CATHERINE TONSARD.

Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair,

pénétrants et d’une insolence soldatesque.

(LES PAYSANS.)]

Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que

les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République,

pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne

par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même

taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé

d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses

poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées

par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont

tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente

et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune

clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son

père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la

craignait dans le cabaret.

—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la

Péchina.

Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une

faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses

sens avec une affusion d’eau froide.

—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où

vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.

—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...

—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé?

—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée

comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue.

—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se

rappelant d’avoir vu Nicolas.

—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il

t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un

loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud?

—Oh! dit superbement la Péchina.

—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous

persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?

—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi

volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.

—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit

Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la

Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine,

il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des

bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus

le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne

Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!...

Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu

les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine

l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette

année à la foire?

—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la

Péchina.

—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y

est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie

comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?

Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin

de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard,

en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a

souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma

fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en

paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes

sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où

cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On

donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par

l’homme qu’on aime?...

—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.

—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te

manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on

est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur

Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te

demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on

trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait

oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des

rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh

bien! tu ne connais pas la vie!

Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps

en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la

curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une

fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le

médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le

souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer

l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce

fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans

doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute,

à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux

champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus

ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle

tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime.

—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.

—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté

pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des

Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement.

Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on

se voit riche, on se moque de tout.

—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.

—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe

donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent!

Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et

mourir, on serait contente!

—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la

Péchina l’œil en feu.

—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre

cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une

reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton

grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays.

Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton

grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce

que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui

dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et

il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête

à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury

s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il

a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon

t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.

Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance

dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie

des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète

de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne,

offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de

créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri.

Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et

portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute

ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille

de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée

aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses

sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des

campagnes.

A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à

peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son

origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois

sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du

tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale

nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du

masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse

de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme

à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris

puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque

démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants,

couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de

la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux

arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une

forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par

des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait

parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression

furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait

inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin

sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si

court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser

les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à

ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants,

vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir

une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux

lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La

lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle

semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait

une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour

est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et

pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le

corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une

petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une

organisation vivace.

Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines,

harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par

une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps

écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature

avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la

conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir

cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie,

elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie

de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu,

l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la

pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes

à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants,

dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des

treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime

neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.

Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion

sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la

fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la

bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que

les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la

nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi

Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne

d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme

d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il

pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou

vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier?

Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun

et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui

commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des

sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions

sans réponse.

On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée

à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année

précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme

madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie

monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général,

mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment,

c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la

jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de

divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains

sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à

casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges,

y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles

idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des

charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août?

—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot

est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.

—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien,

moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est

une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le

comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les

petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à

Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu

plairas aux beaux hommes...

—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.

—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton,

est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de

toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche

et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour

de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes.

Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches;

j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce

matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression

délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous

allons le partager... tu te croiras aimée...

Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour

poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un

gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina.

Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle,

finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit.

—Tiens, commence, dit-elle à la petite.

—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après

en avoir bu deux gorgées.

—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon

rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit

dans l’estomac!

—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?...

s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...

—Tu n’aimes donc pas Nicolas?

—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque

pourtant pas de créatures de bonne volonté.

—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...

—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.

—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.

Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette

horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur

l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la

maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux

persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya

Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis

elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui

trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine,

restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit

tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse

arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas,

qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et

voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin,

l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de

fer.

—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui

passait péniblement par le larynx.

La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les

étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit

au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent

sur la lisière du bois.

—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à

se relever.

—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque.

—Après? dit la Péchina.

—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air

sombre.

—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore

plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.

—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je

ne sortirai plus sans mes ciseaux!

—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce

Catherine.

—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être

arrêtés et envoyés en cour d’assises...

—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas

en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce

pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours

travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina?

—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez!

s’écria Blondet.

Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.

—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et

en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous

nous amusions?...

—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le

déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si

elle allait s’évanouir.

—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la

comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de

poignard.

Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent,

sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois

personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra

le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds

huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus,

large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les

lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté

particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa

jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.

—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.

—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé

Brossette.

—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand

le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être

entendue.

La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un

saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la

Péchina.

—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais,

avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.

—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant!

dit tout bas Blondet à la comtesse.

En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et

l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a

fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme

de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous

la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de

l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement

bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en

se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du

désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée.

En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans

ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les

cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina

retrouva toute son énergie.

—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.

Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent

commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que

madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette

étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.

—Le misérable! s’écria Michaud.

Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme

aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait

ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.

—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard

à la Péchina.

—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.

La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour

marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud

dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes,

où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte

d’Avonne.

—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de

débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est

peut-être menacée de mort.

—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon,

ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du

parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il

ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs.

Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches

seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée.

—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense,

reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y

arriverons-nous?

—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas

doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de

solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les

Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.

—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de

Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...

Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au

rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put

s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant

qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du

spectacle qui s’offrit à ses regards.

Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer,

et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils

avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et

reconnaissant des voix bourgeoises.

Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand garçon

sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un congé

définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les

meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une

virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les

soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault la

coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires,

ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus de la tête,

retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement de côté son

bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans presque tous en guenilles

comme Mouche et Fourchon, il paraissait superbe en pantalon de toile,

en bottes et en petite veste courte. Ces effets, achetés lors de sa

libération, se ressentaient de la réforme et de la vie des champs;

mais le coq de la vallée en possédait de meilleurs pour les jours de

fête. Il vivait, disons-le, des libéralités de ses bonnes amies, qui

suffisaient à peine aux dissipations, aux libations, aux perditions de

tout genre qu’entraînait la fréquentation du café de la Paix.

Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect,

ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle,

c’est-à-dire qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre;

il ne louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble,

pour emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique

léger, donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante,

en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans

les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une

disposition à l’avilissement.

Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs

sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat,

était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un

lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse

aucune, à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le

bonheur de ce casseur d’_assiettes et de cœurs_, pour se servir d’une

expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. Au

sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple qu’au

régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme Fourchon, bien

vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il _tiré son plan_, pour employer

un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Tout en exploitant sa

tournure avec un croissant succès, et son talent au billard avec des

chances diverses, il se flattait, en sa qualité d’habitué du café de la

Paix, d’épouser un jour mademoiselle Aglaé Socquard, fille unique du

père Socquard, propriétaire de cet établissement, qui, toute proportion

gardée, était à Soulanges ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.

Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de bal

public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal d’un

fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si salement

écrits sur la physionomie de ce _viveur_ de bas étage, que la comtesse

laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, qui lui fit

une impression aussi vive que si elle eût vu deux serpents.

Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, cette

_désinvolture_ de trompette, cet air faraud lui allaient au cœur, comme

l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay plaisent à une jolie

Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! La jalouse Marie

rebutait Amaury, cet autre fat de petite ville, elle voulait être

madame Bonnébault!

—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine et

Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.

Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.

En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement

d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la

conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait,

minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les

Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive,

comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un

ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie.

Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de

Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.

—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la

comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est

un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on

lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi bien à un crime

qu’à une joie.

—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le

bras d’Émile, revenons, messieurs.

Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée

au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse.

—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de

faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq ans que

je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles,

que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche

sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de

traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien

demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je

ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous

comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne me chauffe qu’à l’idée

de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu! Il ne s’agit pas

de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour

dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» c’est-à-dire, «souffrez,

résignez-vous et travaillez!» nous devons dire aux riches: —«Sachez

être riches!» c’est-à-dire, «soyez intelligents dans la bienfaisance,

pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame,

vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et,

si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à

vos enfants comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité.

Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par

sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les

échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs

pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou,

par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action qui

plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le

bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous

courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce

qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous

changerez alors vos lois...

Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité vraiment

catholique, la comtesse répondit par le fatal: _Nous verrons!_ des

riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se

débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de

rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est

accompli.

En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet et

prit une allée qui menait directement à la porte de Blangy.

—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers

jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se dit-il

quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est de

déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés,

je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement!

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 31 / 140 题