LA MÈRE VAUTHIER. LE BARON BOURLAC.

Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce

jeune homme.

(L’INITIÉ.)]

—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis

libraire? demanda Godefroid au vieillard.

—Oui, répondit-il.

—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous _donner_

au-dessus de ce que vous _offrent_ ces messieurs, il faudrait me dire

les conditions que vous avez faites avec eux.

—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir

l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner.

Savez-vous quel est l’ouvrage?

—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.

—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils

Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera

les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur...

monsieur qui?

—Godefroid.

—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi

en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la

propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit

d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections

dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France.

Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces

traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé

contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez,

dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans

leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé

provisoirement: _Esprit des lois nouvelles_; il embrasse les lois

organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons

bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un

volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore

de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur

quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous

voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de

mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment

un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous

connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup

d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours

talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir

me livrait sans défense.

—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un

espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les

nettement.

—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois

lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont

hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne

peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres

de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà,

monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste

évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix

ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix

mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille

écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété...

Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il

faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils

ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de

garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de

la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé

leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux

est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent

restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils

savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré.

—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...

—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien

des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui

je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille

que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui

puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis

j’étais trop sévère.

—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer

de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais

je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans

que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi

importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons

sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me

promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir

votre promesse...

—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre

Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père,

éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien

pour qui voit la tombe entr’ouverte.

—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en

moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive...

Je vais employer pour vous toute cette journée.

—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur...

monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...

—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...

Le vieillard fit un geste de surprise.

—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour

bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...

—Qui donc êtes-vous?...

—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous

offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me

nommer Godefroid de Bouillon.

L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il

tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui

présentait.

—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en

regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.

—Permettez-le moi?...

—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez

ma fille, si son état le permet...

C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père

pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le

vieillard eut la satisfaction de se voir compris.

Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela

lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya

la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut

envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le

pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait

de si peu d’aliments.

En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de

Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla

vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de

curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une

affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus

bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement

est une violente exception constatée par quelques historiens; un de

nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un

exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs

plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme

un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père

et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit

par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce

sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait

son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de

nouvelles plaies.

On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne

surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du

sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique

des peines et des douceurs.

Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès

le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses

malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le

lendemain avant neuf heures.

En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la

parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles,

Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut

récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs

et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix

de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume

in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires,

ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures

conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix

auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin

d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui

tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec

eux.

Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par

les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien

ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le

froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne

faisaient aucun bruit sur les pavés.

—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid;

si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du

feu.

—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le

suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...

—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second

jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la

conversation que nous avions commencée.

—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve.

Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous

n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le

chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous

m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée...

—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre

déjeuner...

—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour...

Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le

servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il

n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire

de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière

à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard;

tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur

combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais

Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle

se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de

Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez

son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour

se présenter chez la fille de monsieur Bernard.

Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du

quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de

son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi,

le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une

petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un

pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune

homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la

chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le

fils d’être bien vêtus.

En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le

matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid

n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux

recherches et aux élégances de la richesse.

Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte

d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre,

dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc

semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en

soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières

étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors

cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la

colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.

A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond

jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors.

Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait

comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.

Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau

de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive

recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et

composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en

porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres

dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les

chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.

La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre,

d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.

Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits

blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il

y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se

trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait

au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se

repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table

excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était

devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de

rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une

corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait

difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.

Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la

souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui,

pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont

les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que

l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie

de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir

portatif au pied du lit.

Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets,

amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait

jusqu’au délire.

Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV,

blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de

Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère

figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards

qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des

gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il

prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...

—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant

Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.

Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils

semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la

cheminée.

—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence

pour nous...

Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de

Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid

vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras

amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme

deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de

place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés

derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de

soie.

—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des

médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis

six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez

excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite...

Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève...

Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien

certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans

corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez

pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez

le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous...

—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce

d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.

Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table

en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des

candélabres de la cheminée.

—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une

heure.

Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste

répondit par un signe.

—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres

serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter

d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que

Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma

chambre.

—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie

le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions;

il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si

nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est

toute la nature...

—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...

—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père

l’aurait renouvelée.

—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux

pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il

leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la

poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire

ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions

minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité

le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous

servir, ce serait fini dans un mois...

—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé.

Monsieur votre père a raison.

—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.

Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie

s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par

des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée

à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.

—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui

m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour

supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il

y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des

jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles

conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde...

reprit-elle en souriant.

—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours,

car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une

musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...

—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une

teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible

de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont

elle est folle.

—Pardon, fit Godefroid.

—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.

—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié

_casse-cou_ plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de

notre conversation...

Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui,

voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur

la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il

partageait avec son fils depuis sept ans.

Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète

illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet

de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois

descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de

diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied

du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre

d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait

cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au

Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard.

—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre

visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa

maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont

complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.

—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en

penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est

pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur,

je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et

notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de

musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père

me raconte les choses du monde...

En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un

genou devant ce pauvre vieillard.

—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint

les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être

guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je

vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une

autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père...

que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini,

Tamburini, la Grisi et _I Puritani_... Mais...

—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes

perdus! dit le vieillard en souriant.

Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait

toujours évidemment la malade.

—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi

l’accordéon...

On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la

rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les

sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument,

dans son plus grand développement, équivalait à un piano; mais il

coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux,

les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait

un depuis deux mois.

—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que

lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un

superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous en acheter un,

vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si

puissants, ne vous conviennent pas...

—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une créole.

—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est

dimanche.

—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une

âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.

Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des

yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus

un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un

rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible!

Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes

et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de

couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous

voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet

oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne.

Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand

spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car

tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur:

l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement

remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait

pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout

esprit. A force de contempler ce mince débris d’une jolie femme,

Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se

croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il

aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait

magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il

était de Géricault.

—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques

obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce

chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.

—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait

inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.

—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car

je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle

en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard.

Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait

croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant

d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a

cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant

la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant

publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de

mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m’aimes.

Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur

le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne

ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection.

Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des

pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.

—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid après une

pause.

—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir les gens

très-malheureux.

—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de

me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles sont les idées

que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La

douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je

recouvrais la santé!...

—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.

—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la

faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux

grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie,

je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce que vous en

voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des

moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent,

et je crois que j’expie quelque chose.

—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment

chagriné.

—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment

dans le partage de la Pologne.

—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.

—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent

horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien! en quoi les

ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de

santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et...

—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir

à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui

voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle

s’engageait.

Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue

polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi

de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et

mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans

le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda,

Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques

de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands

qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.

—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous

vous demandez à quoi cela sert?

—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le thé.

Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma

fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans

son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons

répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau

maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre

cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.

—On m’enlève, répéta follement Vanda.

Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une

petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et

qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le

beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui

tournaient à une crise.

—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles

cette nuit, tu auras de quoi lire.

—_La Perle de Dol!_ Ah! cela doit être une histoire d’amour. Auguste!

dis donc, j’aurai un accordéon.

Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air

singulier.

—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon

petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu

dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin.

—Comment est-ce fait, monsieur?

Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon,

tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité

supérieure, était exquis.

Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de

cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme

et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également

accablant.

—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous

comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure les

émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma

fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir

révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.

—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre

fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce

corps...

—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on

lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre

intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout

compris... Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à

travers les murs; elle a excédé ses forces!

Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.

A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du

célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au

premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps

que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.

Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui

sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. D’une

antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut

un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe

de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de

l’émigration polonaise.

—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous

n’êtes pas malade!

Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse

et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des

oreilles.

Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de

cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était

large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car

sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait

un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front

vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé,

rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux,

vert de mer et enchâssés comme ceux des perroquets, par des membranes

grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré

supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à

cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.

Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable

maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement,

une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la

moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le

nez, les pommettes et la bouche.

Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir

qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la

couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.

La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses

talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se

dit en lui-même:

—Me prendrait-il pour un voleur?

La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée

du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le

dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le

bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des

piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets de mille

francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en douta beaucoup, et

il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais

infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant

croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des

rouleaux au lieu de papillottes.

Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il

guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées

auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples

slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes

souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans,

les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui

passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne,

avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations

sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces

d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en

famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.

Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre,

à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée

des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup

observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la

Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions; et comme

il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces

secrets épars chez _les bonnes femmes_, comme on dit en France, de tous

les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand

ambulant de son état.

Il ne faut pas croire que la scène où, dans _Richard en Palestine_,

Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn

possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer

légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade.

La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons

des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme

ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités.

Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, plus à cause de sa

thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors

avec Hédenius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres

médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de

découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves.

Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une

toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du

velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert

mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les

consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts.

Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un

maroquin vert, était le siége du docteur.

Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une

caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la

paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle

s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la

Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans

doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux

flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures

en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes

d’argent, des carafes et des serviettes.

Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup

Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il

recouvra son sang-froid.

—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je pas pour

moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire

une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du

Mont-Parnasse...

—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh!

bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.

—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle n’est

pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever avec

des sangles.

—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif avec une

singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne

l’était.

—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous

visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!

—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans

un crachoir hollandais en acajou plein de sable.

—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de

Nucingen a deux millions de rentes, et...

—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.

—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard

Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de

Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le

prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... Je suis prêt à

vous payer d’avance; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré

polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la

Pologne? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami

du prince Poniatowski.

—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame,

et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais; à

Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez

que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa

destination; elle est sainte. Je vends la santé: les riches peuvent la

payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins...

Si je n’avais pas un but je n’exercerais pas la médecine... Je vis

sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j’étais

joueur... Concluez, jeune homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut

juger les vieillards.

Godefroid garda le silence.

—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de

courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II?

—Oui monsieur.

—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe

et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. Vous me

remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je vous promets la

guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a été dit, reprit-il, que

cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.

—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une

névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils

ne les ont pas vus.

—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en

a donnés... A demain, monsieur.

Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier

qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas

même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était

cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.

Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter,

avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit

partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse.

Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où

il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires

en librairie; il en vit effectivement un où il eut une longue

conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.

Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la

grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit

par un hochement de tête significatif.

—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous?

—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie;

vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins que vous

n’alliez où il vous a donné rendez-vous.

—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas

comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.

—Et moi?

—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter.

Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les

infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis

des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos

romanciers les plus en vogue.

—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de

l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons,

dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les

terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.

Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté

pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie

seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de

ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la

force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un

pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand

succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque

accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs.

—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.

—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette

famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de

la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus

grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si

vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même

d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je

viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer

ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait

alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement

payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le

manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, si vous

saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins

ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! car l’esprit de

la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux

embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni

plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je

vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un

des vôtres.

—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie après avoir

réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler.

Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui,

souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un

certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit

tant par la douleur!...

—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que

voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des

existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de

vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après

l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!...

—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça

ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement

touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous

ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas

même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans

des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des

bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous

jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez

faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui

se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver

ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des

affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le

malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à

même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères

plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé!

Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un

an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre

temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de

deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux

qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette...

Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié

de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois

doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille

francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son

petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien!

s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra

l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille,

tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par

des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu

les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules

spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous

devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat

dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre

est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou

trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes

mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de

traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le

plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur

Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des

livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons

l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces,

car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident;

nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons

que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion

constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est

mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver

cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce

pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller

convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des

misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation,

sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur,

caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter

l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de

l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties,

avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre

enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire

possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des

professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche

prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner...

Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue.

Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage

de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...

Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait

uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou,

baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant:

—Vous êtes donc aussi la raison?

—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce

particulière aux vraies saintes.

—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!

—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle,

à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la

délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres

familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi,

sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et

si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle

financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des

comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes,

mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs,

reprit-elle.

Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation,

il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait

de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de

son ardeur.

—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent

autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des

millions semés dans Paris?

Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui

s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit

que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain,

Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par

l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient

dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze

ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient

reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige,

puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait

clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer

s’en accrut.

Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du

Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du

quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de

voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il

ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de

l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute

guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement

et dit:

—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse

de thé.

En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de

faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme

deux diamants.

—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais

je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un

festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.

Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à

presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de

l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade,

dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de

l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils

était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques

heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin.

C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une

douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un

regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les

larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché

par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se

devinait.

Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans

une indicible extase.

—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain

votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le

célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis,

ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.

Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un

coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.

—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il

à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!

—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.

—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises.

A ce développement de forces succédera l’abattement.

Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé

destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut

prévenir l’impatience d’un petit enfant.

—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la

perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand

les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient

se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices

étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle

pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de

le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de

son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur

Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites

chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des

espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme

attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle

était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir

de voir cet étrange Polonais devint ardent.

—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux,

dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin,

nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte

Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les

grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants

tronqués.

—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout

ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez

une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père

invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de

romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme

souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!...

Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de

ton grand-père.

Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard,

où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme.

Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.

—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.

—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager.

Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur,

dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est

franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée,

comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me

préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de

cœur... ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le

bonheur d’une pauvre infirme.

—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur

Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne

serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme

nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré...

Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à

lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en

juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se

chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison

avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas

là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant

un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos

besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous

ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit

parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge

de satisfaire Halpersohn...

—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.

—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes

à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à

vous... Ne m’en demandez pas davantage.

—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.

—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

—Serait-ce possible!... la religion...

—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...

—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?

—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces

personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et

de rendre votre famille au bonheur.

—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?...

—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte

charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...

Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands

pas dans la chambre.

—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous

remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations

sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux

encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain,

ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de

l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait

prise à sa dernière réponse.

Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant

la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une

énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le

thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre

où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée

de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard.

Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à

Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les

affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté,

qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût.

—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous

inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici

vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en

tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui

avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le

cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais,

pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod,

banquiers, rue de la Victoire.

—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or

dans sa poche.

—Il ira chez eux, pensa Godefroid.

—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un

homme qui connaît le prix du temps.

—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour

montrer le chemin.

Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels

il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort

bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient

le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était

allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et,

dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de

son chenil.

Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de

sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa

pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans

ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais

l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les

juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une

excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la

porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant

à son chevet, il lui dit en polonais:

—Vous êtes Polonaise?

—Non pas moi, mais ma mère.

—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?

—Une Polonaise.

—De quelle province?

—Une Sobolewska de Pinska.

—Bien. Monsieur est votre père?

—Oui, monsieur.

—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...

—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.

—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement

d’impatience d’être interrompu.

—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher

un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.

Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en

regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.

—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans

la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que

dura le récit alternatif du père et de la fille.

—Quel âge a madame?

—Trente-huit ans.

—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je

n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie,

elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de

mon quartier.

—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.

—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne

vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle

va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable,

et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous

pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.

—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.

—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur

nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me

l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du

docteur Halpersohn.

—Mais comment?

—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.

—Mais le trajet la tuera.

—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où

Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de

chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze

francs par jour; on paie trois mois d’avance.

—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du

cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.

—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?

—Non, dit Godefroid.

—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le

dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous

faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...

Godefroid lui répondit par un seul geste.

—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique

polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles

exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique

de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous

voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était

une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille

des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille

francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit

malheur.

—Et le trajet!...

—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de

la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue

de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid

sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le

cabriolet.

—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la

mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le

cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris?

—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?

—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.

—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit

Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus

gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.

—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les

épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!

Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa

fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat

firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé

de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au

matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs.

Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé

vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance

les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il

descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint

par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté

très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.

—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le

vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre

volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui

confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours

dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à

l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout

aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce

que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien

magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...

—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur

Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis

vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.

—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus

beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au

tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus

beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais

conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller

remercier de la peine qu’il aura prise.

—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas...

J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...

—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de

la maison de santé.

Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des

commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par

la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps,

car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap

noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où

ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier,

accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du

logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi,

le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se

glissèrent comme des ombres dans la première pièce.

—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.

—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez

monsieur le baron?...

—Mais que voulez-vous?

—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre

grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous

étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens

tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille

francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine

de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien

marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef

des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas,

nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout,

jeune homme, et nous allons verbaliser.

—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu

prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois

exploits.

—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La

loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner.

—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria

la Vauthier.

—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix

formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois

hommes noirs.

Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui

survint saisirent Auguste.

—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous

dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En

entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.

—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait

tuée!

Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et

la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on

voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit

alors la porte de la chambre.

—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain

matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant

les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait

être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin,

rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme

en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis,

après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans

l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les

manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié

cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens

dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué

de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la

veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en

ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les

jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice,

ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits

contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier

n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à

payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit

les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de

santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier

devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis

sans avoir rien à redouter.

L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit

le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont

fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations

dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse

fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions

aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre,

le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu

le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre

de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père,

voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en

danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste.

Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son

désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva

vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé

par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle

lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût

de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur

une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les

paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions

adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le

locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car

on lui devait les changements heureux survenus dans leur position

depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en

forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta

devant la maison, et la veuve s’écria:

—Oh! c’est monsieur Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer

le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid

tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de

son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé

rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de

Godefroid.

Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses

fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui

remettre les quatre volumes de l’_Esprit des lois modernes_. Monsieur

Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et

descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première

partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la

lecture de cet ouvrage.

Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la

disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part

de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur

Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à

l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée

de cet homme si placide et si ferme.

—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous

le nom de l’auteur de cet ouvrage?

—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce

nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...

—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même.

Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?

—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski;

que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et

le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un

président de cour royale en robe rouge.

—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage

écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi:

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 9 / 140 题