CORENTIN. LE COMTE DES LUPEAUX.

Vous pouvez vous entendre avec Monsieur...

c’est le fameux Corentin.

(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]

Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de

Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un

député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit

vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce,

comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême

et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des

souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête

nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept

croix.

—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.

—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville.

Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy

et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...

—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx.

—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général,

c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter

vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions

du succès.

—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de

des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai

pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai

prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire

qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner.

—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en

donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas,

à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes

familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel,

c’est une affaire d’État...

—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!

—Vraiment?

—Je le crois.

—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel

sera chancelier, mon cher...

—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.

Des Lupeaulx sortit en riant.

—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour

moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en

reconduisant le comte des Lupeaulx.

—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard

à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez

être fait au moins pair de France...

—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention

devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec

monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité

très-compréhensible.

—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si

délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait

tout compris ou tout entendu.

Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.

—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?

—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société

des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq

ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment

a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous

nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends

une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat

a le secret de deux rois...

—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à

prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général.

—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi,

répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de

monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit.

Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur

général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires

pressantes.

Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne

peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline

Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses

hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons.

Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là

dépassait tout.

—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire

naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et

l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour

deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du

temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue

de la Barillerie. —Où est Paccard?

—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.

—Et Prudence?

—Elle est chez elle, comme ma filleule.

—Allons-y...

—Regarde si nous sommes suivis...

La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve

d’un célèbre assassin, un _Dix-Mille_. En 1819, Jacques Collin avait

fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la

part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul

l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son _fanandel_.

—Je suis le _dab_ de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de

madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des

Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit

meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter

de moi. Je suis _ami_ à mourir sans dire un mot qui compromette ceux

à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et

tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre

Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait

_faucher_ à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde

que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin

qu’on a _terré_ samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux

ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie

Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour

de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je

t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de

compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si

tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais,

il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une

femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu

seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de

mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste

et moi nous te nommions _la Rousse_, tu garderas ce nom-là. Ma tante,

la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne

au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te

mariera, elle te sera très-utile.

Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre

de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et

que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le

démon, la passion du recrutement.

Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche

quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de

la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de

prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier.

Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger

motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à

chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres.

Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces

deux terribles personnages.

—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin.

—Mon mari est là, répondit-elle.

—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne

dérange jamais inutilement les gens.

—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et

dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme

de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut

l’emmener.

Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce

moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer

pour un pont.

Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe,

ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther,

Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la

grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort

donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.

Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le _dab_, ressemblaient à

des âmes coupables en présence de Dieu.

—Où sont les sept cent _cinquante_ mille francs? leur demanda le

_dab_, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui

troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en

faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans

la tête.

—Les sept cent _trente_ mille francs, répondit Jacqueline Collin à son

neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un

paquet cacheté...

—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort,

vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant

laquelle le fiacre se trouvait.

Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme

si elle avait vu tomber le tonnerre.

—Je vous pardonne, reprit le _dab_, à condition que vous ne commettrez

plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que

sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et

le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne _largue_-là! Et il

frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard,

tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin

à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence.

Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.

—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.

—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne,

car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être

trop bel homme!

Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.

—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état,

un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe

rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame

Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est

une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille

francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...

—La Gonore, dit Jacqueline.

—La _largue_ à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai

filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck,

notre maîtresse...

—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.

Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard

n’osèrent plus se regarder.

—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu

y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez

d’esprit pour _esquinter la raille_ (enfoncer la police), mais que tu

n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la _darbonne_...,

dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment

elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner,

chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame

Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue

Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma

petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait

d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante.

Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un

coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le _dab_ la repoussa si

vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la

vitre du fiacre et la casser.

—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le _dab_,

c’est me manquer de respect.

—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le _dab_

te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le

boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...

—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.

—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.

Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de

Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs

en caoutchouc et des os en fer-blanc.

—Suffit, _Dab_! on se taira, répondit-il.

—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui

s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop.

Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille

francs en or...

Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.

»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette

somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline

vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement,

cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»

—Où? dit Paccard.

—Dans la cave! répéta Prudence.

—Silence! dit Jacqueline.

—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de

la _raille_ (la police), dit Paccard.

—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?...

Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce

visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort

cachait habituellement ses émotions.

—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te

remettre les sept cent cinquante mille francs.

—Sept cent trente, dit Paccard.

—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit,

il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de

madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras

par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu

placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait...

—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.

—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire

se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...

—Vive le _dab_! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!

—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.

Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes.

—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de

sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures,

et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut

tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous

expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans

danger l’or de la _profonde_. C’est une opération très-délicate...

Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des

voleurs graciés.

—Ah! quel brave homme que le _dab_! dit Paccard.

—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les

femmes!

—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de

pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés _ad patres_; car

enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...

—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas

dans quelque crime pour nous envoyer au _pré_...

—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais

pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance!

Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la

bonté!...

—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore,

il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on

trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront

d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du

notaire.

—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.

—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour

la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer

elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu

pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un _œil_...

Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation

que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta

robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les

trois paquets?

—Parbleu! chez la Rousse.

—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du

train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence,

et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au

garçon de bureau que tu verras venir demander madame _de_ Saint-Estève.

C’est le _de_ qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: _Madame,

je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous

savez._ Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se

passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de

Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard

et Prudence.

—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort

de ce garçon t’a tourné la cervelle!

—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le _faucher_ à

quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?

—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans

une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.

—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie

heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus

de cœur. Au lieu d’être le _dab_ du bagne, je serai le Figaro de

la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la

_raille_ (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre

encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le

monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il

en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor?

—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son

neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus

de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame

Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah!

nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le

petit a dévoré _les fades_ des _Fanandels_, notre trésor et tout ce que

possédait la Nourrisson.

—Ça faisait?

—Cinq cent soixante mille...

—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous

devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste

viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson.

Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt

formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons...

—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le

dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.

—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux

autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le

coup de Nanterre.

—Ah! c’est lui!...

—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un

petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à

la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une

lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie

dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez

une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise...

Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et

l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille

francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part

de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est

celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet.

»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur _le

fade_ de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui

de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet _serrés_, c’est eux qui auront

mis à part ce qui manquera de leur _fade_. Je leur ferai accroire,

à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et

à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!...

Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta,

qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à

Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la _Cigogne_

quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air

d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre _aubert_

et nous sommes au cœur de la _raille_! Nous étions le gibier, et nous

devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.»

Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort

monta l’escalier pour aller chez le procureur général.

Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa

décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier

qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se

trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du

parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement

au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que

le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps

arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve,

comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette

masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un

escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie.

C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie,

les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la

police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de

cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de

France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait,

comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la

cour de cassation.

A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on

pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et

les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait

par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne

hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes

ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence.

Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour

se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte

cachée dans le mur.

Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait

aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut

l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de

Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le

dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en

présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même

regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets

qui, dans un duel, partent en même temps.

—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté.

—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa

rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose

étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait.

Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui,

l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre

fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à

Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument

comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que

de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à

crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe

à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il

revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques

Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de

parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il

faut éclaircir ma situation.

—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y

mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la _Cigogne_ tu

es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais

pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me

mener?

—Chez monsieur Camusot.

—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi

n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près,

ajouta-t-il.

Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du

pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des

criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au

parquet avec une pareille capture.

—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi

t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa

poche.

Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.

—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es

sorti de la Conciergerie?

—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.

—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?

—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.

—_Planches-tu?_ (Plaisantes-tu.)

—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les

poucettes.

En ce moment, Corentin disait au procureur général:

—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti,

ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est

peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car

l’Espagne est un pays tout de fantaisie.

—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts

l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne...

En ce moment Bibi-Lupin se montra.

—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner:

Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.

—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole!

Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?

—Où? dit le procureur général.

—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.

—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de

Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne

de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et

sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à

vous seul la justice et la police.

Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté,

qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où

il devina sa chute.

—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne

doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit

monsieur de Grandville à Jacques Collin.

—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être

à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré

que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous

n’aviez pas intérêt à me tromper...

Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui

ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur

monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange,

assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet

instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi,

Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que

les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un

déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin

sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin

l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.)

—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de

Grandville.

—Non, répliqua sèchement le procureur général.

—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures

connaissances... je crois?...

Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute

de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique,

devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc;

tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son

envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il

refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si

terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont

il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de

l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.

—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de

vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre

visite au parquet?

L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put

s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de

Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une

crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et

miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un

serpent sur la queue duquel on a marché.

—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.

—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur

le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet

d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez,

monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général,

pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les

vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit

à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de

côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je

causerai, si vous le permettez, avec monsieur.»

—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put

s’empêcher de frissonner.

—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire,

dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à

la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé

quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse...

—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez

perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...

—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques

Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet

éloge en face, vous êtes, _ma parole d’honneur_, un homme prodigieux.

—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin,

qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux _blaguer_,

_blaguons_!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour

ainsi dire tout seul...

—Oh! oh! fit Jacques Collin.

—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant

l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie

rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car

les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace,

par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec

feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII,

quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le

directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument

politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des

diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à

couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite

Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a

doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?...

Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin...

—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre

part, ces éloges feraient perdre la tête...

—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris

pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce

petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...

—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade

en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi

parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres...

—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et

l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là,

bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune

protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous

pas comme dans _l’Auberge des Adrets_? Je vous tends la main, en

vous disant: _Embrassons-nous et que cela finisse._ Je vous offre,

en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce

pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi,

peut-être mon successeur.

—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin.

Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...

—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés,

bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et

gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été

deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage!

on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames

politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez,

mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...

—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.

—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette

inspiration.

—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre

qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le

liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos

belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est

les batailles de Marengo de l’espionnage.

—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le

procureur général?

—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en

admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je

donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par

faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.

Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.

—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir

pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous

attacher à ma personne.

—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.

—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous

succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?

—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu,

reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût

été pris.

—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois

correspondances?... dit Jacques Collin.

—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...

—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne

de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous

remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et

quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je

ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre

service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!...

moi, je vous embrasse.

Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que

celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une

poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une

plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de

cette rude étreinte.

»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes

séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons

mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension...

Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non

votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un

trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé

entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous

appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que

leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons

souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de

convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il

à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant...

Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa

secouer la main par son terrible adversaire...

—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et

l’autre à rester _amis_...

—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus

dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous

de vous demander demain des arrhes sur notre marché...

—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour

la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement;

mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti...

Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez,

vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé

de vous y voir... parole d’honneur...

—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.

En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à

son secrétaire, la tête dans les mains.

—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir

folle?... demanda monsieur de Grandville.

—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.

—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?

—Avez-vous lu les trois?...

—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles

qui les ont écrites...

—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit

Jacques Collin.

—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur

Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...

—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.

—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard

qui tient son établissement...

—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des

uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur

Camusot.

Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller

dire à monsieur Camusot de venir lui parler.

—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître

votre recette pour guérir la comtesse...

—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave,

j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés

pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les

amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop

s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour

à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier

que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au _pré_...

(pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce

qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et

même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen

français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police,

est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez

mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de

trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents...

Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais

quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune

de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait...

—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait.

—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main

la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de

renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la

société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des

capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses...

Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans

ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une

force que vous nommez la _Providence_, que j’appelais le _hasard_,

que mes compagnons appellent la _chance_. Toute mauvaise action est

rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle

s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte

et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes

brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de

Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il

s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle

de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une

fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes,

et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule

en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme

couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des

intérêts, de tels crimes (voir la _Maison Nucingen_), que chaque écu

de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen

qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin

vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours

pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes

actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes,

dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie

où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble

impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de

Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite

et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller,

non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous

n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et

social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne

l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les

justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible;

elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre

dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul

endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne

l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance

de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions

de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des

rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement

désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront

confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure

n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve

pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier

qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte

avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une

seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance

qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je

vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi.

»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je

veuille les faire _chanter_... Le _chantage_ est un des plus lâches

assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse

que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes

opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de

vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous,

moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition...

»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles

lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends

pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté,

je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver

un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de

courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler

la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un

passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes

les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans

lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un

mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions

vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous

ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais

impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui

l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité

de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire

donner ces trois paquets de lettres...»

Monsieur de Grandville inclina la tête.

—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis

à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour

une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin.

J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents

est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites,

providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien,

d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances

que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu

d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre

bonté.

L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en

termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le

rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation.

Ce n’était plus lui.

—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre

disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez

entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem.

Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à

double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, _je le

paumerais marron_ (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours.

Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus

grand service à la société. _Je n’ai plus besoin de rien._ (Je serai

probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que

Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en

rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand

j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément

d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je

n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on

prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille

pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh

bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la

justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et

vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance

que je me sens... Décidez...

Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.

—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur

général.

—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne

que vous enverrez...

—Et comment?

Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le

même jeu.

—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en

celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci

pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au

procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs:

ce garçon est innocent...

—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai

le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites

être. Je vous veux sans condition...

—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur

les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du _Bouclier

d’Achille_.

—La maison du _Bouclier_?...

—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon

bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous

le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques

aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il

demandera madame _de_ Sainte-Estève. N’oubliez pas le _de_... Et il

dira: Je viens de la _part du procureur général chercher ce que vous

savez_... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés...

—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.

—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit

Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous

tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas!

ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père...

—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur

général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort.

Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit:

Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.

Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur

Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter

la police de sûreté, et de là vient le nom de _quart-d’œil_ que les

voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par

arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la

police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour

remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau

de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des

magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet

délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des

perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes

mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion

absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur

de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette

espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de

ces magistratures _préventives_, pour ainsi dire, qui sont les plus

puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force

des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il

faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le

mécanisme s’est admirablement perfectionné.

Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son

secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette

mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux

commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit

Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point

d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici

bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va

partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie,

permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au

Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier...

—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de

bonté.

—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette

fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de

moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les

gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires

aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente

vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des

scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était,

comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les

billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention,

qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera

l’argent...

—Vous en êtes sûr?...

—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se

jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge

et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités.

Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les

sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous _serre marron_

un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le

secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant,

si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout

d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce

que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me

seront confiées.

—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous

me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du

garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position

que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de

police.

—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.

Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations

entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son

étonnement sur ce mot:

—_Allez!_ dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.

—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir

avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma

force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette

humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général.

—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.

Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de

l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de

Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois

paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire,

l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la

promesse de guérison de madame de Sérizy.

Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de

bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha

rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe

était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver

assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle

de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et

accompagna le corps jusqu’au cimetière.

Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances

extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité

décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on

s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à

l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi,

des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand

le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que

d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.

—C’est bien de _lui_ être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne

connaissance.

Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.

—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous

avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui

n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais.

Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez

peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.

—Mais qu’allez-vous donc être?

—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques

Collin.

Rastignac fit un mouvement de dégoût.

—Ah! si l’on vous volait!...

Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.

—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.

On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.

—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit

Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir

ensemble. Je me ferai mettre là.

Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin

tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit

des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour

venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade

de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le

portèrent dans un fiacre.

—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut

repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait

entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi

lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret

de la Gonore.

—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard,

qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le

cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce

jeune homme.

Jacques Collin garda le silence.

—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent.

—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.

—Il ne vous a rien dit?

Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique

expressive.

—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?

—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en

nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si

le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.

—Le procureur général me demandait?...

—Peut-être.

—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...

Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux

agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le

cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le

prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un

des présidents de la cour de cassation.

—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy,

que vous m’avez promis de sauver.

—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en

faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont

trouvé?

—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse

du jeune homme qu’on enterrait.

—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout

ce que vous demandez!

—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à

discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...

—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis

de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas

une bravade?

—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.

—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.

—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la

même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir

de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer...

Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous...

Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le

pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle

et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois

le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si

grand service!

—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville,

car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.

Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux

Fleurs.

—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?

—Oui.

—C’est chanceux!

—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.

—Et toi?

—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout

notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de

se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres.

—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la

terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les

giroflées!

—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit

Jacques Collin en souriant à sa tante.

—Il faudrait avoir sa trace?

—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.

—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un

coq! _Il y a donc gras?_

—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux

Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui

m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons,

grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me

faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le

coup en pleine poitrine.

—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car

il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite

qu’on a vendue à madame Nourrisson.

—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.

—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.

—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!

Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais,

dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de

l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut

lui parler des événements qui s’étaient accomplis.

—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté

de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur

d’Espagne, j’ai été mis en liberté.

Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un

bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy,

quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux

Italiens avec Esther.

Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre,

en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce

chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui,

il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions

poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui

avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si

profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette

grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister

entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats

connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de

leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en

partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement.

Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie.

Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui

rendre la raison.

Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut

avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une

honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les

appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les

médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher

de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme,

le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami.

Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État,

pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et

sinistre personnage.

Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en

redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout

fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et

demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.

—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.

—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En

effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit

la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun

événement fatal à redouter.»

La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et

paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa

échapper un geste de bonheur.

—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles

des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les

deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle

leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour

une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et

ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme

réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme

quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces

probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces

ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents

pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur

général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des

lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une

femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans

sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me

croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma

place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans,

m’obéit...

Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis

sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois,

cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il

avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.

Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.

—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.

Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur

de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie

comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.

Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse,

il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:

—Persistez-vous dans vos intentions?

—Oui, monsieur.

—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa

peine commuée.

—Il n’ira pas à Rochefort?

—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais

ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six

mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.

En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille

francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.

Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck

fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit

attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient

légués par le testament de Lucien de Rubempré.

Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour

être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous

appartient à Jacques Collin.

Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques

Collin s’est retiré vers 1845.

QUATRIÈME LIVRE

SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 6 / 140 题