
l’arrondissement.
Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure,
non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il
empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette
fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce
triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections
par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude.
Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par
lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant
du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts
petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le
redoutaient comme on redoute un créancier.
Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre
s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre,
c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre
aiguisée par l’éducation du cloître.
Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter
l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou
dînait.
En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les
rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...
Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant
après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.
Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre
relativement à la signification du jugement que venait de faire
Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé
l’usurier achevant son dessert.
Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la
peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les
jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots,
des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à
profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des
feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues.
En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes
battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant
pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda
quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour,
tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit.
—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des
sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le
déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du
président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en
votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un
conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres
sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame
la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de
Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans
notre jeu.
—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un
regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut
terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de
monsieur le comte de Montcornet?
—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les
Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement,
comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur
Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la
crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont
deux après la victoire.
—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici,
moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu
portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en
donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte
de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts;
mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi
et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé
Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout
après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu
ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par
avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner
légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te
ferait des _offres réelles_ de tes vingt mille francs; et en attendant
que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait
jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement,
quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu
pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille
autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus
avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues
divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce
que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te
répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous
plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons
notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin
de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des
sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous
sommes toujours là.
—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un
âne.
—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.
—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est
allé furieux à la préfecture.
—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que
deviendraient les carrossiers?
—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet;
mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de
vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me
valoir quelques bons lots de terres...
—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le
meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air
de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait
d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus
bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a
bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce
petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour
les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était
pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de
gibier.
—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai
la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents.
—Quelle part me donneras-tu?
—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet.
Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le
glanage d’après la loi...
—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours
auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui
disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais
ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme
une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de
m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à
Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant
entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?...
Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda
l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général.
—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude
seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces
mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots!
J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout,
le Tapissier ira toujours de l’avant!...
—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui
distingue les Bourguignons.
—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé
demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans
le devoir.
—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.
—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier
en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de
paix.
—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait
plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous
avons des faux, et nous verrons!
A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère
tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean,
tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de
la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en
vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons
coussins.
—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite
moue.
Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le
maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent
dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à
Soulanges pour les défendre.
—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller
nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits
forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés
à Soulanges.
—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est
malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui
tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait
l’éloge.
—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour,
monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice.
Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard,
sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père
Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens?
—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.
—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et
d’enfants attroupés autour de lui.
—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant
sa poêle à frire, répliqua Fourchon.
—Ote donc le battant à ta _grelotte_ quand tu es soûl!..., dit Mouche
en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le
talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne
lui vendrais plus tes paroles si cher...
En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la
nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut
menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise.