IV.—AUTRE IDYLLE.

—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père

et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin.

Nous n’avons rien à vous donner... Et _s’te_ corde, _s’te_ corde que

nous devions faire? C’est étonnant comme vous en fabriquez la veille,

et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps

que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence,

car vous nous devenez beaucoup trop cher...

La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle

consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression

grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de

l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la

différence.

—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, je

veux une bouteille du meilleur.

Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans sa main

brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s’était

assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que

ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de

l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course,

jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus

comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la

musique du métal.

—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, il

gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que ce

soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et

l’arrachant des mains de Fourchon.

—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, y a encore

_du vin bouché_.

Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais il se vend

sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.

—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la

pièce dans sa poche.

—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et

sans essayer de reprendre son argent.

Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte entre

son terrible gendre, sa fille et lui.

—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent sous,

ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai

ma pratique au café de la Paix.

—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui

ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, un

pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.

—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. Quand

on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.

La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du

vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la

langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant

aucune pensée, fût-elle atroce.

—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous _pigez_ tant de monnaie?

demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...

Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le

pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en

saillie par la seconde pièce de cinq francs.

—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.

—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des moyens,

vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où

tout s’en va!

—Hé! j’ai fait le tour de la _loute_ à ce petit bourgeois des Aigues

qui est venu de Paris, voilà tout!

—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, dit Marie,

vous seriez riche, papa Fourchon.

—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; mais à

force de jouer avec les _loutes_, les _loutes_ se sont mises en colère,

et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter _pus_ de

vingt francs.

—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard

en regardant son père d’un air finaud.

—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour

ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car

le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma

fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des

Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux _loutes_!

—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S’il

avait une _loute_, ton père nous la montrerait, répondit-il en

s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de

Fourchon.

—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard,

qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille.

Philippine m’a déjà _esbigné_ ma pièce; et combien donc que vous

m’en avez effarouché _ed’_ mes pièces, sous couleur de me vêtir, de

me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas

toujours tout nu.

—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au

café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que Vermichel a

voulu vous en empêcher...

—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable d’avoir

trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu’il

n’a pas honte d’appeler sa femme!

—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...

—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui _qu’est_ un des piliers

du café... je... le... suffit.

—Mais, licheur, _quéque_ ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous

les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous êtes majeur!

reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites

concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! Le père à _mame_

Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent

blanc à Socquard!

—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli,

sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes

si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu’avec ce

secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!

Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à ses

pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père

Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand rôle dans la

vie des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers

ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur,

composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est

préférable à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie appelée

ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit de

soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de

la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages

où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent,

sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce

produit industriel, excellent d’ailleurs, et qu’on est enchanté de

payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se

gagne à l’ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et

bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de

nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes, pendant, avant et après

l’accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré

des fortunes de paysan. Aussi plus d’une fois ce séduisant liquide

a-t-il nécessité des corrections maritales.

—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours enfermé

pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le secret à défunt sa

femme. Il tire tout de Paris pour _s’te_ fabrique-là!

—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne sait pas, eh

bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!

Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de son gendre

s’adoucir aussi bien que sa parole.

—_Quèque_ tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.

—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, et

quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous

m’aviez promise.

Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu

et convaincu.

—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son

beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin de

gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y

aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.

—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.

—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous

aurons notre part au gâteau des Aigues!...

—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour

un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.

—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail pour votre

fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis trente ans que le père

Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas _core_ vu que

les bourgeois seront pires que les seigneurs? Dans cette affaire-là,

mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser

sur l’air: _J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas!_ l’air national des

riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas

(mais vous ne connaissez rien à la politique!...) que le gouvernement

n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre _quibus_

et nous maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement,

c’est tout un. _Qué_ qu’ils deviendraient si nous étions tous riches?

Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut

des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que

je pensais des gueux!...

—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils

veulent _allotir_ les grandes terres, et après nous nous retournerons

contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il dévore, il y a

longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d’autres balles que

celles que ce pauvre homme lui donne...

—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Nizeron,

qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple a la vie dure,

il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...

Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour

reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa d’un coup de

ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour

boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur

la partie du sol toujours humide là, où les buveurs égouttaient leurs

verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être

été sentie par le vieillard, sans l’arrivée de Vermichel.

—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au

pied du palier.

Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre eurent

lieu simultanément.

—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la main à

Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.

De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus

bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais écarlate. Sa face,

comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs

points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses

plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon _des fleurs

de vin_. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément

grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée

du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil

couvert d’une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une

barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable

en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette

ressemblait à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement

fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s’ouvrait pas.

Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un

pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet rapetassé d’étoffes

diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une

veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe

imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel cumulait les fonctions

de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier

et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible

antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches,

large d’un mètre, d’un poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins

agile, avait établi sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle

pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun.

Aussi le père Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel:

C’est la livrée d’un esclave.

—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon

en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de

Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur les

enseignes d’auberges en province. _Mame_ Vermichel a-t-elle aperçu trop

de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne

peut pas l’appeler ta moitié, _c’te_ femme? Qui t’amène de si bonne

heure ici, tambour battu?

—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces

plaisanteries.

—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des billets,

dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.

—Mais notre _singe_ est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant

le coude.

Dans l’argot des ouvriers, le _singe_ c’est le maître. Cette locution

faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.

—_Quéque m’sieur_ Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la

Tonsard.

—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez depuis

trois ans _pus_ que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment les

côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... Comme dit

le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme lui dans la

vallée, ma fortune serait faite!...»

—_Qué_ qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit

Marie.

—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous finirez

par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien en force,

depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous

actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu’est un dévorant.

Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils

vous écraseront...

—Ah! _ouin!_ dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il y a de

plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.

—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as des

propriétés...

—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne

pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: «Les

bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons les leur

prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l’herbe

de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils

ont dit à notre _singe_ de saisir vos vaches. Nous commencerons ce

matin par Conches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault,

la vache à la Godain, la vache à la Mitant...

Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse de

Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos

de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une

anguille à travers un trou de la haie, et s’élança vers Conches avec la

rapidité d’un lièvre poursuivi.

—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront

casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas

d’autres.

—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais

vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une heure d’ici,

j’ai des affaires importantes au château.

—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas cracher

sur la vendange, a dit papa Noé.

—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château des

Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible

importance.

—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait

bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les

vaches?

—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de

n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme

lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent.

—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.

—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: «J’irai

dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait trouver les vaches, il

y serait allé demain à sept heures. Mais il faudra qu’il marche, allez,

monsieur Brunet. On n’attrape pas deux fois le Michaud, c’est un chien

de chasse fini. Ah! _qué_ brigand!

—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard,

ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais bien qu’il me

demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de la Jeune Garde, je suis

sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il m’en resterait plus long qu’à

lui dans les pattes.

—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de

Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.

—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, à la

Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez _mame_ Soudry d’un

feu d’artifice sur le lac.

—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.

—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un air

envieux.

—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer

elle-même.

On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq minutes

après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la

clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la

porte du Grand-I-Vert.

—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en

affectant d’être pressé.

—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père

Fourchon a la goutte.

—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui

demande pas d’être à jeun.

—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire

aux Aigues, nous sommes en marché pour une _loute_...

Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap noir,

l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, l’air

inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une physionomie,

d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa profession. Il

connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la chicane, qu’il

était à la fois la terreur et le conseiller du canton; aussi ne

manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans auxquels

il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses

qualités actives et négatives et ce savoir faire lui valaient la

clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère maître Plissoud,

dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un huissier qui fait tout

et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de

paix, au fond des campagnes.

—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.

—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se

défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le

gouvernement s’en mêlera.

—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? dit la

Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l’huissier.

—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, dit

sentencieusement Fourchon.

—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.

—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, allez! pour

quelques misérables fagots, dit la Tonsard.

—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà tout,

dit Tonsard.

En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était

inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis

d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches

entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi

différentes que les deux galops lançaient des interjections

braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un

homme et la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude

ne dura pas.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 22 / 140 题