MICHAUD ET SA FEMME.

Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel.

(LES PAYSANS.)]

Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme comme

un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans

arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée

au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats en

quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en exige,

assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. Malgré

son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure

grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir

l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, il avait

l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis leur arrivée

au pavillon, cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune

de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art dont les créations

l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses autour de nous ne

concordent pas toujours à la situation de nos âmes.

En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et l’abbé

Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud sans être vus

par elle.

—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du parc,

dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses deux

tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.

Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet pour lui

faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait exprimer,

mais que les femmes devineront.

—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant.

Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression de tristesse

amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.

—Rien.

C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante qu’elles

disent hypocritement: Je n’ai rien.

—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent

légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie le sort

d’Olympe...

—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour ôter à ce

mot toute sa gravité.

Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la pose et sur

le visage d’Olympe une expression de crainte et de tristesse. A la

manière dont une femme tire son fil à chaque point, une autre femme en

surprend les pensées. En effet, quoique vêtue d’une jolie robe rose, la

tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, la femme du garde général

ne roulait pas des pensées en accord avec sa mise, avec cette belle

journée, avec son ouvrage. Son beau front, son regard perdu par instant

sur le sable ou dans les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient

d’autant plus naïvement l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne

se savait pas observée.

—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse

au curé.

—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc comment,

au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours saisi de

pressentiments vagues, mais sinistres?

—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez des réponses

d’évêque!... _Rien n’est volé, tout se paye!_ a dit Napoléon.

—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des

proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.

—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en s’avançant

vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, triste. Y aurait-il

une bouderie dans le ménage!...

Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.

—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je voudrais

bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous sommes dans ce

pavillon, presque aussi bien logée que le comte d’Artois aux Tuileries.

Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols dans un fourré! N’avons-nous

pas pour mari le plus brave garçon de la jeune garde, un bel homme, et

qui nous aime à en perdre la tête? Si j’avais connu les avantages que

Montcornet vous accorde ici, j’aurais quitté mon état de _tartinier_

pour devenir garde général, moi!

—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur,

répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne de

connaissance.

—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.

—Mais, madame, j’ai peur...

—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot rappela

Mouche et Fourchon.

—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un signe

qu’elle ne comprit pas.

—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, où

il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il y en ait

autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas l’air de

me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez des paysans

pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. Il dit à ses

hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de temps en temps par

ici des figures qui n’annoncent rien de bon. L’autre jour, j’étais le

long du mur, à la source du petit ruisseau sablé qui vient du bois,

et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le parc, par une grille,

et qu’on nomme la source d’argent, à cause des paillettes qu’on dit

y avoir été semées par Bouret... Vous savez, madame!... Eh bien!

j’ai entendu deux femmes qui lavaient leur linge, à l’endroit où le

ruisseau traverse l’allée de Conches, elles ne me savaient pas là. De

là l’on voit notre pavillon, ces deux vieilles se le sont montré. «En

a-t-on dépensé de l’argent, disait l’une, pour celui qui a remplacé

le bonhomme Courtecuisse! —Ne faut-il pas bien payer un homme qui se

charge de tourmenter le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il

ne le tourmentera pas longtemps, a répondu la première, il faudra que

ça finisse. Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt

madame des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi

c’est établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver

prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands dieux

que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait pas d’aller au

bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! faut bien que

nous ne mourions pas de froid et que nous cuisions notre pain, a dit la

première. Ils ne manquent de rien, eux autres! La petite femme de ce

gueux de Michaud sera soignée, allez!...» Enfin, madame, elles ont dit

des horreurs de moi, de vous, de monsieur le comte... Elles ont fini

par dire qu’on brûlerait d’abord les fermes, et puis le château...

—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et on ne le

volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez donc que le

gouvernement est toujours le plus fort partout, même en Bourgogne. En

cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, tout un régiment de

cavalerie.

Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud pour

lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un effet de la

seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un

seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure et y

voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, une femme éprouve les

pressentiments qui, plus tard, éclairent sa maternité. De là certaines

mélancolies, certaines tristesses inexplicables qui surprennent les

hommes, tous, distraits d’une pareille concentration par les grands

soins de la vie, par leur activité continuelle. Tout amour vrai

devient, chez la femme, une contemplation active plus ou moins lucide,

plus ou moins profonde, selon les caractères.

—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, dit la

comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour qui

cependant elle était venue.

L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec son

splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les

divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers,

grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois

des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre au

fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre et

derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque côté de

l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries,

boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par madame de

Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de mettre en

harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.

A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées aux

débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, les chaires

à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les horloges,

les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les revendeurs

d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante pour cent

meilleur marché que les meubles de pacotille du faubourg Saint-Antoine.

L’architecte avait donc acheté deux ou trois charretées de vieilleries

bien choisies qui, réunies à ce qui fut mis hors de service au château,

fit du salon de la porte d’Avonne une espèce de création artistique.

Quant à la salle à manger, il la peignit en couleur de bois, il y

tendit des papiers dits écossais, et madame Michaud y mit aux croisées

des rideaux de percale blanche à bordure verte, des chaises en acajou

garnies en drap vert, deux énormes buffets et une table en acajou.

Cette pièce, ornée de gravures militaires, était chauffée par un poêle

en faïence de chaque côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces

magnificences, si peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la

vallée comme le dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles

excitèrent la convoitise de Gaubertin, qui, tout en se promettant

de mettre les Aigues en pièces, se réserva dès lors, _in petto_, ce

pavillon splendide.

Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du ménage.

On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui rappelaient

à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières aux

existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à elle-même,

avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa chambre,

meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours d’Utrecht qu’on

retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes avec la couronne d’où

descendaient des rideaux de mousseline brodée, se voyait une pendule

en albâtre entre deux flambeaux couverts d’une gaze et accompagnés de

deux vases de fleurs artificielles sous leur cage de verre, le présent

conjugal du maréchal des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres

de la cuisinière, du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties

de cette restauration.

—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse en

entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant sur l’escalier

Émile et le curé qui descendirent en entendant la porte se fermer.

Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, pour se

dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives qu’elle ne le

disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la comtesse.

—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous contente

de voir près de vous, chez vous, une rivale?...

—Une rivale!...

—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à garder, aime

Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant,

longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie depuis quelques jours.

—A treize ans!...

—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de trois mois,

qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour

ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises

sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général.

Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis quelques

jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par méchanceté les

paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.

—Et à quoi t’es-tu aperçue de...

—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. Cette

pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et d’une

vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. Elle tremble

comme une feuille au son de la voix de mon mari; elle a le visage d’une

sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; mais elle ne se doute

pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.

—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent pleins de

naïveté.

—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un sourire au

sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre quand Justin

est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, elle me répond en

me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, des bêtises!... Elle croit

que tout le monde a envie d’elle, et elle ressemble à l’intérieur d’un

tuyau de cheminée. Lorsque Justin bat les bois la nuit, l’enfant est

inquiète autant que moi. Si j’ouvre la fenêtre en écoutant le trot du

cheval de mon mari, je vois une lueur chez la Péchina, comme on la

nomme, qui me prouve qu’elle veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne

se couche, comme moi, que lorsqu’il est rentré.

—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...

—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant la sauvera.

—De quoi? demanda madame de Montcornet.

—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. Depuis

que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a quelque

chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle est si

changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet infâme

cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle de la

commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un gibier. S’il

n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est monsieur Rigou,

et qui change de servante tous les trois ans, ait pu persécuter dès

l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que Nicolas Tonsard

court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce serait affreux, car les

gens de ce pays-ci vivent vraiment comme des bêtes; mais Justin, nos

deux domestiques et moi, nous veillons sur la petite, ainsi soyez

tranquille, madame; elle ne sort jamais seule qu’en plein jour, et

encore pour aller d’ici à la porte de Conches. Si, par hasard, elle

tombait dans une embûche, son sentiment pour Justin lui donnerait la

force et l’esprit de résister, comme les femmes qui ont une préférence

savent résister à un homme haï.

—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je ne

savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette

enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...

—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de Justin. Quel

homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance profonde il a

pour son général, à qui, dit-il, il doit son bonheur. Il n’a que trop

de dévouement, il risquerait sa vie comme à la guerre, et il oublie que

maintenant il peut se trouver père de famille.

—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe un

regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te vois

heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le mariage!

ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait pas osé

naguère exprimer devant l’abbé Brossette.

Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta ce

silence.

—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se réveillant

comme d’un rêve.

—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.

—Discrète?...

—Comme une tombe.

—Reconnaissante?...

—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent une

nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle me dit des mots

à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle avant-hier.

—Pourquoi me fais-tu cette question? lui ai-je dit. —C’est pour

savoir si c’est une maladie!

—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.

—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres,

répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...

—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de moi? car je

ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en souriant avec une

sorte de tristesse.

—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux ans, oui...

Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous en

préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du monde.

Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des hommes qui se

laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; il mourrait de faim

auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et sa petite-fille est

élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait votre égale, car

le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, une républicaine; de même

que le père Fourchon fait de Mouche un bohémien. Moi, je ris de ces

écarts; mais vous, vous pourriez vous en fâcher; elle ne vous révère

que comme sa bienfaitrice et non comme une supérieure. Que voulez-vous?

c’est sauvage à la façon des hirondelles... Le sang de la mère est

aussi pour quelque chose dans tout cela...

—Qu’était donc sa mère?

—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh bien! le fils

du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à ce que m’ont dit

les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. Ce Niseron ne

se trouvait encore que simple canonnier en 1809, dans un corps d’armée

qui, du fond de l’Illyrie et de la Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir

par la Hongrie pour couper la retraite à l’armée autrichienne, dans

le cas où l’empereur gagnerait la bataille de Wagram. C’est Michaud

qui m’a raconté la Dalmatie, il y est allé. Niseron, en sa qualité

de bel homme, avait conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une

fille de la montagne, à qui la garnison française ne déplaisait pas.

Perdue dans l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville

était impossible à cette fille après le départ des Français. Zèna

Kropoli, dite injurieusement la Française, a donc suivi le régiment

d’artillerie; elle est revenue en France après la paix. Auguste Niseron

sollicitait la permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de

Geneviève; mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de

l’accouchement, en janvier 1810. Les papiers indispensables pour qu’un

mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste Niseron a

donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec une nourrice du

pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car il a été tué d’un

éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom de Geneviève et baptisée

à Soulanges, cette petite Dalmate a été l’objet de la protection de

mademoiselle Laguerre, que cette histoire a touchée beaucoup, car

il semble que ce soit dans le destin de cette petite d’être adoptée

par les maîtres des Aigues. Dans le temps, le père Niseron a reçu du

château la layette et des secours en argent.

En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et Olympe se

tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette et Blondet, qui

se promenaient en causant, dans le vaste espace circulaire sablé qui

répétait dans le parc la demi-lune extérieure.

—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse envie de

la voir...

—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la porte de

Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus d’une heure

qu’elle est partie...

—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame de

Montcornet en descendant.

Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança pour

lui dire que le général la laissait veuve probablement pour deux jours.

—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez pas, il

se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, et s’il y a

beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, ce pays doit être

inhabitable...

—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne serions

pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de nous

autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer de

la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la

vie, à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui

l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve,

ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le sien de

manière à lui dire de se taire désormais.

—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la tête de

sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez au

pavillon.

Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que l’effectif

de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. En

entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le père nourricier

d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces têtes comme il ne

s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin avait dû chouanner en 1794

et 1799.

Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées de la

forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que traversait

la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, avec Blondet.

Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse de la révélation

qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.

—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame le veut,

nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à changer ces

gens-là...

A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la

comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait

répandu.

—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et sa

femme qui retournaient au pavillon.

—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.

—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a

été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le terrain.

—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte des

pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur subite. La petite

s’est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner.

Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général

qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu de

l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient les

marques des pieds de la Péchina.

—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle

cernée du côté du pavillon.

—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle est

absente.

Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut vers

le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que Michaud, mû par

la même pensée, remonta l’allée vers Conches.

—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant de

l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, à

celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant une

place... Tenez!...

Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un corps

étendu.

—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds chaussés de

semelles en tricot... dit le curé.

—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.

—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont

celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.

—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui

suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.

—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria

Michaud.

—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria Blondet.

—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit Michaud;

depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je me suis tenu

pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre mon drôle,

qu’une femme aura peut-être aidé dans son entreprise.

—C’est affreux! dit la comtesse.

—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.

—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, elle

est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais visiter

les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au pavillon,

et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous dans l’allée vers

Conches.

—Quel pays! dit la comtesse.

—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.

—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, que

j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?

—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez

recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l’abbé

Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, dès l’âge

de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois et

son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour

sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions

de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon

prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre

moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement

à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, et il l’a

rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. Je ne

serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas Tonsard quelque

infernale combinaison de cet homme, qui se croit tout permis ici.

—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.

—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit le

curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il,

l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard

de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes,

qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent

leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre eux;

et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des choses

affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards

impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne

plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent

les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien que c’est pour

mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, le juge de paix, dit que

si l’on faisait le procès à tous les criminels, l’État se ruinerait en

frais de justice.

—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.

—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée et

surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La religion

peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, modifiée

comme elle l’est...

Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse,

précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement en courant

dans la direction indiquée par les cris.

XI. —L’OARISTYS, XVIIIe ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE EN COUR

D’ASSISES.

La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée chez

Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts de la

commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une troisième idylle

dans le genre grec, que les villageois pauvres comme les Tonsard,

et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent selon le mot

classique, _librement_, au fond des campagnes.

Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un fort

mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention de Soudry,

de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas Tonsard fut

réformé comme impropre au service militaire, à cause d’une prétendue

maladie dans les muscles du bras droit; mais comme depuis Jean-Louis

avait manié les instruments les plus aratoires avec une facilité

très-remarquée, il se fit une sorte de rumeur à cet égard dans le

canton.

Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent

alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le grand

et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire de la

Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité d’obliger

les hommes hardis et capables de mal faire, habilement dirigés par eux

contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance à Tonsard et à son

fils.

Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée à son

frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la comtesse

et au général.

—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour vous

amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à Catherine

le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier vous refuse,

eh bien! nous verrons.

Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter par

un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les paysans, et

valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance de la part de

Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait à l’ancien maire

un moyen de libérer Nicolas.

Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision,

fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison des griefs

des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou pour mieux dire

son entêtement, son caprice pour la Péchina furent tellement excités à

l’idée de ce départ, qui ne lui laissait plus le temps de la séduire,

qu’il voulut essayer de la violence.

Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre

une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du

Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir.

Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre

enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même

entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait

de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de

Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le pont

d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse poursuite

en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, même les plus

naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, tremblent en ces

sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs naturels.

Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de tuer un

homme, quel qu’il fût, qui _toucherait_ à sa petite-fille, tel fut son

mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole blanche

que soixante-dix ans de probité lui valaient. La perspective de drames

terribles épouvante assez les imaginations ardentes des jeunes filles,

sans qu’il soit besoin de plonger au fond de leurs cœurs pour en

rapporter les nombreuses et curieuses raisons qui leur mettent alors le

cachet du silence sur les lèvres.

Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait à la

fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache

avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à

une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. Elle

ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme dit le

poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le drôle était

à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs seigles, car ils

moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de pouvoir gagner les

fortes journées données aux moissonneurs. Mais Nicolas n’était pas

homme à pleurer la paye de deux jours, d’autant plus qu’il quittait le

pays après la foire de Soulanges, et que, devenir soldat, c’est pour le

paysan entrer dans une nouvelle vie.

Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de son

chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut d’un orme où

il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la foudre aux pieds

de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour gagner le pavillon, à

son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, qui faisait le guet,

déboucha du bois et heurta si violemment la Péchina qu’elle la jeta

par terre. La violence du coup étourdit l’enfant; Catherine la releva,

la prit dans ses bras et l’emmena dans le bois, au milieu d’une petite

prairie où bouillonne la source du Ruisseau-d’Argent.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 30 / 140 题