MADAME DESCHARS.

Avoir, comme cette grosse madame Deschars,

des cascades de chairs à la Rubens!

(VIE CONJUGALE.)]

Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve

le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la

transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là,

moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la

graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et

trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient

alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve

expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à

un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait

recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains

que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre

côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les

cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue

qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.

—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre

voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le

vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici

monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre...

Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension

qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:

—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...

—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?

—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile

des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai

trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la

prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame

Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce

soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là.

Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en

allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand

vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une

explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard

retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le

vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier,

voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq

jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas _recta_, je le

flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas

besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur

dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la

veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite

voix flûtée pour parler avec Godefroid.

La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.

—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je

reviens dans cinq minutes.

Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des

plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses

deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver

Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait

finie.

Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un

débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de

le quitter dans de mauvaises dispositions.

Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant

d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande

allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.

—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui

rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur

d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse

maison où je me trouve est-il bien arrêté?

—Mais, monsieur...

—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste

d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me

mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez,

monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon

âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait

quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses,

puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics;

mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il

s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est

désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont

le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces

sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire

que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé

six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes

gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez

prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous

le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se

cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni

les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et

sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police

l’autorisation de porter des armes...

—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des

raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables,

et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par

erreur, je bénirais le meurtrier...

—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le

vieillard qui avait examiné Godefroid.

—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis

venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous

demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison?

Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame

Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du

degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le

travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes

d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait

avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de

l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa

coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces

et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond

cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton

très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque

si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don

Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.

Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la

crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux.

Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face

construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait

s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se

compliquait du président de Montesquieu.

Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la

corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques

reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être

renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la

couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie

d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère.

Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée

qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient

l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.

M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour

un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations

jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent

intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait

encore.

—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la

retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard

en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix

de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui

l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde

que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la

vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité...

Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans

l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et

à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se

loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les

logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix

modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en

supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé

de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me

coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait

si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu,

voudront passer les barrières!...

Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de

larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression

devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se

couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des

muscles.

—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air

insinuant et sympathique.

—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms,

ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il

se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux

malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans

fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je

possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur,

avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la

pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état

où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté

de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit

pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant

pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte

à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le

vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée

par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de

plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher

de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la

nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma

fille aboie comme un chien, jour et nuit!...

—Elle est folle! dit Godefroid.

—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard.

Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai

tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait

d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme,

c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination

en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde

impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur,

le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une

grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup

de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil

amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un

mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus

chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née

plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais

sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour

royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.

Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se

regardant tous deux.

—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes

personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien

passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi

maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La

seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires,

que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des

phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils

consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant

mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs.

La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être

êtes-vous étudiant en médecine?

Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation,

tout aussi bien que par une négation.

—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard,

un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon

gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille,

deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui

affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression,

lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en

paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à

ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe

et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui

ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous

avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes

n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus

bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras.

Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien,

presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins

(car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur

place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!...

Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire

que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres,

il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus

bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait

les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet

état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette

affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de

la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison,

lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut

d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les

prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les

maladies...

Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.

—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius,

suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire

attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la

Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age

racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule

expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a

jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait

point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées,

quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple,

elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle

ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté

fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la

cire à cacheter...

Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient

sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de

surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent.

Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses

mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle

a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés,

bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau,

l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore

elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique,

les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a

été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la

vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit;

car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si

elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère,

qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur...

ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont

perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges

aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener

de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres

de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry,

tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors

très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi

des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une

inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans

les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer

d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites

dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé

cet état bizarre dans les _névroses_. La dernière consultation que ces

messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils

ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je

n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de

ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les

pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.

Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable

confidence.

—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de

mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne

s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques

nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les

jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La

gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de

quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du

faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement,

que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en

la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le

logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé

longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a

fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que

depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à

tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.

Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence

totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ,

non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:

—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache

un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience

ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre,

souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs

d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir,

ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui

n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux,

quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une

peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il

soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des

plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée,

comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop

fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux

inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne

ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors

d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze

jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car

les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit

d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il

m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que

les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont

on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant,

très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses

malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il

se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin

deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je

comprends pourquoi!...

—Pourquoi? dit Godefroid.

—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu

que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me

présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce

qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il

voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est

montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins

nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon

cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle

m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités

qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est

plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps

n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle

pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des

fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de

ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde

misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence

est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous...

Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est

impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop

d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le

temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et

je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou

quatre heures par nuit.

—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait

écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je

serai votre voisin, et je vous aiderai...

Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car

il ne croyait à rien de bon des hommes.

—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard

et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous

aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?

—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière

du Palais.

—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...

Le vieillard garda le silence.

—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais

je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est

guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser

cet Halpersohn.

—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis

faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée

pour la soif!

—Vous garderez la poire...

—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant

la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la

bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y

aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon

mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez

les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que

j’attends de vous...

—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous,

Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps,

et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que

moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me

permettre de vous être utile...

—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à

descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait

alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.

—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?

Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux

pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie

en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare

reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint

de doute.

—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement

effarouché, se dit l’Initié.

Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par

monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère,

qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails

donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint

l’adresse d’Halpersohn.

Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à

Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le

premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée,

et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de

ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette

fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province,

appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le

rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir

d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en

prendre chez lui.

Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon

firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession

de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus

misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les

deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer

des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises,

les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de

ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés

pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez

fréquent.

Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des

remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de

surprise.

—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher

monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis

rideaux de soie et un lit en acajou _qui n’est pas piqué des vers_!...

il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand

il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine

chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.

Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et

donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier

pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il

n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que

son voisin gardait un chien chez lui.

—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...

—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que

cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son

terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers,

allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce

que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire

qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la

dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de

sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard

travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége

Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne,

çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez

les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne

mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent

des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame

soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est

entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir,

elle n’en sortira que les pieds en avant.

—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?

—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler

aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il

compose.

—Qui! monsieur?

—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi

depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les

rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a

eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une

manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme

associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à

soie...

—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit

Godefroid.

—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve

Vauthier.

—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.

—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là...

Journaliste, par exemple, je ne dis pas...

Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette

cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se

couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui

n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier

à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit

appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame

de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà

pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé

de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette

comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit

que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa

résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans

avoir la vocation, il eut la volonté.

Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de

très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept

ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique

en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce

jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments,

et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien

de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la

misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils

de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive

blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit

trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf

que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838

commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la

nuit.

Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce

bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance,

causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni

la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid

venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur

Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui

rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune

homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit

ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en

effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche

du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége

Louis-le-Grand à huit heures et demie.

Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame

Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte

que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un

jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de

monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était

enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune

homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il

fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.

—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au

collége est venue.

Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son

appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il

ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid

était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait

le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur

Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette,

boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.

—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier,

dit monsieur Bernard.

—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me

payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que

je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes

habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre

argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous

avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche

que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra

pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux

ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si

on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que

moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...

En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et

d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes

usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une

détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop

étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer

au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours

recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages,

y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de

l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui

s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes

dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet

du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant

ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette

aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique

chevelure noire.

En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un

regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec

une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient

terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier

se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme

se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le

palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.

—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur

Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?

—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...

—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.

—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous,

mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette

injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer

dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.

Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil

qui contenait mille remercîments.

—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour

monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation

de me voir loger ici.

—Ah bah! s’écria la veuve.

—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux,

qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon

feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois

que vous en aurez bien soin.

Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à

serrer, venait de donner pâture à son avidité.

—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au

jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.

Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.

—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement

que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour

quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne

peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais

moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.

—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours

environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la

peine...

—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...

—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.

Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez

lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les

cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.

—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus

belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme

envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, monsieur.

Cartier regarda singulièrement Godefroid.

—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait

prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni

moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui

mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes

de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des

restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux

cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi ces gens-là dépensent près

de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n’a que trois

mille francs de pension.

—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver

mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.

—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.

—Apportez-moi votre mémoire.

—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de respect.

Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...

—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement

Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour

remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à

moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai

voir ce matin votre établissement.

—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au

Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le

boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière.

—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que

je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous

n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?

Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.

—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son

feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère,

curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas

savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer,

et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir

se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins

lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes

les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore un instant et je me

faisais un ami du sieur Cartier.

Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve

combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.

—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous

venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En

vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici,

pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion

de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai

touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des

dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme

de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié

l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue...

Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.

—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car il

faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous

redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions

le plus, mais le froid...

—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid.

—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...

—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en

m’accordant toute confiance.

—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda monsieur

Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils,

sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des

explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les

malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une

certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n’ai pas

encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il comme s’il se fût

parlé à lui-même.

—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez

fait hier tirerait des larmes à un usurier.

—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma

misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante...

—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.

—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut

avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à

recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...

—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en

tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de

l’appartement du vieillard.

Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite

provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment

imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur

semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore

dans cette joie.

—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune

défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux,

je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi faire... Je suis

allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il

ne revient que dans deux jours...

En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement

était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! sur deux

notes expressives.

En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les

rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes

blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences

entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais

sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré,

sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de

voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une

semblable voix pût être un objet de dégoût.

—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix.

Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez... à votre

âge!... Mon Dieu!...

—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton

fils et moi te servent.

Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt

devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la

vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle

de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard,

les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques

soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété de ce prodige

d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle

qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on

en juge!

Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée

entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois

peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une

paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une

couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle

desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une

dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur Bernard sans

les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle.

En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres

ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre

dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers,

de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame

des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils.

Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en

ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du

moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit

chandelles.

Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient

deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol,

des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et

d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.

Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait

faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et

les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, il

vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon

de couvre-pied.

D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils,

faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le

lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute

rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain

de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table.

Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement

organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la

misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez

elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles.

Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce,

rarement nettoyée.

L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et

il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient

le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier

quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises

en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du

portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du portrait de Louis

XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami

du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux

en calicot bordés de bandes rouges et à franges.

Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de

bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre

de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques

progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon

de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.

L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des

plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en

bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène ne

put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau:

—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...

—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.

—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est _toqué_ pour sûr,

le vieux bonhomme!...

—Sais-tu comment tu seras à son âge?...

—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un

sucrier.

—Dans un sucrier?...

—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les

charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher

du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient à

faire le sucre.

Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse

philosophique.

Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa

seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait

fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de

Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de

sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui

contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les

joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et

paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure.

—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se

disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles

existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y

remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller

ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir

perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous

charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien fût

plus piquant que le Vice.

—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, aidée de

Félicité, venait d’apporter la table près de Godefroid.

Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait,

accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis

roses.

—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.

—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai

fait hommage à monsieur.

—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit

Godefroid.

—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le fournir

pour moins de trente sous.

—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on ne demande

que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez

madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?...

—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze

personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un

déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu,

du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande seize sous

pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous

donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n’avez aucun embarras;

vous déjeunez chez vous en pantoufles.

—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.

—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes,

je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur.

Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers,

et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le loue pour

arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises...

Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard?...

demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme

cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peut-être pas tout ce

qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place

Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente

francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! lit-elle, cette pauvre

dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente

francs en trois mois...

—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...

—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de

madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit

que de thé cette dame! elle en prend deux fois par jour, et deux fois

par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui

achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy.

Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa

fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour

sa fille!... Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle... Monsieur

est-il comme moi? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur

Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent.

Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il

n’y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame

Machillot?...

—Oui, je compte aller m’arranger là...

—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; mais,

gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon;

vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur

ordinaire...

—Où, rue de Tournon?

—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont souvent ces

messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est

pas possible.

—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là...

—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie

que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que

vous seriez assez _jobard_ pour vouloir payer les dettes de monsieur

Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave

monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après

lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?...

Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu’il doit plus de

mille écus?

—Et à qui? demanda Godefroid.

—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la

Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la

noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause

de cela...

—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j’avais

mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne

puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs

que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux

blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! on perd cela souvent

aux cartes... Mais trois mille francs... y pensez-vous, bon Dieu!...

La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa

paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma

les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille

était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard.

—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la

tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais en vous voyant

hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez

commis de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote

d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le

même nom que vous...

—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.

—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la

Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, par exemple,

eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce qu’il était; mais

le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat,

juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus...

Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait confié, je me tairais.

Voilà!

—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être

bientôt.

—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se retournant

et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester

avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied

à... Bon! un _homme_ averti en vaut deux...

—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la

porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?

—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes

fièrement malin, tout de même!

Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle

revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.

—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris

pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois

au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une pipe, êtes-vous

comédien?... je vous prenais pour un _jobard_! Voyons, m’assurez-vous

mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et

monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain.

—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, deux cents

tout au plus, la mère, et encore _promis_... et vous ne les assignerez

pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent

faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs!...

Voyons, où en sont-ils?

—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a

reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent francs à cent

francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... C’est eux

qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier...

Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur

la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au

profit de son propriétaire.

Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène

assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui

s’expliquait aussi.

—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais

mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il

leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis

en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux

messieurs ont établi sur le quai des Augustins...

—Ah! le petit chose?

—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il paraît

qu’il y a bien de l’argent à gagner?

—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant

une moue significative.

On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de

l’interruption, se leva pour aller ouvrir.

—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant

monsieur Bernard.

—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...

Le vieillard redescendit quelques marches.

—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais

seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un

libraire.

—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.

Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.

L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se

montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par

l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si

subit changement.

—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais depuis

hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé.

Godefroid s’inclina.

—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ,

tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté

la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique,

et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus

que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de

fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette

petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui,

j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus

de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la

dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir

en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette

main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose

céleste de la croyance au bien...

—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du

bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de

votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...

—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela

me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi,

vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la

compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me

faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de

la grâce.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 8 / 140 题