Un bruit inexplicable... un cliquetis d’armes dominait
un bruissement de feuillage et de branches entraînées.
(LES PAYSANS.)]
—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa _grelotte_!
Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert,
par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux jarrets des
contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l’air, au
milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son fagot fit un fracas
terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher.
Tout le monde s’était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises
atteintes par les branches s’éparpillèrent. Le tapage n’eût pas été si
grand si la chaumière se fût écroulée.
—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...
Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent par
l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, le
chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière de
cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le
gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu’au-dessus
du genou.
Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et
Vermichel:
—J’ai des témoins.
—De quoi!... dit Tonsard.
—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un
vrai crime!...
Vermichel, dès que le mot _témoins_ eut été prononcé, jugea très à
propos d’aller dans le clos prendre l’air.
—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le garde
pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien me montrer
tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là
chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, peut-être?
Charbonnier est maître chez lui...
—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.
—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en as pas le droit. Mon domicile est
inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de monsieur Guerbet,
notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut la justice pour entrer
ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal
de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt!
La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut
s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué
de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des
_Sabines_ de David, lui cria:
—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!
—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur Brunet, dit
le garde.
Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude des
affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et
à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!...
Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres
amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par
ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de
son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du
garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière
que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches
extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement trébucher,
que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un
moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées
avec une prestesse qu’aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant
pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le
garde pour le relever, il l’assit sur le talus et alla mouiller son
mouchoir dans l’eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses
souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.
—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le droit
d’entrer dans les maisons, voyez-vous...
La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs par
ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte d’écume,
en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et
criant à se faire entendre de Blangy:
—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... me
soupçonner de couper des _âbres_! moi, la _pus_ honnête femme du
village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais te voir
perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous
êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons qui supposez des
infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous!...
Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout en le
pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.
—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, elle est
dans le bois depuis cette nuit...
Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, les
choses furent promptement remises en état dans le cabaret; Tonsard vint
alors sur la porte d’un air rogue:
—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon
domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu as eu
la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas
ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre de vin, on
te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a pas un brin de
bois suspect, c’est tout broussailles.
—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement atteint
au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux par la
cendre.
En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche
de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.
—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.
—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il avait
plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer,
j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la
lumière.
—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard,
vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux yeux en Bourgogne!
Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, Charles
regarda dans le cabaret.
—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, dit-il
au père Fourchon.
Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.
—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant d’un
air de doute.
—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.
Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux du
moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du chemin
cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, et d’où
elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et les eaux du
château de Soulanges.
—La voilà, je l’ai cachée dans le _ru_ des Aigues avec une pierre à
son cou.
En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce
de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait
s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.
—Ah! les _guerdins_! s’écria-t-il, si je chasse aux _loutes_, ils
chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je gagne, et
ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il s’agit de
mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation de mes vieux
jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine des pères. Vous
n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous mariez jamais! vous
n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé de mauvaises graines. Moi qui
croyais pouvoir acheter de la filasse, la v’là filée, ma filasse! Ce
monsieur, qui est gentil, m’avait donné dix francs, eh ben! la v’là ben
renchérie, ma _loute, â s’te_ heure!
Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses
doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce qu’en
style d’office il appelait _une couleur_, et il commit la faute de
laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux
vieillard.
—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler à madame,
dit Charles en remarquant une assez grande quantité de rubis flamboyant
sur le nez et les joues du vieillard.
—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me régaler
à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux de vin
d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir une
_danse_...
—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner un verre
de vin, répondit le valet de pied.
—C’est dit?
—C’est dit.
—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous l’arche
du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la bêtise
d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas avoir de
sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu vas le jour de
la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, tu danseras plus
que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, il est _capabe_ de
te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.
—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne vaut
pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? Les
autres ne se fâchent pas?
—Ah! il l’aime pour l’épouser...
—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.
—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui Tonsard
n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le pied. Une
femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et d’ailleurs, à la
main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, Godain n’aurait pas le
dernier.
—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma santé, dans
le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.
Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour que
Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie qu’il lui
fut impossible de réprimer.
—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle aime le
malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, imbécile!
Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, sans
pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général avaient à
glisser un espion de plus dans le château.
—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans sont
bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours content de
Sibilet?
—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; on dit
qu’il le fera renvoyer.
—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais bien
voir congédier François, et devenir premier valet de chambre à sa place?
—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut pas le
renvoyer, il a les secrets du général...
—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, répliqua
Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. Voyons, mon gars,
sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur chambre?
—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit Charles.
—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.
Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant les
croisées des cuisines.