X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.

Au moment où le général montait en calèche pour aller à la préfecture,

la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis dix-huit mois, le

ménage de Michaud et d’Olympe était installé.

Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit plus

haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou mordues

par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, avaient été

remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture

par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond bleuâtre.

Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par l’homme chargé

d’entretenir les allées du parc. Les encadrements des croisées, les

corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été restaurée,

l’extérieur de ce monument avait repris son ancien lustre. La

basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments de la

Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister le regard

par leurs sales détails, mêlaient au continuel bruissement particulier

aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, ces battements d’ailes,

l’un des plus délicieux accompagnements de la continuelle mélodie que

chante la nature. Ce lieu tenait donc à la fois au genre inculte des

forêts peu pratiquées et à l’élégance d’un parc anglais. L’entourage

du pavillon, en accord avec son extérieur, offrait au regard je ne

sais quoi de noble, de digne et d’aimable; de même que le bonheur et

les soins d’une jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie

bien différente de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y

imprimait naguère.

En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs

naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient

à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, récemment

fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins coupés.

Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une des

allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame

Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette

femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt

humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si touchant, que

certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs

tableaux.

Ces artistes oublient que l’_esprit_ d’un pays, quand il est bien rendu

par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une semblable

scène est dans la nature toujours en proportion avec le personnage

par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. Quand le

Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans

ses _Bergers d’Arcadie_, il avait bien deviné que l’homme devient petit

et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal.

Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau

plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve

de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de

mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos.

Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud

n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre colonel

des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la garde des Aigues: il

pensait alors à reprendre du service; mais au milieu des pourparlers

et des propositions qui le conduisirent à l’hôtel Montcornet, il y

vit la première femme de Madame. Cette jeune fille, confiée à la

comtesse par d’honnêtes fermiers des environs d’Alençon, avait quelques

espérances de fortune, vingt ou trente mille francs, une fois tous les

héritages venus. Comme beaucoup de cultivateurs qui se sont mariés

jeunes et dont les ancêtres vivent, le père et la mère se trouvant

dans la gêne et ne pouvant donner aucune éducation à leur fille aînée,

l’avaient placée auprès de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit

apprendre la couture, les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna

de la servir à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces

attachements absolus, si nécessaires aux Parisiennes.

Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement

grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable par

un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal malgré sa

taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions qu’une

jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut gagner dans le

rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. Convenablement mise,

d’un maintien et d’une tournure décente, elle s’exprimait bien. Michaud

fut donc facilement pris, surtout en apprenant que la fortune de sa

belle serait assez considérable un jour. Les difficultés vinrent de

la comtesse, qui ne voulait pas se séparer d’une fille si précieuse;

mais lorsque Montcornet eut expliqué sa situation aux Aigues, le

mariage n’éprouva plus de retards que par la nécessité de consulter les

parents, dont le consentement fut promptement donné.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 29 / 140 题