L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE

DEUXIÈME ÉPISODE.

L’INITIÉ.

De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le

pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et

silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence

du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les

quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être

de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie

des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid,

qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par

s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait

point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille.

Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir

qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces

mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand

philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions

dans la solitude.

Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit,

après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta

chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait _son

agneau_, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait

le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du

bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces

espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà

faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à

laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par

ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son

agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir

davantage.

Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain,

à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire

sa lecture de l’_Imitation_. Cette fois, le doux initiateur ne put

retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le

laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon,

au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins

spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame

et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.

—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.

—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous

une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce

sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui,

reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité

que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos

anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux,

de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...

Godefroid ne put s’empêcher de rougir.

—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des

califes des _Mille et une Nuits_, et vous éprouvez par avance une

sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans

de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils,

votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés.

Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le

métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les

ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des

espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges

dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute

souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais,

voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous

amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère

de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités,

celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous

devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera

la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute

science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est

en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper

l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que

de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir

une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie

parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de

ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente

du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait

infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice,

de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur.

Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr

et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous

tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats

que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser

de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous

serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard

pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie;

et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis.

La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu

conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé

de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?

—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence

une...

—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui

sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à

Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés

par la foi...

—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur!

s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...

—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous

étudié cette devise: _Transire benefaciendo_? _Transire_ veut dire

aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de

bienfaits.

—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre

devant mon lit.

—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes

yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier

duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous

allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour

prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans

une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines

communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des

maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce,

des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la

caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de

pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de

mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et

les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous

indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous;

j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin.

Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à

moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens

satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets,

un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et

surabondamment démontrée.

Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit

et reprit aussitôt la parole.

—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance,

ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en

plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant

de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie

notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons

que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour

nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de

quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils

se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit

surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un

malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre

sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la

faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par

la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci.

Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes,

les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des

gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les

familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur

honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet

d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues

ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les

sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces

restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes,

les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons

bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre

œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que

nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous

un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous

est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une

indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres.

Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous

ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous

n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens,

en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et

nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une

discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives,

aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille

individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se

rencontrent pas en un an.

—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore,

s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.

—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus

d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous

donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous

un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je

vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez

connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant

plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme

Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant

voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie

défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais

bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de

la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable,

et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous

nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche;

aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes

quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure

rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard

du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous

tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce

logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent

à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes

que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances,

entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur,

la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous,

généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même

calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi,

demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez.

Les Frères sont avec vous!...

—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire

et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en

dormirai pas...

—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me

reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame,

et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito

absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes

si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi.

D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez

aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne

jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui

d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents

d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?),

afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous

ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité

vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour

être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées...

Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez

en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne

d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un,

qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui

s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé

son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des

plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée

de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état

catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes

sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles.

Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris

l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici,

la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que

Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides

comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir

sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah!

je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez,

voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid

un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure

monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous

vienne en aide.

Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement

en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune

de ses recommandations.

—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire

pour toute ma vie...

Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller

s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux

de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une

occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait

un plaisir.

Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais

Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut

pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait

confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins,

après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit

qu’il allait être absent pour quelques jours.

—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de

faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à

ses frères.

Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut

affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette

pénible carrière.

L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait

l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792,

n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État.

L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas

comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation,

enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion

catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans

notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où

les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce

dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à

traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant

d’adresse individuelle, meurt étique.

On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien

de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus

pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française,

par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres

tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames,

et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en

fut des associations industrielles comme des associations politiques.

L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les

corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont

impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles

des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en

ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux

remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi,

toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le

seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition

et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que

l’association a des mondes à donner.

En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme.

Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la

communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais

bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes

dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec

lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de

vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus

tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait

d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des

despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.

—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme,

et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité,

la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons

faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette

joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier,

cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie

trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des

malheureux va m’appartenir!

Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire

dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du

chemin.

Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue

de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette

époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si

magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches

qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par

d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les

convertissaient en ruisseaux.

A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il

y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique

abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue

muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures

carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une

misérable porte bâtarde.

Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements

dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de

la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: _Plusieurs

chambres à louer_. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme

il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison

avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.

Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait

le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les

arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il

existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez

forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce

de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle

il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en

parfaite harmonie avec la maison.

—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.

—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?

Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit

si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à

des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon,

et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.

A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:

—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de

Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...

—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.

—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a

pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre

vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du

repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait

sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils

rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures

du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils

travaillent.

En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces

affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si

c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient

d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient

l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue

en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus

d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La

portière s’arrêta sur le premier palier.

—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent

sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question,

un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu

des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor...

Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province,

et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame

suffit pour lors à tout: il fait le ménage...

Godefroid fit un geste.

—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien,

ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de

juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront

été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont

taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont

pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer...

Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux...

Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire

qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les

demander.

Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui

lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux

cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance

du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.

—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier

aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui!

Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut

louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres

d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non

meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment

contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le

logement qu’il occupait.

En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition

était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle

n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle

demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi

elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante

et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les

commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère

de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé

du jardin qui précédait la maison.

Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui

la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle

nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse

déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors

il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un

bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un

des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et,

après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre

heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait

chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison,

et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites

falourdes sciées et fabriquées par lui.

Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier,

apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné

devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et

les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.

Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de

la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps;

car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière

pour les vendeurs ambulants.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 7 / 140 题